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"INNOCENTS ET COUPABLES"


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"INNOCENTS ET COUPABLES" (1999)

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dans l'Affaire du sang contaminé

selon Jean-René Grisoni

L'affaire de la transfusion sanguine est particulièrement fétide : elle a déjà causé la mort de plus de 200 hémophiles, contaminé plus de 1 200 autres, plus les 3 600 personnes non-hémophiles mais contaminées à la suite d'une transfusion. À l'inverse, elle nous ouvre les yeux sur les méthodes criminelles des mafieux de la politique qui ont géré la santé publique avec négligence, tout à fait indifférents à la souffrance et à l'angoisse des malades. L'ignoble, c'est que ces gens aujourd'hui nous mentent effrontément en se disculpant de toute responsabilité, et nous méprisent une seconde fois. Mais ce "scandale" en dissimule d'autres sous-jacents, implicites, qu'il faut mettre à jour.

Aujourd'hui, il y aurait les bons malades parce que contaminés "accidentellement", et les mauvais malades, ceux qui ont été contaminés sans cause "accidentelle". À force d'exposer à longueur de colonnes le drame, réel, des malades contaminés par "accident thérapeutique", qui ne comprennent pas qu'ainsi on les innocente : s'ils ont le Sida, ce n'est pas de leur faute. Mais par là, implicitement, on désigne les autres malades du Sida comme coupables : s'ils ont le Sida, c'est à cause de leur mode de vie, de leurs choix sexuels, etc. S'ils sont contaminés, c'est parce qu'ils l'ont "cherché" ; c'est de leur faute.

En acceptant aujourd'hui d'indemniser les hémophiles contaminés, ce que François Mitterrand a lui-même confirmé au Président de l'Association Française des Hémophiles en le recevant à l'Élysée le 23 octobre, le ministère de la Santé cautionne et valide, sans le dire, cette discrimination entre bons et mauvais malades. Car, s'il y a indemnisation, pourquoi seulement des hémophiles ? Que fait-on des autres malades ? Ils ne vivraient pas le même drame d'une mort trop tôt annoncée ? Et l'angoisse de leurs proches ne serait-elle pas la même que celle des familles d'hémophiles ? Et imagine-t-on la situation inconfortable dans laquelle on place les hémophiles et transfusés en en faisant les seuls favorisés du gouvernement, alors que "homosexuels, toxicomanes, transfusés... nous sommes tous des sidéens", déclarait André Argente, fondateur de l'ADT (association des Transfusés), sur TV5 le 28 octobre 1991. Mais notre crainte de malades du Sida va au-delà : il ne faut pas qu'on prenne prétexte de la nécessaire et juste indemnisation des hémophiles contaminés pour soustraire de l'argent à la lutte contre le Sida.

L'enveloppe des indemnisations approcherait les 10 milliards [de francs français]. Somme énorme qu'il faut aller chercher chez les assurances ou dans un crédit spécial du ministère, mais qui ne doit rien enlever à la prévention, l'information, la recherche, ni aux indispensables actions de terrain destinées à améliorer le "confort de vie" des autres malades du Sida. Le tour de passe-passe qui consisterait, pour indemniser les hémophiles, à déshabiller Pierre pour habiller Paul, à couper dans les maigres crédits pour l'embauche d'infirmières supplémentaires ou l'ouverture de nouveaux services Sida dans les hôpitaux serait criminel. Nous verrions là une nouvelle illustration du dédain et de la légèreté des pouvoirs publics dans la gestion de toute cette affaire.

Jean-René Grisoni
(Novembre 1991)


NDLR : En publiant, il y a bientôt 7 ans, Innocents et Coupables comme éditorial du N°11 de notre journal Sida Tout Va Bien, nous rendions hommage à Jean René GRISONI, Membre Fondateur puis Président de l'association POSITIFS.
Il nous arrive encore de penser à lui, ainsi qu'à d'autres membres de l'association POSITIFS, aujourd'hui disparus, et sans lesquels l'association POSITIFS ne serait pas devenue ce qu'elle est maintenant, au niveau national et surtout international.
Aujourd'hui, alors que notre serveur Internet a été consulté plus de 500 000 fois (un 5 avec 5 zéros, et sans l'aide d'aucune subvention !), nous souhaitons lui rendre à nouveau hommage en republiant ce texte et en lui conférant, grâce à la toile du Web, une diffusion ubiquitaire et intemporelle !

De plus, nous pensons que ce texte est historiquement important et édifiant, et qu'il est toujours d'actualité dans l'Affaire du sang contaminé qui, il y a 7 ans, était évoquée de façon sporadique, et sous l'appellation pudique de l'Affaire de la transfusion sanguine.

Cette terrible Affaire du sang contaminé nous obligera, pendant longtemps, à ne pas oublier le fait que, si l'on avait écouté les recommandations éclairées de certains chercheurs et si l'on avait pris, sans retard, les mesures adaptées (notamment dépistage précoce et adéquat), la prise en compte du SIDA en tant qu'épidémie aurait pu être faite de façon plus précoce par les autorités dites "compétentes" ! Le nombre de personnes contaminées (et pas uniquement par la voie des transfusions) en aurait été fortement réduit.

À ce propos, il convient de rappeler certaines de nos positions dans cette affaire, en ce qui concerne le chapitre de la responsabilité du ministère de la Santé et des hommes politiques : nous considérons que cette responsabilité incombe avant tout à certains conseillers techniques du ministère de la Santé, qui ont traité avec légèreté certaines informations qui leur étaient parvenues sur leur bureau .*
Rappelons qu'en raison de la diversité et de la complexité des sujets médicaux, ce sont les conseillers techniques qui ont mission d'informer et de prévenir les hommes politiques sur tout dossier de Santé publique à risque.
Donc, l'acharnement systématiquement pointé en direction des seuls hommes politiques nous paraît douteux.

Il faut aussi savoir que ces conseillers techniques sont en poste parfois de manière immuable : c'est particulièrement le cas au ministère de la Santé où la plupart siègent pendant des décennies, indépendamment des remaniements ministériels.
Or, dans certains cas, ces membres auraient des liens hautement privilégiés avec l'industrie pharmaceutique : "22 des 27 membres du conseil scientifique de l'Agence du médicament (qui autorise la mise sur le marché des médicaments) déclarent des liens d'intérêt avec des laboratoires"... "Les pouvoirs publics, garants théoriques de la santé publique, sont confrontés à des intérêts économiques puissants : laboratoires pharmaceutiques, producteurs d'engrais et agriculteurs, utilisateurs, producteurs et distributeurs d'alcool et de tabac, etc."
**

Au chapitre de la responsabilité, il convient en effet de mentionner aussi explicitement ceux dont le principal objectif est de faire de l'argent coûte que coûte, comme c'est le cas de certains industriels *** qui ont commercialisé certains réactifs de tests du Sida moins performants que d'autres, et qui se sont pourtant acharnés à la course pour la place de leader.

Nous tenions à préciser certaines de nos positions car le ministère de la Justice ne s'est, à aucun moment, adressé à nous pour recueillir notre point de vue !
Pourtant, les principaux intéressés sont, certes, les contaminateurs et les contaminés, surtout, mais aussi les associations de lutte contre le Sida, notamment celles dont les membres ont été contaminés par cette voie, et pas uniquement celles, parmi les plus médiatisées, que l'on projette régulièrement sur le devant de la scène, par facilité journalistique, ou pour d'autres raisons...

Dr J. AVICENNE
Juin 1999


* Et que dire de l'Affaire du sang contaminé... par le virus de l'hépatite C, de certains effets de la vaccination contre l'hépatite B, des relations potentielles entre le virus du Sida, le prion de la Vache folle, la Dioxine, le distilbène (DES/diéthylstilbestrol) ; autant de sujets que nous avons développés dans des articles que les conseillers techniques du ministère de la Santé ne sont pas censés ignorer pour les avoir reçus par voie postale... et encore moins maintenant puisque nul, parmi ceux qui ont des postes de responsabilité, ne devrait ignorer ce qui se passe sur le Web !

** Citations extraites de l'article de Pierre Volovitch "Santé : des experts sous influence", paru dans Alternatives Économiques (N° 169, avril 1999) au sujet du livre de Roger Lenglet et Bernard Topuz, "Des lobbies contre la santé" (coll. Société et santé, éd. Syros).

*** Force est de constater, avec les farines de la Vache folle et les aliments contaminés par le Dioxine, que, tant qu'on peut "faire du beurre", de nombreux industriels se lavent les mains des questions de Santé Publique...



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N° 11, Septembre-Octobre 1992.
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