J'ai
vécu pendant 14 ans avec un homme de trois ans plus
âgé que moi.
À l'époque de notre
rencontre, j'avais 23 ans ; nous étions alors en
1986.
Trois ans après le
début de notre relation, nous avons appris notre
séropositivité. Nous n'avions jamais eu de
rapports protégés et nous
décidâmes, d'un commun accord, de ne pas
chercher à savoir qui avait contaminé l'autre.
Nous eûmes alors une politique de l'autruche
jusqu'à l'apparition d'une maladie opportuniste (la
toxoplasmose) chez mon ami en 1995. De là, nous
suivîmes un traitement par tri-thérapie, aussi
bien lui que moi ; moi-même ne présentant aucun
symptôme particulier et ayant une immunité
normale. Nous nous sommes séparés il y a un
an, mais nous entretenons toujours de très bons
rapports.
J'ai pour ma part arrêté le traitement depuis
plus d'un an, sur le conseil de mon médecin au vue de
mon immunité, afin d'effectuer une fenêtre
thérapeutique (qui ne devait pas durer aussi
longtemps, j'avoue, mais que j'ai laissé
traîner). Je pense d'ailleurs reprendre le traitement
dans les jours à venir, j'attends les prochains
résultats de mes analyses.
Voila pour un historique
(bref) de mon histoire.
Mon problème actuel
et au sujet duquel j'aimerai que vous me conseilliez sur la
démarche à suivre, est le suivant :
Lorsque j'ai quitté
mon ami, il m'a été très difficile (et
cela me l'est encore) d'aller à nouveau vers d'autres
partenaires, d'essayer de recréer une relation
durable.
J'ai fait la connaissance en juin dernier d'un garçon
avec lequel nous avons créé des liens
très forts. C'était une vraie relation qui se
nouait et je n'ai pas eu le courage de lui annoncer
d'entrée ma séropositivité.
Nous avons vécu ensemble pendant un mois, puis il est
parti s'installer dans une autre ville pour des raisons
professionnelles. Notre relation a toutefois continué
en se voyant grosso modo 1 fois par mois, mais nous
étions très attachés l'un à
l'autre et, malgré la distance, nous avons su garder
ce lien entre nous ; et chaque fois que nous nous voyions
durant des week-ends organisés soit chez lui soit
chez moi, nous nous apprécions encore plus.
Nos rapports furent
toujours protégés concernant les
pénétrations anales, sauf 2 ou 3 fois
où il y a eu, de ma part, pénétration
anale sans préservatif pour un temps très
bref. Les fellations, elles, n'étaient pas
protégées.
Ne nous voyant que
très occasionnellement, je ne trouvais jamais le
courage de lui annoncer ma séropositivité, et
cela m'était de plus en plus difficile à vivre
au quotidien et encore plus en sa présence. Je me
suis donc décidé de lui annoncer ma
séropositivité dans une lettre dans laquelle
je lui racontais mon histoire.
La lettre me paraissait plus appropriée car elle me
permettait d'exposer des faits et d'argumenter sans se
laisser envahir par l'émotion ou prendre le risque de
voir la discussion partir vers d'autres voies sous le fait
de la colère ou de la contre-argumentation. J'ai
toutefois fait suivre ce courrier (e-mail) par un coup de
téléphone qui a malheureusement abouti sur un
répondeur, et le reste de notre échange, la
semaine qui a suivie, ne s'est fait que par courrier.
Sa réaction fut
très violente à mon égard, chose tout
à fait compréhensible, et contre laquelle je
n'avais aucun moyens de combattre. Le seul conseil que je
pouvais lui donner était de faire un test de
dépistage ; ma seule défense était de
croire en ma bonne foi lorsque je lui assurais que ne pas
l'avoir dit n'était pas calculé, que
j'assumais mes erreurs, que j'acceptais et comprenais que
cela entraîne la fin de notre relation.
Au bout d'une semaine, il me demanda de venir chez lui afin
que nous en parlions face à face ; ce que je fis,
bien sûr, et nous nous réconciliâmes
après de longues discussions et beaucoup de
reproches. J'acceptai alors de continuer à ce que
l'on se voit toujours, mais notre relation changea
malgré tout, notamment au niveau des fellations
puisque, dès cet instant, il s'est interdit cet acte.
Je respecte son choix et ne le critique pas.
Dans nos discussions, j'ai essayé de lui faire
comprendre que, malgré tout, nous n'avions pas eu de
relations réellement à risque et que la
probabilité qu'il ait été
contaminé restait extrêmement faible. Il reste
pourtant convaincu d'être désormais
séropositif et que cela est de ma faute.
Aujourd'hui, un mois
après lui avoir fait cette annonce, il me reproche
toujours violemment le fait de lui avoir caché ma
séropositivité aussi longtemps et de l'avoir
contaminé (mais il se refuse encore à faire un
test de dépistage) ; mais il veut toujours continuer
notre relation car il dit m'aimer.
Je ne peux accepter cette
situation, et malgré tous mes torts auxquels je ne
cherche pas à échapper, je ne peux accepter
d'être accusé sans preuve et je n'ai pas eu
d'autre choix que d'être moi-même violent dans
mes mots afin de le forcer à se faire
dépister.
De plus, je ne peux pas non plus accepter un amour dans
lequel le reproche reste sous-jacent, même si
j'accepte et comprends que les torts existent et existeront
toujours ; que le fait de ne pas l'avoir dit de suite reste
inexcusable ; je pense qu'il faut savoir, sinon tirer un
trait, du moins faire la part des choses pour continuer
à avancer.
Cet échange s'est
fait à nouveau par e-mail, à la
différence que, malgré les reproches qu'il
m'avait faits d'avoir utilisé ce biais pour lui
annoncer mon état sérologique, et oubliant le
fait que j'avais essayé de le joindre par
téléphone immédiatement après,
lui-même n'a pas semblé trouver essentiel d'en
parler de vive voix ; et, lors d'une conversation
téléphonique, il m'annonça m'avoir fait
un long courrier dans lequel il me parlait de ses angoisses
et de ses réflexions concernant notre situation ; il
n'a absolument pas essayé de me préparer
à l'annonce de tous les reproches auxquels il faisait
référence dans sa lettre.
Depuis son e-mail, je lui
ai répondu en lui faisant part de ma colère
face à ses accusations et son refus de se faire
dépister, à son intolérance, à
son refus de compréhension de la difficulté,
pour un séropositif, d'arriver à faire
concilier le « ce qu'il faut faire » et le «
ce que l'on fait réellement », au rejet auquel
il m'oblige à faire face tout en m'assurant de son
amour.
Maintenant, cela fait
plusieurs jours que je n'ai aucune nouvelle. Ce nouveau
rejet m'est très difficile à vivre et son
silence est encore plus douloureux que les mots qui l'ont
précédé. Je lui avait
déjà demandé, lors des discussions que
nous avions pu avoir, de ne pas créer des
minorités dans sa propre minorité, de refuser
l'exclusion. Malheureusement, c'est ce que je subis et plus
que la fin de la relation elle-même, c'est la perte de
l'amitié qui est certainement la plus
douloureuse.
Je crois que notre
relation, vue sa réaction, n'aurait jamais
été aussi loin s'il avait été au
courant plus tôt de mon statut sérologique,
voire même n'aurait pas du tout commencé si je
lui avait dit d'entrée. Mais je suis désormais
convaincu qu'il est plus que nécessaire de faire
état de la situation le plus tôt possible avec
les prochaines personnes que, j'espère, je
rencontrerai, ne serait-ce que pour leur laisser le libre
arbitre et être en mesure de prendre leurs propres
risques, en adultes consentant.
Persuadé de ne pas
avoir eu, toutefois, de relations réellement à
risque avec lui, je commence, depuis déjà pas
mal de temps à sérieusement douter et
cela me fait culpabiliser de plus en plus ; et, si je reste
convaincu qu'il est nécessaire qu'il fasse un test,
je redoute certainement plus que lui le résultat et
je ne saurai dire aujourd'hui quelle pourrait être ma
réaction s'il s'avérait être
séropositif.
Je sais que la
contamination nécessite de grandes quantités
de liquides pour être réellement effective ; la
fellation n'est pas considérée comme vecteur
de contamination au même titre que la sodomie, mais le
risque n'est pas nul tout en étant très proche
de zéro. Ne nous voyant qu'occasionnellement, nous
n'avons eu de ce fait que peu de rapports, faisant diminuer
d'autant la probabilité de contamination. Les
pénétrations sans préservatifs ne
furent qu'exceptionnelles (max. 3) et d'une durée
très brève ; aussi, j'essaye de rester
réaliste en me persuadant que nous n'avons pas pris
de risques inconsidérés, mais seul un
dépistage de sa part pourra faire taire cette
angoisse (autant pour lui que pour moi).
Plus haut je vous
demandais de me conseiller dans la démarche à
suivre.
En fait, je n'ai pas besoin de conseils ; quel(s) conseil(s)
pourriez-vous me donner ? Me plaindre ? Certainement pas. Me
condamner ? Dans un vrai procès alors. Me rassurer ?
Oui, peut-être. Ne pas m'imiter ? Certainement.
Je pense plutôt
avoir voulu juste apporter un témoignage, qui vaut ce
qu'il vaut, qui me fait croire qu'il peut aider d'autres
personnes à réfléchir sur leur propre
situation.
Que le mensonge par
omission existe et qu'il fait aussi mal que le mensonge tout
court. Que l'exclusion, de même qu'à une
certaine époque il était interdit d'interdire,
est à exclure.
Pierre.
Le 1er Mai
2001