Ah, tout de même, on se décide
enfin à reparler de nous. C'est quand même
malheureux qu'il ait fallu un procès avec des
ministres pour se rappeler que cette maladie existe.
Il faut
dire que nous sommes un peu encombrants. On a
commencé par nous diaboliser, prétextant que
les modes de contamination ne mettaient en péril que
des personnes "immorales" (pédés, junkies,
acteurs pornos et j'en passe). Seulement, assez vite, on
s'est rendu compte que cela pouvait tout de même
toucher n'importe qui, y compris la ménagère
de moins de cinquante ans. Il a donc fallu
reconsidérer le problème dans son ensemble, et
apprendre à nous percevoir comme des malades. Bon,
d'une maladie un peu spéciale, parce que contagieuse
et mortelle. Mais quand même, ça a
été un sacré virage, car pour nous,
malades, venait enfin ce qui nous manquait le plus : la
compassion. Et pour supporter ces longues années de
séropositivité, une petite dose de compassion
ne fait pas de mal, surtout lors des examens biologiques que
vous essayez de renouveler régulièrement tous
les six mois. Cela suffit bien d'aller chercher ses
résultats avec la peur au ventre, sans avoir besoin
d'être traité comme un pestiféré.
Bref, pendant quelques années, ça s'est
socialement amélioré.
Et puis il
y a eut les trithérapies, et les premières, si
ce n'est guérisons, du moins "stabilisations". Et
depuis, nous avons disparus de la scène. Il faut dire
que l'opinion publique avait de quoi être satisfaite :
un traitement qui nous garde en vie, une prise en charge
médicale à cent pour cent, et même une
AAH (allocation adulte handicapé). Ou comment
évacuer le problème. Et pendant ce temps, la
recherche pleure des crédits, les indicateurs
épidémiologiques indiquent une
mortalité en hausse, l'effet des trithérapies
serait plutôt en régression, et depuis deux
ans, j'ai avalé environ dix milles comprimés
(si, si), sans être vraiment avancé pour
autant. Vous allez me dire que j'exagère à me
plaindre ainsi, alors que je suis en vie et
subventionné ; mais que voulez-vous, on souhaite
toujours mieux. Et aujourd'hui, mes angoisses n'ont pas
beaucoup changé, et vivre avec trois mille quatre
cents et quelques francs par mois ne rend pas les choses
plus simples. Seulement, c'est ce que la
société considère comme "minimum
social" dans ma situation et je suis censé être
satisfait avec. Je ne sais qui est chargé de
déterminer le montant de ce minimum, qui doit
permettre de vivre, si je comprends bien l'expression, d'une
manière décente, selon les critères de
notre société, mais il n'a pas dû
acheter une baguette de pain depuis un moment et, à
plus forte raison, un paquet de clopes.
Bon
d'accord, je ne suis pas obligé de fumer, mais enfin,
c'est à peu près tout ce qui me reste, et
entre tabac et haschich, c'est pratiquement un tiers de mes
revenus qui partent en fumée. Quand je pense à
ces petits veinards en Hollande ou en Californie, qui
obtiennent leur cannabis sur ordonnance, je crois
rêver. Car si j'ai bien lu les derniers rapports,
c'est encore sept cents personnes par an que l'on fout en
taule dans ce pays, pour possession de ce que j'appellerais
"le meilleur médicament existant dans ma pathologie"
: effet décontractant, anti-douleur, anxiolytique et
en plus ça donne faim. Et les effets secondaires ? Et
bien ma foi, plutôt agréables ; les anti-viraux
ont une certaine tendance à vous décaper le
système digestif (je vous épargne la
description), à vous filer des démangeaisons
incessantes et, d'une manière générale,
à perturber votre métabolisme. Le hasch, lui,
vous fait planer ; c'est même à se demander si
ce n'est pas de là que vient son effet
thérapeutique ; en tout cas il n'y a pas un
laboratoire pharmaceutique qui ait fait aussi bien. Alors,
moi qui en consomme régulièrement et en
conserve toujours sur moi (en général dans ma
boîte à pilules, avec les autres
médicaments de la journée), je prends quand
même le risque, tous les jours, de finir en cabane
après un contrôle de routine. Comme si j'avais
besoin de ça. Enfin, comme je le disais, on souhaite
toujours mieux, mais malheureusement, on ne parle de nous
que parce qu'on a ressorti de leur placard quelques
ex-ministres "responsables mais pas coupables". Qu'on mette
en cause la responsabilité des politiques lorsque les
bévues sont énormes et les conséquences
dramatiques, je ne vois là que justice. En parlant de
ça, d'ailleurs, ils s'en sont bien sortis avec
même pas un "blâme". Amusant. Et la prochaine
fois, alors, un "avertissement" ?
Et, en ce
qui concerne l'indemnisation des victimes, j'ai là
aussi quelques problèmes. Entendez-moi bien : que
l'on verse une somme d'argent à des personnes ayant
subi un préjudice, cela paraît honorable de la
part de la société, qui montre ainsi qu'elle
se sent responsable des désagréments que vous
subissez. Seulement, en faisant cela, indirectement vous
faites un tri entre "à ma droite", les "bons" sidas
(ceux qui ont leur feuille de transfusion avec la bonne
date) qui passent à la case départ et touchent
x centaines de milliers de francs et, "à ma gauche"
ce qu'il faut bien appeler les "mauvais" sidas qui vont
directement dans la prison du minimum social (c'est assez
difficile d'en sortir). Et pourtant il n'y a aucune loi qui
interdit de se faire enfiler dix fois de suite dans un sauna
; et se planter une aiguille dans le bras est un
problème qui relève avant tout du domaine
médical. Et que, donc, de fait, on opère une
ségrégation sur la base de comportements
sexuels ou pathologiques. Ou même, dans mon cas, moi
qui ne suis ni homosexuel ni toxicomane, et ai
été contaminé juste en succombant aux
charmes d'une jeune fille une fois de trop, sur rien du
tout.
Pas de
chance.
C'est
juste comme ça : les conséquences sont les
mêmes pour tous, mais si vous l'avez attrapé de
la "bonne manière", alors, au moins, vous aurez une
aide financière ; sinon, et bien il faut vous
habituer à être pauvre.
Pas de
chance du tout.
D'autant
que si la société accepte d'indemniser
certains, c'est bien parce qu'elle se considère comme
responsable, et qu'en conséquence, ce n'est pas "leur
faute". Seulement, les autres non plus, ce n'est pas leur
faute ; c'est juste qu'on n'a pas de responsable sous la
main.
Et si l'on
va par là, n'est-il pas de la responsabilité
de la société d'avoir laissé cette
épidémie se propager ? Parce que, en ce
moment, on se bat devant les juges pour essayer de
déterminer quel mois de quelle année on aurait
dû interdire l'utilisation de produits sanguins non
chauffés, et éviter ainsi un certain nombre de
contaminations parmi les transfusés. Mais ce qu'on
oublie de dire, c'est qu'à ce moment-là on
continuait à se contaminer copieusement, par voie
sexuelle ; et combien de temps a-t-il fallu attendre pour
voir une campagne de prévention digne de ce nom
?
Car si les
transfusés sont indemnisés, c'est simplement
parce qu'il existe des associations assez puissantes pour
l'exiger. Pourtant, à l'époque, les
responsables de ces associations de transfusés
étaient ceux qui recevaient le plus d'information et
de mise en garde contre les dangers de cette contamination.
Et donc, même un peu tard, ils ont été
les premiers à bénéficier de mesures
réelles. Et pourtant ce sont eux seuls qui sont
indemnisés. Paradoxal, non ? Il faut dire,
qu'à ma connaissance, il n'existe pas d'association
d'utilisateur de seringues multi-usages, ni d'association
d'amateurs de sauna, ni même d'association de coureur
de jupon sans imperméable (dont je suis prêt
à assumer la présidence). N'aurait-on pas pu
éviter, là aussi, un certain nombre de
contaminations, parmi par exemple les amateurs de POM
(partenaires occasionnels multiples), qui, ne craignant rien
de pire qu'une bonne chaude pisse se sont retrouvés
avec le mauvais virus ? Seulement, apparemment, il n'y a que
la voie juridique qui permette d'obtenir un résultat.
Pourquoi voulez-vous dépenser bêtement de
l'argent (alors que, restrictions de budget, trou de la
sécurité sociale, et augmentation des
impôts mettent votre mandat électoral en
péril), pour des malades qui ne le réclament
pas et, surtout, qui ne vous traînent pas en justice ?
Il faut préciser que, pendant dix ans, ils tombaient
comme des mouches et avaient des préoccupations plus
immédiates que leurs finances. Maintenant que ça va
mieux, on devrait peut-être y penser
sérieusement.
Et
au-delà de ça, n'est-ce pas finalement le
rôle de la société d'être
là quand tout le monde se défile ?
C'est une
très bonne idée d'indemniser, mais ce devrait
être juste un début ; pourquoi s'arrêter
en si bon chemin ; pas de ségrégation,
indemnisez donc tout le monde.
Une petite
rentrée en ce moment, ne me ferait pas de mal. Je ne
suis pas très en fonds actuellement, et c'est dommage ; parce que j'irais bien passer une semaine à
Marrakech.
Shabin