Je ne suis pas encore allé voir mon
dermato. D'abord, il fait plutôt mauvais dehors,
d'après ce que je peux voir par la fenêtre, et
dans ces conditions, le trajet jusqu'à
l'hôpital, que j'effectue en bus avec une bonne partie
de marche à pied, n'est tout de même pas
très agréable. Ensuite je dors assez mal en ce
moment. Et lorsque je tourne en rond (et ça fait un
tout petit rond) dans mon appartement vers les quatre heures
du matin, je n'ai pas vraiment envie de me forcer à
me lever à huit. Car à ce moment-là, je
dormirai à poings fermés ; ce qui arrive de
moins en moins souvent. Et puis j'écris beaucoup en
ce moment ; et lorsque j'écris, je fume. De tout,
bien sûr. Et fumer me rend encore plus
réfractaire à tout ce qui touche de
près ou de loin à une obligation. Et quand
vous vous rendez à une consultation à
l'hôpital, des obligations il y en a à la
pelle. Il y a un jour (en l'occurrence deux), une plage
horaire, un lieu (au fond de l'hôpital, après
avoir traversé cet immense parking, à gauche),
un guichet pour remplir les formalités, un autre pour
se présenter, une salle d'attente (pardon, un couloir
d'attente) très cosy, avec quelques magasines que
l'on pourrait qualifier d'"historiques", vu leur date de
parution ; et là, on attend. Vous pouvez toujours
inspecter (l'air de rien) vos voisins, afin d'essayer de
deviner leur problème. En dermato, vous avez souvent
des détails visibles, car même avec une acné catastrophique ou un pitiriasis versicolor (je
ne sais jamais comment ça s'écrit)
géant, vous ne pouvez tout de même pas vous
habiller comme l'homme invisible. Pour les autres, il s'agit
d'observer les comportements. Un grattouillis par ci, une
gêne positionnelle par là, et vous vous sentez
prêts à parier pour une dermatose
sébhorréique chez le vieux monsieur qui
époussette les épaules de son manteau, et un
prurit anal chez la jeune femme qui se trémousse sur
sa chaise. Après un délai
indéterminé, où vous commencez à
vous ennuyer un peu tout de même vous pouvez à
votre tour exposer aux autorités compétentes
vos petites misères (en même temps que votre
anatomie), à condition, à présent, de
se dépêcher. Il est conseillé, lorsque,
comme moi, les raisons qui vous amènent là
sont multiples, de se préparer une liste mentale et
de ne pas perdre le fil, car ça va très vite.
Après les salutations d'usage, vous êtes libre
de vous retaper la traversée du parking ; ah non,
merde, vous avez oublié de repasser au guichet
d'admission, pour y déposer le formulaire que,
heureusement, vous n'avez pas manqué de faire signer
par le médecin et qui porte en en tête le titre
très poétique d'"attestation relative au motif
médical de l'hospitalisation ou de la consultation
externe pour un malade atteint de l'une des trente (en
chiffres) affections mentionnées par le décret
du trente et un décembre dix neuf cent quatre vingt
six" (en chiffres également). J'adore. On dirait du
Courteline. Seulement, il vaut mieux ne pas déconner
avec ça, car il s'agit tout de même du papier
où votre praticien certifie que l'acte médical
(en l'occurrence, la consultation) est motivé par
votre appartenance à une catégorie
pathologique qui vous ouvre certains privilèges. Par
exemple, d'être pris en charge à cent pour
cent, ou également, d'être malade comme un
chien. Et donc, une fois ce papier (dûment
signé, annoté et tamponné)
réinséré dans la grande machine
bureaucratique, tout va se mettre en place pour que vous ne
receviez pas de facture, et que ça soit la
collectivité qui s'en charge. Détail important
s'il en est. Ce qui fait que, en gros, je suis pris en
charge à cent pour cent tout le temps. Et oui. Quoi
qu'il puisse m'arriver, depuis les petits problèmes
de peau, jusqu'aux infections opportunistes les plus
féroces, en passant par les divers syndromes d'ordre
psychique, cela a forcément un rapport avec ma
pathologie immuno-dépressionnaire (je ne suis pas
tout à fait sûr que ça ce dise). Ce qui
tombe bien, car je ne vois pas comment je pourrai
régler le problème du ticket
modérateur. D'ailleurs, si par malchance, je me casse
la jambe, je vais être un peu embêté ;
car là, l'"attestation relative au motif
médical de, etc..." certifierait que, non, cela n'a
absolument aucun rapport avec un virus, quel qu'il soit. Et
que donc mes privilèges s'évanouissent (sauf
celui d'être sérieusement malade) et il va
falloir trouver une solution pour payer le forfait
hospitalier. Ou plus précisément, je vous le
dis très franchement, pour ne pas le payer. Car
après des années à traîner dans
l'univers des blouses blanches et des stéthoscopes,
on finit par se sentir de la famille, on prend ses
habitudes, et l'idée d'avoir à payer un acte
médical me hérisse quelque peu. En cela, je ne
fais que suivre les préceptes du serment
d'Hippocrate, qui mentionne quelque chose au sujet de
soigner gratuitement ses proches.
Et plus
proche que moi de la médecine, en ce moment, tu
meurs.
Et puis je
n'ai déjà pas grand-chose pour vivre, et cela
m'ennuie un peu d'en dépenser une partie, même
faible, pour survivre.
D'ailleurs, il y a deux ans, dans un
département d'outre-mer, je me suis retrouvé
en isolement, tout au bout du couloir du service de pneumo,
avec perfusion dans toutes les veines disponibles,
oxygène dans le nez, et visiteurs habillés en
cosmonautes. Ça a été juste, mais ils
ont réussi à sauver mes poumons qui
étaient dans un sale état ; et j'en suis sorti
au bout d'un mois, marchant à grand peine et faisant
cinquante kilos tout mouillé.
Autant
vous dire que la note était salée. Car, au
prix de la journée, un mois entier, trente jours,
ça fait mal. Et bien sûr, habitant à
l'étranger à ce moment-là, et donc
inconnu de la Sécurité Sociale, j'étais
supposé régler la facture. Et lorsque les
services économiques me la firent porter dans ma
chambre (ou manifestement, ils n'osaient pas entrer), je
n'ai pu m'empêcher de pouffer. Le patron ainsi que
l'assistante sociale me rassurèrent, me disant de ne
pas m'en faire et qu'on trouverait une solution. Cela a
demandé pas mal de papiers, de certificats, de
déclarations sur l'honneur (dont certaines, je le
crains bien, sujettes à caution, mais
invérifiables), mais ça a marché. Donc,
ici, à plus forte raison, je ne me fais pas trop de
souci. Et puis, comme dit mon père, on ne peut pas
tondre un oeuf. Sic. D'ailleurs, si j'ai pu vous
écrire le titre exact de ce fameux formulaire, cet
intitulé qui semble sortir des "ronds de cuir", ce
n'est pas grâce à une mémoire
prodigieuse ; il m'a suffi de recopier celui qui se trouve
en ce moment sur mon bureau, que j'ai retrouvé il y a
quelques jours dans la poche de mon manteau, et ai donc omis
de retourner à l'administration. Ça doit bien
faire trois mois, et je n'ai toujours eu aucune nouvelle.
Alors, je sais bien que l'administration a une certaine
tendance (ou plutôt une tendance certaine) à la
lenteur, et qu'il faut se méfier (Pas de prescription
pour l'administration). Mais quand même, depuis que je
fréquente cet établissement, ils ont bien
dû finir par me mettre dans une catégorie
à part. Je suis sûr que tous leurs ordinateurs
me connaissent. Non, je crois que ce papier ne sert
absolument à rien. Et si je le ramène en
retard, là j'ai bien peur de coincer la machine. Les
bugs (pardon, les bogues) arrivent le plus souvent lorsqu'on
procède à une opération inhabituelle.
Dans l'administration, c'est un peu la même chose. Un
dossier de la mauvaise couleur au mauvais endroit peut
tourner sans fin de service en service comme une "boucle"
dans un programme informatique, ou pire encore, vous foutre
dans la merde la plus noire (rappelez-vous l'insecte qui
tombe dans l'imprimante, au début de "Brazil"). Le
mieux, je crois, c'est de le garder là.
Peut-être même l'encadrer, car je possède
très peu d'articles décoratifs, et il faut
bien dire que celui-ci vaut le détour : le titre
prend trois lignes, et en dessous il y a une
étiquette avec mon nom, collée dans un cadre.
Un autre cadre vide, lui, (à tamponner au retour je
suppose), une série de gribouillis indiquant la date,
le nom du médecin chef du service, et le code de
l'unité médicale. Une bulle autour du "est" de
"est motivé par le traitement" (on peut aussi
entourer le "n'est pas", mais dans ce cas-là, je
pense qu'il n'est pas à votre avantage de retourner
le papier), plus le tampon et la signature. Tout ça
agrafé sur un listing, dont les œillets dépassent de chaque coté, et qui porte
quelques étiquettes de réserve, un cartouche
avec toutes mes coordonnées et, en haut, une
série de cadres dont certains sont remplis de signes
cabalistiques. Ça a l'air d'être la cotation
des actes. Cherchez pas, c'est un truc à eux. Ah, et
tout en bas, les fameux petits caractères qui
précisent que "le paiement est à effectuer
impérativement à la caisse de l'hôpital
en espèces ou par chèque établi
à l'ordre du trésor public". Ouf. D'une
certaine manière, une véritable œuvre d'art ;
il faut que je trouve un moyen de la présenter en
laissant les deux feuilles accessibles. À creuser, mais
c'est bien accroché au mur, au-dessus de mon bureau,
qu'elle sera le mieux à sa place. Ça me fera
quelque chose à regarder, car la seule vue que j'ai,
sur la rue, est un peu morose. Cela manque un peu de soleil,
de palmiers. À la place de la grisaille du parking de
l'hôpital, un peu d'exotisme me ferait le plus grand
bien. Et puis les sports d'hiver sont beaucoup trop
onéreux, et me sont de toute manière fortement
déconseillés (je pourrais me casser une jambe,
avec les conséquences décrites plus
haut).
Je ferais
mieux d'aller passer une semaine à Marrakech.
Shabin