POSITIFS INTERNET

Comment des rapports sexuels non protégés
peuvent survenir chez des personnes sérodiscordantes :


Page d'Accueil => en résumé => index Positifs => autres index => Témoignages => divers => Témoignage de Pierre... (2001)

Plan du site


Témoignage de Pierre, ou la difficulté d'annoncer sa séropositivité.

A. Témoignage de Pierre.

J'ai vécu pendant 14 ans avec un homme de trois ans plus âgé que moi. 
À l'époque de notre rencontre, j'avais 23 ans ; nous étions alors en 1986.

Trois ans après le début de notre relation, nous avons appris notre séropositivité. Nous n'avions jamais eu de rapports protégés et nous décidâmes, d'un commun accord, de ne pas chercher à savoir qui avait contaminé l'autre. Nous eûmes alors une politique de l'autruche jusqu'à l'apparition d'une maladie opportuniste (la toxoplasmose) chez mon ami en 1995. De là, nous suivîmes un traitement par tri-thérapie, aussi bien lui que moi ; moi-même ne présentant aucun symptôme particulier et ayant une immunité normale. Nous nous sommes séparés il y a un an, mais nous entretenons toujours de très bons rapports.
J'ai pour ma part arrêté le traitement depuis plus d'un an, sur le conseil de mon médecin au vue de mon immunité, afin d'effectuer une fenêtre thérapeutique (qui ne devait pas durer aussi longtemps, j'avoue, mais que j'ai laissé traîner). Je pense d'ailleurs reprendre le traitement dans les jours à venir, j'attends les prochains résultats de mes analyses.

Voila pour un historique (bref) de mon histoire.

Mon problème actuel et au sujet duquel j'aimerai que vous me conseilliez sur la démarche à suivre, est le suivant :

Lorsque j'ai quitté mon ami, il m'a été très difficile (et cela me l'est encore) d'aller à nouveau vers d'autres partenaires, d'essayer de recréer une relation durable.
J'ai fait la connaissance en juin dernier d'un garçon avec lequel nous avons créé des liens très forts. C'était une vraie relation qui se nouait et je n'ai pas eu le courage de lui annoncer d'entrée ma séropositivité.
Nous avons vécu ensemble pendant un mois, puis il est parti s'installer dans une autre ville pour des raisons professionnelles. Notre relation a toutefois continué en se voyant grosso modo 1 fois par mois, mais nous étions très attachés l'un à l'autre et, malgré la distance, nous avons su garder ce lien entre nous ; et chaque fois que nous nous voyions durant des week-ends organisés soit chez lui soit chez moi, nous nous apprécions encore plus.

Nos rapports furent toujours protégés concernant les pénétrations anales, sauf 2 ou 3 fois où il y a eu, de ma part, pénétration anale sans préservatif pour un temps très bref. Les fellations, elles, n'étaient pas protégées.

Ne nous voyant que très occasionnellement, je ne trouvais jamais le courage de lui annoncer ma séropositivité, et cela m'était de plus en plus difficile à vivre au quotidien et encore plus en sa présence. Je me suis donc décidé de lui annoncer ma séropositivité dans une lettre dans laquelle je lui racontais mon histoire.
La lettre me paraissait plus appropriée car elle me permettait d'exposer des faits et d'argumenter sans se laisser envahir par l'émotion ou prendre le risque de voir la discussion partir vers d'autres voies sous le fait de la colère ou de la contre-argumentation. J'ai toutefois fait suivre ce courrier (e-mail) par un coup de téléphone qui a malheureusement abouti sur un répondeur, et le reste de notre échange, la semaine qui a suivie, ne s'est fait que par courrier.

Sa réaction fut très violente à mon égard, chose tout à fait compréhensible, et contre laquelle je n'avais aucun moyens de combattre. Le seul conseil que je pouvais lui donner était de faire un test de dépistage ; ma seule défense était de croire en ma bonne foi lorsque je lui assurais que ne pas l'avoir dit n'était pas calculé, que j'assumais mes erreurs, que j'acceptais et comprenais que cela entraîne la fin de notre relation.
Au bout d'une semaine, il me demanda de venir chez lui afin que nous en parlions face à face ; ce que je fis, bien sûr, et nous nous réconciliâmes après de longues discussions et beaucoup de reproches. J'acceptai alors de continuer à ce que l'on se voit toujours, mais notre relation changea malgré tout, notamment au niveau des fellations puisque, dès cet instant, il s'est interdit cet acte. Je respecte son choix et ne le critique pas.
Dans nos discussions, j'ai essayé de lui faire comprendre que, malgré tout, nous n'avions pas eu de relations réellement à risque et que la probabilité qu'il ait été contaminé restait extrêmement faible. Il reste pourtant convaincu d'être désormais séropositif et que cela est de ma faute.

Aujourd'hui, un mois après lui avoir fait cette annonce, il me reproche toujours violemment le fait de lui avoir caché ma séropositivité aussi longtemps et de l'avoir contaminé (mais il se refuse encore à faire un test de dépistage) ; mais il veut toujours continuer notre relation car il dit m'aimer.

Je ne peux accepter cette situation, et malgré tous mes torts auxquels je ne cherche pas à échapper, je ne peux accepter d'être accusé sans preuve et je n'ai pas eu d'autre choix que d'être moi-même violent dans mes mots afin de le forcer à se faire dépister.
De plus, je ne peux pas non plus accepter un amour dans lequel le reproche reste sous-jacent, même si j'accepte et comprends que les torts existent et existeront toujours ; que le fait de ne pas l'avoir dit de suite reste inexcusable ; je pense qu'il faut savoir, sinon tirer un trait, du moins faire la part des choses pour continuer à avancer.

Cet échange s'est fait à nouveau par e-mail, à la différence que, malgré les reproches qu'il m'avait faits d'avoir utilisé ce biais pour lui annoncer mon état sérologique, et oubliant le fait que j'avais essayé de le joindre par téléphone immédiatement après, lui-même n'a pas semblé trouver essentiel d'en parler de vive voix ; et, lors d'une conversation téléphonique, il m'annonça m'avoir fait un long courrier dans lequel il me parlait de ses angoisses et de ses réflexions concernant notre situation ; il n'a absolument pas essayé de me préparer à l'annonce de tous les reproches auxquels il faisait référence dans sa lettre.

Depuis son e-mail, je lui ai répondu en lui faisant part de ma colère face à ses accusations et son refus de se faire dépister, à son intolérance, à son refus de compréhension de la difficulté, pour un séropositif, d'arriver à faire concilier le « ce qu'il faut faire » et le « ce que l'on fait réellement », au rejet auquel il m'oblige à faire face tout en m'assurant de son amour.

Maintenant, cela fait plusieurs jours que je n'ai aucune nouvelle. Ce nouveau rejet m'est très difficile à vivre et son silence est encore plus douloureux que les mots qui l'ont précédé. Je lui avait déjà demandé, lors des discussions que nous avions pu avoir, de ne pas créer des minorités dans sa propre minorité, de refuser l'exclusion. Malheureusement, c'est ce que je subis et plus que la fin de la relation elle-même, c'est la perte de l'amitié qui est certainement la plus douloureuse.

Je crois que notre relation, vue sa réaction, n'aurait jamais été aussi loin s'il avait été au courant plus tôt de mon statut sérologique, voire même n'aurait pas du tout commencé si je lui avait dit d'entrée. Mais je suis désormais convaincu qu'il est plus que nécessaire de faire état de la situation le plus tôt possible avec les prochaines personnes que, j'espère, je rencontrerai, ne serait-ce que pour leur laisser le libre arbitre et être en mesure de prendre leurs propres risques, en adultes consentant.

Persuadé de ne pas avoir eu, toutefois, de relations réellement à risque avec lui, je commence, depuis déjà pas mal de temps à sérieusement douter et cela me fait culpabiliser de plus en plus ; et, si je reste convaincu qu'il est nécessaire qu'il fasse un test, je redoute certainement plus que lui le résultat et je ne saurai dire aujourd'hui quelle pourrait être ma réaction s'il s'avérait être séropositif.

Je sais que la contamination nécessite de grandes quantités de liquides pour être réellement effective ; la fellation n'est pas considérée comme vecteur de contamination au même titre que la sodomie, mais le risque n'est pas nul tout en étant très proche de zéro. Ne nous voyant qu'occasionnellement, nous n'avons eu de ce fait que peu de rapports, faisant diminuer d'autant la probabilité de contamination. Les pénétrations sans préservatifs ne furent qu'exceptionnelles (max. 3) et d'une durée très brève ; aussi, j'essaye de rester réaliste en me persuadant que nous n'avons pas pris de risques inconsidérés, mais seul un dépistage de sa part pourra faire taire cette angoisse (autant pour lui que pour moi).

Plus haut je vous demandais de me conseiller dans la démarche à suivre.
En fait, je n'ai pas besoin de conseils ; quel(s) conseil(s) pourriez-vous me donner ? Me plaindre ? Certainement pas. Me condamner ? Dans un vrai procès alors. Me rassurer ? Oui, peut-être. Ne pas m'imiter ? Certainement.

Je pense plutôt avoir voulu juste apporter un témoignage, qui vaut ce qu'il vaut, qui me fait croire qu'il peut aider d'autres personnes à réfléchir sur leur propre situation.

Que le mensonge par omission existe et qu'il fait aussi mal que le mensonge tout court. Que l'exclusion, de même qu'à une certaine époque il était interdit d'interdire, est à exclure.

Pierre.

Le 1er Mai 2001


Pour toutes personnes qui souhaiteraient s'exprimer sur ce témoignage et les questions soulevées, prières de contacter l'association POSITIFS (positifs@positifs.org) qui transmettra les messages à l'auteur du témoignage.

B. Réponse du Dr J. Avicenne, conseiller médical de POSITIFS.

Effectivement, nous n'avons pas de conseils à vous donner. Votre réflexion envisage en détails les points que nous aurions pu aborder*.
Il s'agit d'un témoignage important qu'il conviendrait de diffuser afin que les personnes sachent que l'on peut être amené, paradoxalement, à avoir des pratiques à risque avec une personne que l'on aime pourtant et sans que cela ait été prémédité. Il importe que les personnes prennent le temps de réfléchir à cette situation sans attendre le moment où l'on est plongé dans cette situation pénible, et qu'elles se rappellent le dicton "cela n'arrive pas forcément qu'aux autres".

Il y a quelques années, nous avions écrit un texte (publié sur notre serveur Internet en C.3 Informations et prévention), dans lequel nous soulignions que des partenaires pouvaient être déconnectés du réel au cours des rapports sexuels ; ce qui pouvait expliquer que des personnes, même très informées en matière de prévention, en arrivaient à ne pas utiliser le préservatif dans des situations à risque.
Ajouté à ceci, il convient d'envisager dans la survenue de cette déconnection l'impact de la force des sentiments amoureux (au delà du principe de plaisir qui est certainement une cause majeure de cette déconnection), en tant que force s'opposant à la solitude et à l'exclusion qui est peut être majorée (consciemment ou non) chez les personnes se sachant séropositives, et peut-être encore plus chez celles qui ont réussi à surmonter le virus pendant près de 15 années (voire plus) et dont l'état de santé s'est amélioré ces dernières années.
Toujours est-il que l'on s'explique mal ce phénomène et il conviendrait que des études soient réalisées pour mieux le comprendre, et étudier d'éventuels moyens pour le contrebalancer (la diffusion de témoignages devrait avoir un intérêt dans ce domaine).

À notre avis, c'est bien cette déconnection transitoire avec le réel** qui explique votre histoire.

Nous vous proposons donc de publier de façon anonyme votre texte dans notre rubrique Témoignage sur notre serveur Internet <http://www.positifs.org/> (près de 2 millions de connexions ont été enregistrées sur ce serveur Internet qui est géré uniquement par des bénévoles et sans l'aide d'aucune subvention). Merci de bien vouloir nous répondre si cela vous convient.

Nous pouvons cependant vous conseiller : que vous transmettiez copie de notre réponse et de votre courrier à votre ami. Cela vous aidera peut-être, vous et votre ami, à surmonter cette situation difficile.


* Concernant le risque de transmission du VIH, effectivement, ce sont les deux ou trois pénétrations anales qui peuvent en être responsables.
Sans vouloir minimiser ce risque, il convient de rappeler en matière de transmission sexuelle du VIH, que l'estimation de ce risque est de l'ordre de 10 à 60% (estimation faite chez les couples hétérosexuels ; chez les couples homosexuels, le risque est plus élevé chez le partenaire dit passif) alors qu'il est de 100% lors de transmission par voie sanguine. Ce risque s'accroît avec le nombre de rapports sexuels, et plus le temps d'intromission du sexe au cours de chacun des rapports est long ; s'il y a éjaculation, s'il y a une autre MST, s'il y a une lésion saignant.
Bien sûr, un seul rapport sexuel peut être contaminant ; il faudrait donc arriver à convaincre votre ami de faire des examens. S'il redoute de faire le test de dépistage du Sida, on pourrait lui conseiller de faire, à la place, une mesure de la charge virale VIH.
Cet examen est d'autant plus adapté qu'il y a beaucoup moins de risque d'erreur et qu'il peut être réalisé plus précocement après un risque d'exposition au VIH (c'est un examen que l'on conseille de plus en plus de faire en cas de rupture de préservatif).

** Note rajoutée à l'occasion de la publication de ce témoignage :

Ces derniers mois, certains, à juste titre, ont beaucoup insisté sur les relâchements des conduites de préventions, même parmi les personnes les plus informées.
Une des raisons avancées serait que certains ont cru que l'avènement des trithérapies avait réglé le problème du Sida.
À cette explication, il convient d'ajouter celle de "la déconnection transitoire avec le réel" pouvant survenir au court de rapports sexuels.
Cela concerne tout le monde : avant tout les couples dont les partenaires ne connaissent pas leur statut vis-à-vis de la séropositivité, ainsi que les couples dont le partenaire séronégatif a connaissance de la séropositivité de son partenaire, et, bien entendu, les couples séropositifs.
Rappelons, à ce propos, que la surcontamination peut aggraver le risque évolutif et qu'elle peut faire apparaître (par transmission sexuelle) des résistances à certains des composants des trithérapies.



Haut de page
 

© Copyright 2001, association POSITIFS, France.
Page maintained by Christian. (mai 2001)