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Chroniques du sida ordinaire.


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DRUGSTORY

Ça commence le matin au réveil, donc à jeun, avec trois comprimés d'un très joli jaune, d'un antibiotique dont l'effet secondaire le moins désirable (mais le plus connu) est d'attaquer le nerf optique (en gros, ça vous rend aveugle). Avec ça, une petite gélule rouge d'un antiviral qui, comme la plupart des autres, vous récure proprement la tuyauterie. En dessert, deux énormes comprimés (qu'il faut soit dissoudre, si l'on est patient mais délicat, soit croquer, si l'on est pressé et peu regardant sur le goût) que vous faites passer avec de l'eau plate. Pas de jus de fruits, même pas d'eau gazeuse ; ça fait tourner. Et vous gardez le tout précieusement dans votre estomac vide, pour une demi-heure. Que vous passez le plus souvent (désolé pour les détails) assis sur la cuvette des wc. Après ça, vous avez le droit de prendre votre petit déjeuner au cours duquel vous n'oubliez pas d'ingurgiter deux grosses gélules bicolores du plus bel effet (encore un antiviral), suivies du petit comprimé d'antidépresseur (le seul que vous prenez avec un sentiment de satisfaction). Pour finir en beauté, vous arrosez le tout d'une rasade de sirop (le quatrième antiviral) qu'il convient de mesurer avec précision dans le capuchon-doseur fourni à cet effet. Quarante-trois pour cent d'alcool (comme un bon Cognac), le reste d'huile de ricin (comme pas grand chose d'autre de connu), et un goût (je ne fais que le supposer) de débouche-chiottes. La seule manière d'arriver à l'avaler, c'est de se l'envoyer d'un seul coup un peu comme une "Tequila paf", et noyer le tout avec un grand verre de lait frais. Bon il reste encore un "arrière goût persistant" comme l'indique à raison la notice (je crois même que le laboratoire pharmaceutique responsable de cette horreur a envisagé de distribuer des cachous pour pallier l'effet, c'est vous dire), mais vous pouvez toujours fumer une cigarette (ou autre chose) en reprenant un café. Vous avez à peu près dix minutes. Le temps je suppose que l'huile de ricin fasse son chemin, et vous incite à vous diriger à nouveau (et un peu plus vite) vers l'endroit habituel. Après ça, ma foi, vous êtes tranquille jusqu'au déjeuner ; là vous vous tapez un cocktail de trois antibiotiques, en prévention de tout ce qu'on peut imaginer de plus opportuniste. Avec, bien sûr, les effets indésirables cumulés (et probablement même multipliés) des différentes molécules. Des simples fourmillements aux ruptures possibles de tendons, en passant par les différents troubles digestifs, nerveux ou musculaires, la liste est trop longue pour être énumérée. En gros, on peut à peu près tout avoir. Une petite sieste, pour se remettre des effets de l'anxiolytique (ça, c'est juste les jours où vous angoissez un peu trop), et l'après-midi vous appartient.

Enfin, avec quelques petites restrictions : il est d'abord conseillé de rester à proximité de toilettes, voire même de conserver sur soi une réserve de papier, un peu comme un touriste en pays musulman.
Ensuite, il ne faut pas non plus présumer de ses forces et s'embarquer dans des virées où vous risquez de tomber en rade (épuisement soudain, endormissement irrésistible). Enfin, comme, dans le meilleur des cas, vous vivez de l'aide sociale, vos revenus vous limitent drastiquement dans l'accès aux loisirs. Malgré les efforts qui ont été faits de ce côté-là (accès gratuit aux musées, par exemple), il faut bien dire qu'il n'y a pas grand-chose de gratuit, ou même d'abordable pour qui navigue à moins de quatre milles francs par mois.

Conclusion, si vous avez la grande chance d'avoir un "chez vous", et bien vous y restez. Vous pouvez toujours lire ou regarder la télé, ou même, comme moi, passer des heures à jouer sur mon ordinateur, visiter le net, ou même écrire des inepties sur tout ce qui me passe par la tête. Il faut bien s'occuper.
Après ça, si vous êtes un amateur de l'apéro du soir avec les copains, vous allez être déçus. En effet, comme le matin, il faut recommencer le cirque d'avaler quelques douceurs, à jeun, une demi-heure avant le repas ; c'est-à-dire très précisément au moment indiqué pour le pastis-cacahuètes. Fffff...
Encore une demi-heure à l'eau plate, et vous pouvez enfin manger quelque chose de solide. En évitant l'alcool, en principe, vu que vous êtes déjà assez barbouillés comme ça. Puis, quelques gélules au cours du repas, que vous essayez d'apprécier tant qu'il vous reste des capacités gustatives, car inévitablement, un peu comme la cerise sur le gâteau si l'on peut dire, vous finissez avec la saveur tout à fait unique (et c'est aussi bien) du même délicieux sirop qui arrive tout de même à cumuler effet diarrhéique (il n'y aurait pas un "h" quelque part ?) à faible délai et effet vomitif de longue durée. Voilà, ça y est pour aujourd'hui.

Alors vous n'allez tout de même pas vous offusquer si je vous dis que je me drogue ? Car en comparaison des kilos de drogues légales que j'avale depuis deux ans (à raison de quinze à vingt comprimés par jour, cela représente plus de dix milles cachets, gélules et comprimés en tout genre et de toutes les couleurs, ou, pour être plus parlant, l'équivalent du contenu d'une camionnette de livraison de taille moyenne), les quelques grammes de haschich que je consomme quotidiennement semblent bien peu de chose.

Tout le monde sait bien qu'à s'acharner à vivre de longues dépressions (ce qui est notre cas généralement) sans support, on prend le risque non négligeable de se retrouver (selon ses goûts) en équilibre sur un tabouret, avec une corde qui pend devant son nez, ou dans une baignoire avec un rasoir à la main, ou encore en train d'avaler des somnifères par poignées, en faisant passer avec de la vodka, ou pire encore, dans un restaurant bondé, avec un fusil, en train de faire un carton à la chevrotine. Autant essayer d'éviter.

Alors il y a les psychiatres, et les antidépresseurs, et les calmants en tous genres, mais parfois cela ne suffit pas. La manière la plus répandue de remédier au problème, c'est l'alcool. Malheureusement, peut-être, en partie, à cause du traitement, j'ai tendance à atteindre très rapidement l'état vomitif, sans même bénéficier de l'euphorie de l'ivresse. Et comme je suis déjà pas mal attaqué coté digestif, il me faut trois jours pour m'en remettre. Alors, je fume. De l'herbe lorsque j'en trouve, ce qui n'est pas si facile, et du haschich la plupart du temps. Et comme c'est un produit qui échappe à tout contrôle sanitaire, cela signifie que je m'envoie en même temps une bonne dose de henné, le plus souvent, probablement du cirage une fois sur deux, et d'autres produits de coupage non identifiés, le reste du temps.

Alors, c'est une idée très désagréable, de savoir qu'on s'intoxique avec des produits variés qui n'ont rien à voir avec ce qu'on recherche, mais d'un autre coté, ça détend plus que la plupart des psychotropes, ça coupe la douleur bien mieux que les calmants, et en plus ça m'aide à manger (ce qui n'est pas rien). En résumé, les meilleurs effets thérapeutiques, avec le minimum de toxicité. Car les milieux de la recherche se sont enfin décidés, récemment, à publier quelques études qui montrent ce que l'on supposait déjà depuis longtemps. À savoir, que les effets toxiques de l'alcool s'apparentent plus à ceux de l'héroïne qu'à quoi que ce soit d'autre, et que le THC (principe actif du cannabis) se situe tout en bas de l'échelle, quelque part entre le cholestérol et la nicotine. Alors moi, entre les deux, j'ai choisi. Le vrai problème, et je m'en rends bien compte, c'est qu'à déclarer ainsi que je suis malade, que je me soigne au haschich et que ça me fait le plus grand bien, ce qui est strictement la vérité, je tombe sous le coup de la loi. Car il suffit qu'on me poursuive pour, premièrement, possession et usage de drogue (avec aveux signés), deuxièmement, promotion de l'usage de produits illicite, et même troisièmement quelque chose du genre "présentation apologique de l'usage d'une drogue", ou quelque chose d'approchant, et j'ai toutes les chances de finir en cabane. Et ce ne serait que justice, puisque simplement le résultat de l'application de la loi. Ou alors, c'est que celle-ci est absurde.

Parce que j'aimerais bien savoir comment vous pourriez justifier le fait qu'on me foute en taule, pour usage d'un produit que par ailleurs les scientifiques s'accordent à reconnaître comme pratiquement inoffensif. Ou pourquoi je suis condamné à l'acheter (très cher) sous le manteau, cautionnant ainsi un vrai trafic, avec en plus le risque de consommer des produits frelatés. Cela rappelle quand même fortement la période de prohibition de l'alcool aux États-Unis. Et comment ont-ils fait pour s'en sortir, des trafics de la pègre et du whisky qui rend aveugle ? Ils ont juste arrêté d'être cons et ont supprimé cette interdiction aux effets pervers. Et il serait peut-être temps pour nous de faire la même chose pour le cannabis. Si on accepte l'idée que le produit n'est pas si nocif, en tout cas bien moins que beaucoup d'autres en libre circulation, on pourrait peut être s'interdire de l'interdire, et (sans pour autant en pousser l'usage), laisser le citoyen majeur décider par lui même. Ce n'est pas plus compliqué que ça. Si vous y réfléchissez, vous vous apercevez même, qu'au lieu de dépenser des sommes importantes en enquêtes policières et douanières, arrestations et jugements, on pourrait en gagner. D'abord, par les économies inhérentes à la baisse d'une certaine délinquance (plus besoin de cambrioler les petits vieux ou de chasser les auto-radios, pour se faire de quoi acheter une drogue à trente francs le gramme, dès lors qu'elle est en vente libre et donc plus près du prix du poireau). Et puis par la commercialisation, bien sûr. Parce que n'oubliez pas que nous disposons déjà d'un service d'intoxication publique, avec cette entreprise qui détient le monopole de production, transformation et distribution du tabac. Si on peut contrôler le nombre de pieds de tabac chez les producteurs autorisés, on pourrait très bien étendre ça à une autre plante similaire. Et puis après ça, si vous faites l'herbe au prix du tabac à rouler (soit environ cinquante centimes le gramme), je ne vois pas qui va aller en faire pousser dans son jardin ou ses placards. Surtout au prix du kilowatt.
Vous imaginez un peu les taxes qui pourraient rentrer ? Je trouverais plus normal d'enrichir l'état plutôt que les trafiquants.

En final, pour être tout à fait honnête, je ne vois vraiment qu'une seule raison contre. C'est que si on imagine les pays consommateurs libéraliser ainsi l'usage et la distribution des drogues douces, certains pays du Proche-Orient et du Maghreb verraient disparaître une partie non négligeable de leur économie. Bon, bien sûr, il s'agit d'une économie "noire" qui rapporte beaucoup à certains et rien à la collectivité, mais quand même, cela aurait un impact.
Mais enfin, on ne peut tout de même pas laisser perdurer une situation aberrante, simplement parce que certains font leur gras (illégalement) dessus. Et puis on me dit que le Maroc est un de nos plus gros fournisseurs (c'est vrai qu'ils ont le climat et l'expérience pour produire du shit de première qualité), mais enfin ils ont le tourisme aussi. Et puis rien ne les empêcherait de continuer et de devenir un fournisseur officiel. Je vois bien ça sur un présentoir : "double zéro - première qualité - origine Maroc garantie - dix grammes - vingt-cinq francs". Un peu plus cher que les autres, mais quelle qualité !
À défaut de l'obtenir en pharmacie sur ordonnance (ce qui se fait à certains endroits, je vous le rappelle), je serais déjà bien satisfait de pouvoir me fournir au tabac du coin.

En attendant, j'irais bien me faire une semaine de kif à Marrakech.

Shabin

 

© Copyright Shabin, France, 1999.


Voir aussi :

Lettre de prison sur la toxicomanie de R. à un médecin

Appel d'un médecin à ses confrères faisant suite à la lettre sur la toxicomanie de J.K.

La toxicomanie à l'héroïne en médecine générale

Aux conditionnés à la mort, LA RÉALITE EST A CE QUI VIT



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