La
difficulté rencontrée par Monsieur R. pour
obtenir une ordonnance pour son traitement surprendra
certainement certains lecteurs non avertis. En fait, il
s'agit d'un problème complexe qui fait que,
paradoxalement, la prescription des thérapeutiques de
substitution ne peut pas encore être effectuée
correctement par le corps médical, alors qu'il
s'agit, officiellement en France depuis 1995, d'une
urgence de
Santé publique.
Pendant des années,
la prescription de ces traitements était
effectuée par quelques médecins convaincus,
avant l'heure, de leur utilité alors que la
majorité du corps médical, et notamment les
autorités sanitaires (ministère de la
Santé, Direction Générale de la
Santé, DASS, Conseil de l'Ordre des médecins
et des pharmaciens), n'étaient pas convaincue de
leur intérêt. Certains journalistes de la
grande presse quotidienne (que l'on serait tenté de
nommer) se sont permis de prendre position "contre", et le
pouvoir de la presse faisant, certains continuent
d'outrepasser leur liberté d'expression ! Puis, les
autorités sanitaires ont commencé à
accepter que quelques centaines de personnes puissent
recevoir de la méthadone, un autre médicament
de la substitution reconnu comme utile dans les pays
anglo-saxons. Par contre, ce n'était pas encore le
cas pour le Temgésic® (à l'époque
la buprénorphine n'existait pas encore sous forme de
Subutex®) et les médecins qui en prescrivaient
étaient même taxés de "dealer en blouse
blanche" ! Et puis, en raison du combat incessant de
certains de ces médecins et de certaines
associations, la Direction Générale de la
Santé s'en remit tellement à la position de
ces médecins qu'au mois de mars 1995 elle
décida officiellement que l'utilisation des
thérapeutiques de substitutions était une
urgence de
santé publique ; ce qui signifie que TOUT
médecin en exercice devrait s'en occuper : qu'il soit
spécialisé dans ce domaine, ou
généraliste, ou spécialiste dans toute
autre branche de la médecine. Mais cette
décision n'avait rien prévu pour faciliter ce
processus.
En effet, les
médecins rencontrent parfois des difficultés
au cours des premières consultations avec des
toxicomanes : souvent, ils se sont affranchis des
règles élémentaires régissant
les relations sociales (et ce, d'autant plus que le corps
médical les a souvent repoussés), certains
ayant été des délinquants, d'autres
ayant dû affronter les difficultés et
aléas inhérents à certains
établissements pénitentiaires. Il faut savoir
aussi qu'au cours des études de médecine, on a
pris l'habitude de présenter le toxicomane (et
même l'ancien toxicomane) comme une personne
méprisable ; et cette étiquette reste
très souvent imprimée (même
inconsciemment) dans la tête de nombreux
médecins, à tel point qu'aujourd'hui, il arrive
encore qu'on les traite comme des parias qui n'auraient pas
le droit d'avoir accès à la
considération même que tout médecin doit
avoir vis-à-vis de tout patient. Ainsi, certains
médecins conseillent, à juste titre, à
ceux de leurs patients qui ont un passé de
toxicomanie d'éviter de mentionner cet
antécédent à d'autres médecins !
Et pire, les réactions paradoxales dictées par
cette méfiance excessive, mais aussi par la peur,
qu'ont certains médecins sont pires : pour se
débarrasser du toxicomane, certains n'hésitent
pas à leur prescrire n'importe quoi, parfois
même en accédant à la demande expresse
du toxicomane qui, n'ayant pas à cet instant la
possibilité d'acheter sa dose d'héroïne,
cherche à perpétuer sa toxicomanie en ayant
recours à des médicaments qui n'ont pas la
vertu des traitements de substitution : des
anti-épileptiques (Gardenal®,
Orténal®), des anxiolytiques (Tranxène
50®), des antidépresseurs (Survector®), des
neuroleptiques, etc. Insistons sur les prescriptions de
Rohypnol® à hautes doses : plus de 10
comprimés par jour de ce somnifère,
utilisés tout au long de la journée ; comme si
le médecin avait choisi, pour le soigner, de
l'abrutir ! Ce sont ces médecins-là qui sont
des "dealers en blouse blanche" ! Ce sont aussi, quelque
part, certains laboratoires pharmaceutiques qui continuent
de fabriquer des substance à base de codéine,
un alcaloïde de l'opium, comme le Néocodion®
qui est en vente libre, et dont l'intérêt
médical est douteux : antitussif (la toux
étant un phénomène physiologique, il
peut être dangereux de vouloir systématiquement
la supprimer !) et ... dépresseur respiratoire
utilisés comme des drogues (tout est-il bon pour
faire du commerce ? Ne devrait-on pas exiger que ce soit
plutôt tous ces médicaments-là qui
soient prescrits uniquement sur carnets à
souches afin
d'éviter ces déviances qui ne concernent
d'ailleurs pas que les toxicomanes ?) ! Ce qualificatif
paraîtra excessif : mais ne l'était-il pas
beaucoup plus quand on l'appliquait aux médecins qui
prescrivaient du Temgésic® ? Et que penser de ce
chef de service, qui sous prétexte que, soi-disant,
il ne possède pas de carnet à
souches (et qu'il
paraîtrait, d'après lui, que c'est le cas de la
plupart des autres services hospitaliers !!!), refuse de
continuer la prescription de Subutex® à une
patiente hospitalisée en chirurgie
orthopédique pour une chute traumatique et qu'il s'en
remet à son médecin anesthésiste qui,
lui, prescrira comme traitement de sortie de la ... morphine
!!!
Il faudrait donc
développer plus les moyens permettant d'apporter une
information correcte pour que plus de médecins
puissent prendre en charge ces patients, et à tous
les niveaux ; et il faudrait adapter les structures,
notamment pour favoriser l'encadrement de patients
"difficiles" (afin que le médecin n'ait pas à
affronter tout seul dans la solitude de son cabinet
certaines situations délicates quand elles se
présentent) ; mais aussi en milieu carcéral
pour éviter les écueils de la toxicomanie
médicamenteuse, mais aussi pour éviter
qu'à leur sortie de prison, ils ne replongent dans la
toxicomanie (les établissements pénitentiaires
ne sont-ils pas le lieu idéal, pour certains
toxicomanes, pour initier officiellement un traitement de
substitution ?).
Certaines de ces mesures
se mettent en place, mais beaucoup trop lentement, notamment
car elles coûtent chères (il faudrait notamment
créer de nouveaux postes d'assistant(e)s sociaux,
revaloriser le prix de la consultation en rapport avec la
prescription de ces traitements). Concernant la prise en
charge psychothérapeutique, un certain degré,
variable suivant les patients, est nécessaire et il
est, en général, à la portée de
tout médecin. Il importe de préciser à
ce sujet que la plupart des approches
psychothérapeutiques utilisées sans
association aux thérapeutiques de substitution,
conduisent, à court ou moyen terme, à un
échec.
Mais la principale raison
expliquant pourquoi il est parfois si difficile d'obtenir
une ordonnance de Subutex® est d'un autre ordre et,
paradoxalement, cela pourrait être résolue
rapidement et simplement.
La prescription de Subutex® (comme celle de
méthadone*) nécessite que le
médecin établisse sa prescription sur une
ordonnance spéciale d'un carnet à souches
Ce carnet à
souches est
réservé aux ordonnances de médicaments
appartenant à la classe pharmacologique des
médicaments dits "stupéfiants". C'est le cas
des morphiniques utilisés pour soulager les
souffrances des cancéreux (notons au passage que les
médecins français ont toujours eu tendance
à peu prescrire ces traitements alors qu'un des
devoirs des médecins est de soulager la douleur !).
C'est le cas aussi de la méthadone. C'est devenu
aussi le cas de la buprénorphine, bien qu'il ne
s'agisse pas d'un médicament dit "stupéfiant"
mais d'un médicament dit de "classe 1", au même
titre qu'un anti-inflammatoire. Or, le ministère de
la Santé a décidé, il y a plusieurs
années, que sa prescription se fasse aussi de cette
manière (à l'époque, la
buprénorphine n'était disponible que sous
forme de Temgésic®, et le but de cette
décision était d'éviter des
débordement face à de telles prescriptions,
qui étaient, à l'époque, très
critiquées).
Aussi, maintenant que les
traitements par substitution sont devenus une
urgence de
Santé Publique, il suffirait de supprimer cette
obligation d'avoir recours à des ordonnances
spéciales.