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Vivre avec le VIH en milieu rural


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Vivre avec le VIH en milieu rural. (1996)

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Je m'appelle Éric, j'ai 34 ans.
Durant 33 ans, j'ai habité à Reims, chez mes parents. Mais en 1995, mon père a été mis à la retraite. Mes parents, ne souhaitant pas rester à Reims, sont partis vivre dans un petit bourg du Cantal, où une dizaine d'âmes vivent ; principalement des personnes âgées. Je me suis trouvé dans l'obligation de les suivre. Rien ne me "tenait" à Reims : pas de travail, les amis partis sur Paris ou ...

En 1986, mon médecin traitant me conseille, compte tenu du fait que j'ai eu des "pratiques à risque", d'effectuer un test de dépistage du VIH.

Quelques jours plus tard, il me téléphone pour me demander de passer à son cabinet. Il m'annonce ma séropositivité (en m"indiquant toutefois qu"il faut faire un autre test, le Western Blot, pour être sûr du résultat. Il me laisse donc entrevoir l"espoir que le test soit faussement positif.
Quelques jours plus tard, je me rends de nouveau en consultation. Le médecin me semble gêné. J'ai compris ! Je prends les devants. Le second test est revenu positif. Je suis séropositif. Sur le moment, je ne réagis pas ; la colère se mêle au fatalisme et à une certaine passivité. Il me faut du temps pour réagir.
Peu après, je prends conscience de la réalité. J'accuse "le coup" difficilement !

" Comment pourrait-il en être autrement ! "
Il est important de se resituer à l'époque, c'est-à-dire en 1986, où les connaissances médicales de la maladie n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui.
Je dois également faire face à de graves crises d'asthme (plusieurs séjours en réanimation) et également à une toxicomanie à la codéine, que je prends sous forme de sirop. J'en absorbe de 2 à 3 bouteilles par jour. La plupart du temps, je me trouve dans un état second qui me permet (NDLR : ce n'est pas une solution !) d'être "ailleurs" et de relativiser mon virus et ma différence.
J'ai été régulièrement suivi médicalement au CHU de Reims. Mais maintenant, depuis notre installation dans ce bourg, j'ai dû faire face à d'autres problèmes, concernant mon suivi médical.
J'ai un nouveau médecin généraliste, qui se trouve à 10 km du laboratoire d'analyses médicales. Dès mon arrivée, je me suis rendu dans un laboratoire privé, à 10 km également. Le labo a adressé les prélèvements à Paris ! Bien entendu, les résultats (CD4/CD8) me sont revenus faussés par les délais d'envoi du prélèvement, incompréhensibles par rapport à ceux pratiqués peu avant au CHU de Reims.

Maintenant, je suis dans l'obligation de demander à mon père (je n'ai pas de permis de conduire) de m'accompagner au Centre Hospitalier d'Aurillac. Ce qui veut dire 120 km aller et retour.

Je trouve aberrant d'être obligé d'effectuer un tel déplacement, à notre époque, pour une prise de sang.
Mon état général est relativement bon (pour le moment), malgré ma toxicomanie. Je souhaite effectuer une désintoxication, mais où vais-je bien pouvoir trouver un psychologue qui m'aidera à vivre et à me sentir mieux sans substitut. Je suis résigné car je sais qu'il me faudra effectuer des déplacements fréquents sur Aurillac.
L'éloignement d'une grande ville ne m'aide pas : je vis sans amour, "en solitaire avec mon virus et ma toxicomanie", au milieu d'un bourg où le mot SIDA n'a pas de sens !

J'ai heureusement la chance d'avoir des parents proches de moi et compréhensibles, des amis à qui je téléphone ou j'écris, une partie de ma famille également. Ce qui ne m'empêche pas de me mettre à flipper : le moral tombe en dessous de zéro, des angoisses s'emparent de moi. Cela fait maintenant 10 ans que je suis séropositif : j'avoue que j'ai peur ; c'est parfois insupportable à vivre ...

C'est une chaîne sans fin car dès que le blues me prend, que le VIH et la solitude prennent le dessus, j'ai tendance à forcer sur les doses de codéine. L'état second me permet de calmer mes angoisses et d'annihiler mes pensées. Je me dois de préciser que j'ai contracté le virus du VIH par voie sexuelle. Je n'ai jamais touché à une seringue.

Isolé de la ville, isolé des gens, je dois "gérer" mes angoisses comme je le peux. Avec souvent plus de bas que de hauts. Je suis conscient que mes parents sont attentifs, à mon écoute, et que d'autres personnes infectées par le VIH se trouvent dans une situation désespérée, sans famille, sans amis, loin de tout.

C'est dégueulasse ! Ce n'est déjà pas facile de vivre avec ce putain de virus ; si en plus on se retrouve seul, alors, il n'y a plus qu'à se flinguer.

Éric
Mars 1996.



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© Copyright association POSITIFS, France, 1996.
Parution antérieure dans Sida Tout Va Bien, N° 24, avril 1996.
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