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Essayons d'oublier.


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Un vendredi soir de la fin janvier 1996. Nous décidons avec Didier, un ami d'enfance, d'aller passer la soirée dans une boîte de nuit, toute proche de l'Opéra. Cette discothèque est très fréquentée !
Je porte, en toute innocence, un tee-shirt noir d'ACT-UP sur lequel il y a un triangle rose avec en légende "
Silence = Mort".

La discothèque est bourrée de monde. Il est difficile de se frayer un passage pour aller danser, s'asseoir ou accéder au bar. L'air est difficilement respirable.

J'ai à plusieurs reprises parlé avec des homos ; bizarrement, ils se sont bien vite éclipsés. Sur le moment, je n'ai pas compris pourquoi ? (je dois dire, sans aucune prétention de ma part, qu'il m'est assez facile habituellement de rencontrer quelqu'un dans ce genre d'endroit.)

Ce n'est que quelques jours plus tard, lorsque j'ai revu Didier, que nous avons abordé le sujet à table.

- " Tu n'as rien fait pour qu'un homme vienne vers toi. Je suis persuadé que c'est le tee-shirt que tu portais qui les a fait fuir. C'est compréhensible quelque part ; les homos sortent en boîtes de nuit pour oublier et s'éclater le temps d'une nuit. Ils essayent de laisser leurs problèmes, leurs souffrances à l'extérieur. De plus, ils ont dû penser que tu étais séropositif. Toi, tu arrives comme un cheveu sur la soupe et tu leur mets la triste réalité en pleine figure alors qu'ils sont là pour essayer d'oublier, l'espace d'un moment ! En fait tu as affiché la mort ; la tienne, et leur propre mort."

C'est vrai, Didier a raison. J'ai dérangé en rappelant à tous que nous étions dans un monde et à une époque où chacun de nous a perdu un proche, ou est lui-même porteur du virus HIV !

Pourquoi vouloir oublier ? Nos disparus ne continuent-ils pas à vivre à travers nous ? Peu importe l'heure, l'endroit et le moment.

La sagesse bouddhiste enseigne que dès la naissance, la vie n'est que souffrance ; qu'il faut vivre chaque jour intensément comme s'il s'agissait du dernier.

Messieurs, je suis vraiment désolé d'avoir "réveillé" en vous de mauvais souvenirs et peut-être la peur. Ce tee-shirt a fait pour certains effet de miroir. Pardon d'avoir troublé ce moment où vous tentiez d'oublier en vous grisant de musique. Mais voyez-vous, je ne crois pas que l'on puisse oublier.

Alexis *


* Auteur du livre "L'Enfant du bois de Boulogne" (éditions FAYARD) à paraître : "J'y croyais tant !"


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© Copyright association POSITIFS, France, 1996.
Parution antérieure dans Sida Tout Va Bien, N°26, novembre 1996.
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