Dernière lettre
en provenance d'Italie ... Les journaux nous abreuvent de
bonnes nouvelles. C'est Jordon qui guérit du SIDA,
c'est ce chercheur américain qui écrit un
livre pour raconter comment il a vaincu le SIDA, livre qui a
été traduit dans plusieurs pays dont la France
et l'Italie. Et l'on assiste à une
démobilisation générale des
associations et de la presse ; le SIDA n'est-il pas devenu
une maladie chronique ? Depuis l'arrivée des
trithérapies, on assiste à un immonde "chacun
pour soi". Je me soigne, le traitement fonctionne ; pourquoi
devrais-je donc m'intéresser au sort de ceux qui
n'ont pas la chance de se soigner comme moi ? Notons
également la sortie en Italie d'un livre au titre
évocateur "SIDA, la grande magouille" (AIDS la grande
truffa) où les auteurs italiens affirment que le SIDA
n'est, somme toute, qu'une petite chose sans importance et
que la situation est loin d'être aussi dramatique
qu'on veut bien le dire en Afrique et en Asie. C'est le
premier livre révisionniste ; le SIDA ça
n'existe pas, ça n'a jamais existé
!!!
Je m'aperçois,
après avoir envoyé des milliers de lettres et
dépensé des milliers de francs, que je ferai
mieux d'économiser cet argent pour pouvoir acheter
mes médicaments (je dois faire l'avance des frais et
je fais donc partie des gens pour qui le slogan "pas
d'argent, pas de soins" est bel et bien une
réalité) ou faire un très beau voyage.
Au fond, que les SDF, les détenus, les Africains, les
Européens du Sud n'aient pas accès aux
trithérapies n'intéresse personne :
"informations impubliables ; "nous transmettons à
notre bureau parisien" ; "cette situation est dramatique,
mais nous sommes impuissants". Telles sont les
dernières réponses à mes petites
traductions qui dénoncent, la plupart du temps, des
situations dramatiques, à la limite de
l'indécence pour des démocraties occidentales.
Cette indifférence froide et bureaucratique de gens
qui parlent si bien de solidarité, de
fraternité, mais qui, visiblement, ont de grands
problèmes à mettre en pratique leur bla bla
bla m'agace terriblement. "Pensez à tous ceux qui
n'ont pas accès aux soins", a lancé le
Président d'AIDES lors de l'émission de
Delarue sur les trithérapies. Je ne fais qu'y penser.
À chaque fois que j'ingurgite une pastille, je pense
à tous mes amis italiens - et en particulier à
Fabio - morts dans des douleurs atroces, sans pouvoir
toucher un seul de ces médicaments qui leur furent
promis et qui ne sont jamais arrivés.
Cette année, il
n'y aura certainement pas de Sidaction, de nouvelles
campagnes de prévention ... À quoi bon
puisqu'on guérit enfin du SIDA. Moi aussi
j'arrête. Je suis fatigué de me heurter
à des murs, à cette indifférence polie
de ceux qui ont choisi de "lutter" contre le SIDA et qui, du
haut de leur siège de Président, toisent le
petit peuple des séropositifs et des sidéens
... Les nouvelles stars sont bel et bien parmi nous : les
Montagnier, les Aiuti, les Agnoletto.
Je vous remercie de
m'avoir aidé ces derniers mois avec le serveur
Internet de l'association POSITIFS (France). Que souhaiter ?
Je n'en sais rien ... Je suis moi aussi sous
trithérapie. Elle semble fonctionner, mais je n'ai
pas envie de danser, de hurler de joie. Je repense
hélas tous les jours à ce 15 février
1997 où, en soulevant le drap qui cachait le corps de Fabio, j'ai découvert un squelette de 18 kilos,
rongé par un virus que l'on a combattu à coups
d'aspirine et de Bactrim®. J'ai relu récemment
les lettres que j'avais envoyées dans toute l'Europe
pour acheter - je dis bien acheter - la trithérapie
avant qu'il ne soit trop tard ; pour essayer de sauver Fabio. Les réponses sont polies, froides. Elles
m'opposent toujours les réglementations en vigueur,
les coûts, les lois, le manque de coordination
européenne, et me conseillent de ne pas perdre
courage.
Ne perdez pas courage,
amis SDF, amis détenus, amis africains, amis des pays
en voie de développement, amis
méditerranéens exclus du système ... Ce
beau slogan est inutile comme tous les slogans. Vous ne
participerez pas au nouveau "miracle" ; vous resterez,
hélas, ce que vous avez toujours été :
des parias, des exclus, des hommes et des femmes sans
droits, sans importance, obligés de lutter sans armes
contre un virus qui ne vous fera pas de cadeau, qui
réduira peu à peu votre autonomie. Et vous
assisterez probablement à la danse jubilatoire de
tous ceux qui ont eu la chance de se soigner, d'aller mieux
...