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Lettre d'ITALIE sur une situation catastrophique. (12)


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Avril 1997

Dernière lettre en provenance d'Italie ... Les journaux nous abreuvent de bonnes nouvelles. C'est Jordon qui guérit du SIDA, c'est ce chercheur américain qui écrit un livre pour raconter comment il a vaincu le SIDA, livre qui a été traduit dans plusieurs pays dont la France et l'Italie. Et l'on assiste à une démobilisation générale des associations et de la presse ; le SIDA n'est-il pas devenu une maladie chronique ? Depuis l'arrivée des trithérapies, on assiste à un immonde "chacun pour soi". Je me soigne, le traitement fonctionne ; pourquoi devrais-je donc m'intéresser au sort de ceux qui n'ont pas la chance de se soigner comme moi ? Notons également la sortie en Italie d'un livre au titre évocateur "SIDA, la grande magouille" (AIDS la grande truffa) où les auteurs italiens affirment que le SIDA n'est, somme toute, qu'une petite chose sans importance et que la situation est loin d'être aussi dramatique qu'on veut bien le dire en Afrique et en Asie. C'est le premier livre révisionniste ; le SIDA ça n'existe pas, ça n'a jamais existé !!!

Je m'aperçois, après avoir envoyé des milliers de lettres et dépensé des milliers de francs, que je ferai mieux d'économiser cet argent pour pouvoir acheter mes médicaments (je dois faire l'avance des frais et je fais donc partie des gens pour qui le slogan "pas d'argent, pas de soins" est bel et bien une réalité) ou faire un très beau voyage. Au fond, que les SDF, les détenus, les Africains, les Européens du Sud n'aient pas accès aux trithérapies n'intéresse personne : "informations impubliables ; "nous transmettons à notre bureau parisien" ; "cette situation est dramatique, mais nous sommes impuissants". Telles sont les dernières réponses à mes petites traductions qui dénoncent, la plupart du temps, des situations dramatiques, à la limite de l'indécence pour des démocraties occidentales. Cette indifférence froide et bureaucratique de gens qui parlent si bien de solidarité, de fraternité, mais qui, visiblement, ont de grands problèmes à mettre en pratique leur bla bla bla m'agace terriblement. "Pensez à tous ceux qui n'ont pas accès aux soins", a lancé le Président d'AIDES lors de l'émission de Delarue sur les trithérapies. Je ne fais qu'y penser. À chaque fois que j'ingurgite une pastille, je pense à tous mes amis italiens - et en particulier à Fabio - morts dans des douleurs atroces, sans pouvoir toucher un seul de ces médicaments qui leur furent promis et qui ne sont jamais arrivés.

Cette année, il n'y aura certainement pas de Sidaction, de nouvelles campagnes de prévention ... À quoi bon puisqu'on guérit enfin du SIDA. Moi aussi j'arrête. Je suis fatigué de me heurter à des murs, à cette indifférence polie de ceux qui ont choisi de "lutter" contre le SIDA et qui, du haut de leur siège de Président, toisent le petit peuple des séropositifs et des sidéens ... Les nouvelles stars sont bel et bien parmi nous : les Montagnier, les Aiuti, les Agnoletto.

Je vous remercie de m'avoir aidé ces derniers mois avec le serveur Internet de l'association POSITIFS (France). Que souhaiter ? Je n'en sais rien ... Je suis moi aussi sous trithérapie. Elle semble fonctionner, mais je n'ai pas envie de danser, de hurler de joie. Je repense hélas tous les jours à ce 15 février 1997 où, en soulevant le drap qui cachait le corps de Fabio, j'ai découvert un squelette de 18 kilos, rongé par un virus que l'on a combattu à coups d'aspirine et de Bactrim®. J'ai relu récemment les lettres que j'avais envoyées dans toute l'Europe pour acheter - je dis bien acheter - la trithérapie avant qu'il ne soit trop tard ; pour essayer de sauver Fabio. Les réponses sont polies, froides. Elles m'opposent toujours les réglementations en vigueur, les coûts, les lois, le manque de coordination européenne, et me conseillent de ne pas perdre courage.

Ne perdez pas courage, amis SDF, amis détenus, amis africains, amis des pays en voie de développement, amis méditerranéens exclus du système ... Ce beau slogan est inutile comme tous les slogans. Vous ne participerez pas au nouveau "miracle" ; vous resterez, hélas, ce que vous avez toujours été : des parias, des exclus, des hommes et des femmes sans droits, sans importance, obligés de lutter sans armes contre un virus qui ne vous fera pas de cadeau, qui réduira peu à peu votre autonomie. Et vous assisterez probablement à la danse jubilatoire de tous ceux qui ont eu la chance de se soigner, d'aller mieux ...


"Informations impubliables", comme toutes les informations vraies. Aujourd'hui, je suis allé acheter pour la première fois "Novella 2 000". Finalement, c'est de l'information. Je me plonge avec délice sur les problèmes de Stéphanie, de Lady D, de Julio Eglesias ... Le SIDA n'a peut-être jamais existé ; Fabio a dû mourir d'un rhume des foins ; et moi, je ne suis qu'un farfelu qui s'est inventé un virus qui n'a jamais existé, et qui s'amuse à économiser 6 000 francs de son salaire tous les mois pour acheter des pastilles ocres, jaunes, vertes et bleues ... Hélas, personne ne me redonnera Fabio qui est mort le 15 février 1997 à 15h30, sans trithérapie, laquelle trithérapie lui fut promise en mars 1996.


Franck
Le 30 avril 1997.

lettre 11



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