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Malentendu

Il faut que j'aille voir mon dermato. Consultation hospitalière publique, bi-hebdomadaire, d'un patron du CHU. Sans rendez-vous, donc premier arrivé premier servi. Ce qui ne m'arrange pas, car les consultations sont données en matinée, et que, habituellement, je me lève fort tard. Comme d'autre part, pour diverses raisons, j'ai du mal à entendre mon réveil, il m'est arrivé plusieurs fois de la rater. Car il faut dire qu'en plus de me coucher tard, de vivre seul et donc n'être dérangé par personne, que les gens qui me connaissent savent qu'il ne faut pas appeler le matin, (et que les autres ne m'appellent pas), que je peux être encore sous l'effet de l'anxiolytique, du somnifère ou du dernier pétard, en plus de tout cela, qui suffirait déjà à expliquer la chose, en plus, donc, je suis sourd. Enfin, je devrai dire "malentendant". Mais avec quand même quarante-cinq décibels en moins de chaque coté ; ce qui signifie, par exemple, que je peux faire couler la douche, en attendant que ça chauffe, me rasseoir à mon bureau, commencer à écrire quelques délires, oublier tout le reste, et laisser couler jusqu'à ce que, par hasard, je tourne la tête de ce coté là. Il m'arrive donc de manquer d'eau chaude. Et la douche se trouve à environ deux mètres de mon fauteuil ; et il n'y a pas de porte de séparation. Alors de la part de quelqu'un qui s'enorgueillissait (et jouissait) de posséder une oreille extrêmement sensible et musicale, vous pouvez comprendre que j'appelle cela "sourd".

Mais bon, il faut dire aussi que c'est récent, tout de même, et que donc je ne m'y suis peut-être pas encore habitué. Récent et brusque. Enfin, du jour au lendemain, quoi. Il faut préciser qu'à cette époque (il y a un peu plus d'un an), je bénéficiais d'un traitement antibiotique à dose de cheval, afin d'essayer d'enrayer les progrès stupéfiants d'une bactérie exotique extrêmement opportuniste et regrettablement multi-résistante. Et, parmi les trop rares molécules qui avait l'air d'avoir une action décelable, au moins "in vitro", sur cette bestiole récalcitrante, se trouvait donc, en tête de liste des produits susceptibles de me sortir de cette mauvaise passe, un antibiotique de la famille des aminosides, dont un des effets indésirables les plus connus est de vous attaquer le nerf auditif. Aussi, connaissant cela (j'essaie de me tenir au courant des signes à surveiller à chaque nouveau médicament ; ce qui fait que mes connaissances en ce domaine se sont largement étendues, récemment), dès les premiers sifflements, j'en informai le chef de clinique. Je ne crois pas vous avoir dit qu'à ce moment-là, j'étais en "stage" au service de médecine interne, vu que cette "mycobactérie atypique complexe" me mettait dans un sale état et que, entre les cocktails d'antibiotiques en perfusion continue, et les ampoules de morphine (ou dérivés) à injecter régulièrement (pour essayer de calmer les attaques digestives d'un supposé "cyto-mégalo-virus, qu'on n'a jamais pu trouver, d'ailleurs), j'étais quand même mieux à l'hôpital. Alors, problème. D'un côté, la "MAC" qui me grignote les poumons et me maintient en permanence au-dessus de quarante degrés, avec quelques pointes assez étonnantes (même pour un connaisseur comme ce chef de clinique), et de l'autre, à peu près le seul produit qui ait une chance (et je ne veux même pas connaître la probabilité), d'arrêter le massacre. Ennuyeux. Qu'est ce qu'il est chiant celui-là à nous faire des trucs qu'on n'a jamais vu. Bon, on n'a pas trop le choix ; ce ne sont que des sifflements pour l'instant. Alors on continue et on voit. Deux jours. Deux jours de trop. Et le matin où l'infirmière est entrée dans la chambre et que je me suis retrouvé dans un film muet, je n'ai pas compris tout de suite. J'ai d'abord pensé que je découvrais là un effet inconnu du dérivé morphinique chargé de me calmer à ce moment-là. Mais à force de regarder bouger ses lèvres et de n'entendre que des bruits inintelligibles et comme étouffés, je finis par tenter de l'interrompre pour lui expliquer le problème. À peine ma phrase commencée (je serais d'ailleurs incapable de vous dire comment), c'est moi qui m'arrêtait brusquement. Parce que, lorsque vous parlez, vous entendez deux choses : votre voix, en provenance de votre bouche qui revient dans vos oreilles, après avoir navigué dans le milieu extérieur, en faisant vibrer l'air et en rebondissant sur les obstacles qu'elle rencontre. Donc votre voix, entendue par n'importe qui, avec la "coloration" apportée par l'environnement (bruit ambiant, caractéristiques acoustiques...). Et puis vous entendez aussi votre voix par un autre chemin, en même temps qu'elle surgit de votre bouche, par les vibrations internes qui vont elles aussi au cours de leur propagation, exciter le nerf auditif. Votre "voix interne", que vous êtes seul à percevoir. Et tout cela arrive dans votre cerveau mélangé, vous donnant donc une image de votre voix totalement originale (rien d'étonnant à ce que donc on ait tant de mal à se reconnaître sur une bande magnétique ; car l'étranger qui parle sur mon répondeur, je ne l'entends que là) et qui plus est, pratiquement deux fois plus fort qu'elle ne l'est pour un interlocuteur placé à moins d'un mètre de vous. Alors quand du jour au lendemain vous perdez l'une ET l'autre (en tout cas une grosse partie), ça surprend. Car avec une attaque du nerf, c'est ce qui se passe : tous les signaux sont étouffés, ceux venant de l'oreille aussi bien que les vibrations qui résonnent au travers de votre squelette, car ce n'est pas le terminal, ou le capteur qui est un cause, c'est le réseau. Et en plus de la quantité, c'est également la qualité des informations qui est touchée. Car le son en général subit une distorsion importante, dans mon cas en tout cas. Ce qui fait que maintenant, dans une pièce silencieuse, sur du matériel hi fi tout à fait correct, je vais mettre un cd et je vais immanquablement l'entendre jouer faux.. Ou qu'il m'arrive de trépigner en écoutant un morceau, en me disant que je reconnais ce rythme, mais que les harmonies ne me disent absolument rien. Et même que je les trouve plutôt dissonantes. Et finir, avec un peu de chance, par comprendre et reconnaître quelques paroles. Et m'apercevoir que non seulement je connais ce morceau, mais il se trouve en plus que je le connais par cœur. Chaque mot, chaque note. Parfois un de mes morceaux favoris. Seulement cette chanson bien connue gravée dans ma mémoire n'a plus grand-chose à voir avec ce que j'écoute en ce moment. En général, il reste le rythme ; ce qui fait quand même peu. Alors autant vous dire que Bach le dimanche matin, c'est fini. Car les quatuors à corde me rappellent plutôt les miaulements de chats en maraude. Et il y a des périodes entières de Gainsbourg (les débuts et la période pop, mes préférées) que j'évite de jouer désormais. Car il me reste les textes (ce qui pour un amoureux de la langue, n'est pas rien, certes, car dans l'aphorisme, on touche là au génie), mais sa patte musicale me manque trop pour que je prenne le risque d'être déçu. Et donc j'écoute assez peu de musique, car entre celle que j'aime et qui me manque trop pour que je la massacre, et celle que je n'aime pas et qui donc ne me manque pas, il ne reste pas grand-chose.

Pas que j'en veuille le moins du monde à mon chef de clinique, qui par ailleurs m'a prodigué les meilleurs soins possibles (d'ailleurs, je suis encore là pour en témoigner, cela devrait suffire). À sa place, je ne vois pas ce que j'aurais fait d'autre. Bon, ben voilà, la musique c'est finit, c'est comme ça. Et puis je pourrais être aveugle (j'en prend un autre en ce moment qui attaque le nerf optique, lui. Je vous dis pas si je fais attention). Et puis j'ai de la chance, car c'est appareillable. Entendez par là (si j'ose dire) que, dans chaque écoutille, j'ai un amplificateur, qui me permet de discerner les bruits du monde extérieur. Celui-ci prend bien sûr immédiatement la douceur bien connue d'une annonce micro dans un hall de gare, mais au moins cela m'évite (jusqu'à présent en tout cas, car je suis un peu rêveur, surtout quand je marche dans les rues) de me faire écraser en traversant. Sans compter qu'ainsi, on entend beaucoup moins de conneries.

Avidement, je ne dors pas avec. Malgré tout, entre le réveil (réglé au maximum), la montre digitale (j'ai horreur de ça, mais je suis un peu obligé car elle possède une alarme avec vibreur), et un peu de modération coté fumette, il m'arrive parfois de me réveiller assez tôt, le bon jour, pour ne pas risquer d'avoir à attendre trop longtemps, et me rendre à une heure raisonnablement matinale à l'une des consultations bihebdomadaires de dermatologie à l'hôpital. Ce que je vais devoir accomplir à nouveau, parce que ça commence à me démanger sérieusement. Ce n'est pas l'envie d'aller leur faire une visite de politesse, qui me démange, c'est mon épiderme. Oh, ce n'est pas la première fois, et je commence à avoir l'habitude de me déshabiller devant quatre ou cinq jeunes filles qui écoutent attentivement le diagnostic du grand chef, afin d'exhiber les différents syndromes du moment : pellicules, plaques rouges, boutons, vésicules, jamais rien de très grave (pas de kaposi pour l'instant) mais toujours deux ou trois petits ennuis. Et lorsque, parfois, elles examinent mon organe en baissant la tête pour regarder par-dessus leur lunettes, afin d'observer quelque végétation étrange qui parfois se plaisent dans le secteur, je me demande bien ce qui leur passe par la tête. Et ce n'est pas si désagréable. J'avoue que j'éprouve même un certain plaisir à exposer ainsi mon engin à des regards qu'il me plait d'imaginer "innocents". Pures foutaises, si vous voulez mon avis, car de nos jours, à vingt-deux ans et quelque, une jeune fille raisonnablement délurée en a déjà vu un certain nombre (sans parler de s'en servir) ; alors une étudiante en médecine, vous pensez. Des KILOMÈTRES de bites ! Surtout en dermato. Mais enfin, il faut bien essayer de trouver du plaisir même dans les activités dont on pourrait se passer. Surtout que des fois, ça se passe mal. Ainsi, à la dernière séance, après avoir disserté sur les progrès survenus dans le traitement d'une mycose faciale, puis montré un début de quelque chose sur l'arrière du mollet, j'étais debout, pantalon en berne, en train de faire découvrir au grand patron (assis lui, pour être à la bonne hauteur) les douloureuses petites lésions qui étaient apparues récemment au niveau du méat urinaire (oui, là, juste au bout). À mon grand regret, cela ne semblait provoquer qu'un intérêt mitigé parmi ses disciples (dommage qu'il n'y ait pas un féminin distinct pour ce mot, car coté parité, j'ai bien l'impression qu'on ne va pas tarder à être dépassé, dans la médecine, et ma foi j'aime autant), qui dans l'ensemble, se contentèrent de regarder dans cette direction d'un air très professionnel, tout en buvant les paroles de l'autorité incontestée des lieux. Celui-ci ne perdit pas de temps (la salle d'attente est pleine, et on a autre chose à faire que de soigner des bobos) et cita à la vitesse d'une mitraillette les noms scientifiques des maux qui m'accablaient, suivis des produits à utiliser pour y remédier, de la posologie et de la date du prochain rendez-vous. Tout ça très vite, donc et surtout pas très fort (ces gens-là ont l'habitude qu'on les écoute attentivement, voire dévotement, et s'expriment le plus souvent avec le volume sonore d'une souris enrouée), en tout cas pas assez fort pour que j'arrive à faire le tri et les relations entre syndromes et traitements. Et je sais, par expérience, qu'il ne sert à rien de lui demander de répéter, vu que premièrement, il ignore tout de ce qu'on appelle la "reformulation", et que deuxièmement, bien que je lui aie signalé à plusieurs reprises que ce serait utile, il ne daigne absolument pas me parler plus fort. Et que donc, me fournissant exactement la même information que la première fois (où déjà elle ne suffisait pas), le seul effet est de perdre du temps. Je m'en remets donc à l'ordonnance, qu'il demande à sa préférée de rédiger et me tend aussitôt en me souhaitant une bonne journée.

Et une heure plus tard, le pantalon à nouveau sur les chaussettes, mais dans ma salle de bain, cette fois, j'étais bien embêté. Parce que, à main droite, j'avais le produit X, qu'il convenait "d'appliquer sur les lésions" et à main gauche le produit Y qu'il fallait, ah merde, "appliquer sur les lésions" lui aussi. Malgré mes quelques connaissances en la matière, la lecture des notices ne m'apporta rien de nouveau. Bon je pouvais bien sûr retourner illico demander conseil à mon pharmacien, mais enfin vous connaissez beaucoup d'hommes qui s'arrêtent demander leur chemin aussitôt qu'ils sont perdus ? Et puis j'aime bien faire fonctionner mon esprit et me débrouiller tout seul. Voyons voir ; seule différence, l'un se passe à la main, et l'autre à l'aide d'un coton tige. Ah oui, bien sûr, pour appliquer commodément un produit à cet endroit là, le coton tige c'est ce qu'il y a de mieux. Et moins d'une minute plus tard, je me frottais fébrilement le bout de la queue, (sans aucune arrière pensée érotique, je vous prie de le croire) sous le robinet d'eau froide ouvert en grand, pour tenter de calmer la douleur cuisante qui venait d'enflammer mon gland. Car après enquête, il se trouve que le dit produit (à ne surtout pas utiliser sur les muqueuses), est appliqué à l'aide d'un coton tige, précisément pour ne pas se brûler les doigts. Il faut vraiment être abruti ; je vais finir par m'incapaciter avec des conneries comme ça. Je ne suis pas vraiment convaincu que la masturbation rende sourd, mais je peux vous dire, par expérience que la surdité peut vous amener à vous faire mousser le créateur. À l'eau froide.

Non vraiment, il y a des fois où on préfèrerait être ailleurs. Si possible en vacances. De préférence dans un pays chaud.

D'ailleurs, malgré mon handicap, en me décontractant sérieusement (et je crois bien qu'il y a tout ce qu'il faut pour ça là-bas), je suis sûr que j'arriverais sans peine à apprécier les you-you des bédouins. Et puis la douceur sucrée d'une nuit orientale (pour les romantiques) ajoutée à l'érotisme des jeunes indigènes (des deux sexes si j'ai bien compris les connaisseurs), plus même, éventuellement, le charme de délicates chamelles (pour les amateurs), devraient fonctionner d'une manière aussi efficace et moins chimique que la Viagra. Et pour moins cher. Et puis, il paraît que le soleil, c'est bon pour la peau.

J'irai bien passer une semaine à Marrakech.

Shabin

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