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Chroniques du sida ordinaire.


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Attestation relative au motif du peu d'empressement à se présenter à une consultation externe,
pour un malade atteint de l'une des trente affections bien connues des spécialistes,
et drogué de surcroît.

 

Je ne suis pas encore allé voir mon dermato. D'abord, il fait plutôt mauvais dehors, d'après ce que je peux voir par la fenêtre, et dans ces conditions, le trajet jusqu'à l'hôpital, que j'effectue en bus avec une bonne partie de marche à pied, n'est tout de même pas très agréable. Ensuite je dors assez mal en ce moment. Et lorsque je tourne en rond (et ça fait un tout petit rond) dans mon appartement vers les quatre heures du matin, je n'ai pas vraiment envie de me forcer à me lever à huit. Car à ce moment-là, je dormirai à poings fermés ; ce qui arrive de moins en moins souvent. Et puis j'écris beaucoup en ce moment ; et lorsque j'écris, je fume. De tout, bien sûr. Et fumer me rend encore plus réfractaire à tout ce qui touche de près ou de loin à une obligation. Et quand vous vous rendez à une consultation à l'hôpital, des obligations il y en a à la pelle. Il y a un jour (en l'occurrence deux), une plage horaire, un lieu (au fond de l'hôpital, après avoir traversé cet immense parking, à gauche), un guichet pour remplir les formalités, un autre pour se présenter, une salle d'attente (pardon, un couloir d'attente) très cosy, avec quelques magasines que l'on pourrait qualifier d'"historiques", vu leur date de parution ; et là, on attend. Vous pouvez toujours inspecter (l'air de rien) vos voisins, afin d'essayer de deviner leur problème. En dermato, vous avez souvent des détails visibles, car même avec une acné catastrophique ou un pitiriasis versicolor (je ne sais jamais comment ça s'écrit) géant, vous ne pouvez tout de même pas vous habiller comme l'homme invisible. Pour les autres, il s'agit d'observer les comportements. Un grattouillis par ci, une gêne positionnelle par là, et vous vous sentez prêts à parier pour une dermatose sébhorréique chez le vieux monsieur qui époussette les épaules de son manteau, et un prurit anal chez la jeune femme qui se trémousse sur sa chaise. Après un délai indéterminé, où vous commencez à vous ennuyer un peu tout de même vous pouvez à votre tour exposer aux autorités compétentes vos petites misères (en même temps que votre anatomie), à condition, à présent, de se dépêcher. Il est conseillé, lorsque, comme moi, les raisons qui vous amènent là sont multiples, de se préparer une liste mentale et de ne pas perdre le fil, car ça va très vite. Après les salutations d'usage, vous êtes libre de vous retaper la traversée du parking ; ah non, merde, vous avez oublié de repasser au guichet d'admission, pour y déposer le formulaire que, heureusement, vous n'avez pas manqué de faire signer par le médecin et qui porte en en tête le titre très poétique d'"attestation relative au motif médical de l'hospitalisation ou de la consultation externe pour un malade atteint de l'une des trente (en chiffres) affections mentionnées par le décret du trente et un décembre dix neuf cent quatre vingt six" (en chiffres également). J'adore. On dirait du Courteline. Seulement, il vaut mieux ne pas déconner avec ça, car il s'agit tout de même du papier où votre praticien certifie que l'acte médical (en l'occurrence, la consultation) est motivé par votre appartenance à une catégorie pathologique qui vous ouvre certains privilèges. Par exemple, d'être pris en charge à cent pour cent, ou également, d'être malade comme un chien. Et donc, une fois ce papier (dûment signé, annoté et tamponné) réinséré dans la grande machine bureaucratique, tout va se mettre en place pour que vous ne receviez pas de facture, et que ça soit la collectivité qui s'en charge. Détail important s'il en est. Ce qui fait que, en gros, je suis pris en charge à cent pour cent tout le temps. Et oui. Quoi qu'il puisse m'arriver, depuis les petits problèmes de peau, jusqu'aux infections opportunistes les plus féroces, en passant par les divers syndromes d'ordre psychique, cela a forcément un rapport avec ma pathologie immuno-dépressionnaire (je ne suis pas tout à fait sûr que ça ce dise). Ce qui tombe bien, car je ne vois pas comment je pourrai régler le problème du ticket modérateur. D'ailleurs, si par malchance, je me casse la jambe, je vais être un peu embêté ; car là, l'"attestation relative au motif médical de, etc..." certifierait que, non, cela n'a absolument aucun rapport avec un virus, quel qu'il soit. Et que donc mes privilèges s'évanouissent (sauf celui d'être sérieusement malade) et il va falloir trouver une solution pour payer le forfait hospitalier. Ou plus précisément, je vous le dis très franchement, pour ne pas le payer. Car après des années à traîner dans l'univers des blouses blanches et des stéthoscopes, on finit par se sentir de la famille, on prend ses habitudes, et l'idée d'avoir à payer un acte médical me hérisse quelque peu. En cela, je ne fais que suivre les préceptes du serment d'Hippocrate, qui mentionne quelque chose au sujet de soigner gratuitement ses proches.

Et plus proche que moi de la médecine, en ce moment, tu meurs.

Et puis je n'ai déjà pas grand-chose pour vivre, et cela m'ennuie un peu d'en dépenser une partie, même faible, pour survivre.

D'ailleurs, il y a deux ans, dans un département d'outre-mer, je me suis retrouvé en isolement, tout au bout du couloir du service de pneumo, avec perfusion dans toutes les veines disponibles, oxygène dans le nez, et visiteurs habillés en cosmonautes. Ça a été juste, mais ils ont réussi à sauver mes poumons qui étaient dans un sale état ; et j'en suis sorti au bout d'un mois, marchant à grand peine et faisant cinquante kilos tout mouillé.

Autant vous dire que la note était salée. Car, au prix de la journée, un mois entier, trente jours, ça fait mal. Et bien sûr, habitant à l'étranger à ce moment-là, et donc inconnu de la Sécurité Sociale, j'étais supposé régler la facture. Et lorsque les services économiques me la firent porter dans ma chambre (ou manifestement, ils n'osaient pas entrer), je n'ai pu m'empêcher de pouffer. Le patron ainsi que l'assistante sociale me rassurèrent, me disant de ne pas m'en faire et qu'on trouverait une solution. Cela a demandé pas mal de papiers, de certificats, de déclarations sur l'honneur (dont certaines, je le crains bien, sujettes à caution, mais invérifiables), mais ça a marché. Donc, ici, à plus forte raison, je ne me fais pas trop de souci. Et puis, comme dit mon père, on ne peut pas tondre un oeuf. Sic. D'ailleurs, si j'ai pu vous écrire le titre exact de ce fameux formulaire, cet intitulé qui semble sortir des "ronds de cuir", ce n'est pas grâce à une mémoire prodigieuse ; il m'a suffi de recopier celui qui se trouve en ce moment sur mon bureau, que j'ai retrouvé il y a quelques jours dans la poche de mon manteau, et ai donc omis de retourner à l'administration. Ça doit bien faire trois mois, et je n'ai toujours eu aucune nouvelle. Alors, je sais bien que l'administration a une certaine tendance (ou plutôt une tendance certaine) à la lenteur, et qu'il faut se méfier (Pas de prescription pour l'administration). Mais quand même, depuis que je fréquente cet établissement, ils ont bien dû finir par me mettre dans une catégorie à part. Je suis sûr que tous leurs ordinateurs me connaissent. Non, je crois que ce papier ne sert absolument à rien. Et si je le ramène en retard, là j'ai bien peur de coincer la machine. Les bugs (pardon, les bogues) arrivent le plus souvent lorsqu'on procède à une opération inhabituelle. Dans l'administration, c'est un peu la même chose. Un dossier de la mauvaise couleur au mauvais endroit peut tourner sans fin de service en service comme une "boucle" dans un programme informatique, ou pire encore, vous foutre dans la merde la plus noire (rappelez-vous l'insecte qui tombe dans l'imprimante, au début de "Brazil"). Le mieux, je crois, c'est de le garder là. Peut-être même l'encadrer, car je possède très peu d'articles décoratifs, et il faut bien dire que celui-ci vaut le détour : le titre prend trois lignes, et en dessous il y a une étiquette avec mon nom, collée dans un cadre. Un autre cadre vide, lui, (à tamponner au retour je suppose), une série de gribouillis indiquant la date, le nom du médecin chef du service, et le code de l'unité médicale. Une bulle autour du "est" de "est motivé par le traitement" (on peut aussi entourer le "n'est pas", mais dans ce cas-là, je pense qu'il n'est pas à votre avantage de retourner le papier), plus le tampon et la signature. Tout ça agrafé sur un listing, dont les œillets dépassent de chaque coté, et qui porte quelques étiquettes de réserve, un cartouche avec toutes mes coordonnées et, en haut, une série de cadres dont certains sont remplis de signes cabalistiques. Ça a l'air d'être la cotation des actes. Cherchez pas, c'est un truc à eux. Ah, et tout en bas, les fameux petits caractères qui précisent que "le paiement est à effectuer impérativement à la caisse de l'hôpital en espèces ou par chèque établi à l'ordre du trésor public". Ouf. D'une certaine manière, une véritable œuvre d'art ; il faut que je trouve un moyen de la présenter en laissant les deux feuilles accessibles. À creuser, mais c'est bien accroché au mur, au-dessus de mon bureau, qu'elle sera le mieux à sa place. Ça me fera quelque chose à regarder, car la seule vue que j'ai, sur la rue, est un peu morose. Cela manque un peu de soleil, de palmiers. À la place de la grisaille du parking de l'hôpital, un peu d'exotisme me ferait le plus grand bien. Et puis les sports d'hiver sont beaucoup trop onéreux, et me sont de toute manière fortement déconseillés (je pourrais me casser une jambe, avec les conséquences décrites plus haut).

Je ferais mieux d'aller passer une semaine à Marrakech.

Shabin

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