Différentisme
"Je
préfère ma fille à ma nièce, ma
nièce à sa cousine et celle-ci à sa voisine." (Et pour le peu que je connaisse du personnage, je
suppose également qu'il préfère
n'importe qui, même de très
éloigné, à un malade du sida). En
général, c'est assez vrai. Hormis que, pour
une vision d'ensemble, il faudrait développer un
petit peu : et je préfère aussi sa voisine
à la bonne portugaise, et la bonne à une
chèvre, et cette dernière à une
martienne. Quoique. Il y a des coins où la
distinction hommes/animaux est étonnante : en Arabie
Saoudite, si on souhaite éviter les ennuis, il est
préférable d'écraser un ouvrier
Pakistanais qu'une chèvre. Aux États-Unis, on est
capable de déployer des moyens considérables
pour sauver une baleine échouée, mais on
laisse les clochards mourir de froid dans la rue. Et en
Inde, il est mieux vu de faire brûler sa femme (pour
la dot) que de donner un coup de pied à une vache. Et
même, si l'on va par là, j'imagine que pour
certaines personnes dites civilisées, des
extra-terrestres (même de couleur verte) seraient
mieux acceptés que tous ces "macaques",
"niaquoués" et "crouilles" en tous genres. Ce qui
montre bien que, même entre espèces
différentes, les distinctions peuvent être
floues.
Ce qui est sûr, c'est que nous sommes tous uniques ;
donc différents les uns des autres, capables de
discerner ces différences, et de leur accorder plus
ou moins d'importance. Ainsi, raciste ou pas raciste, ce
n'est que mettre le doigt sur une des nombreuses
manières dont nous pratiquons le
"différentisme".
Ainsi, en
politique où l'on trouve assez naturel de se
déclarer "de droite" ou "de gauche", ce qui est bien
une manière de se différencier en simplifiant
exagérément ; car enfin, il existe
pratiquement autant de positionnements politiques que
d'individus, placés sur une échelle
linéaire allant d'un extrême (droite) à
l'autre (gauche) ; et que selon votre personnalité,
votre éducation, ce que vous avez vécu, vous
allez vous positionner sur cette échelle quelque part
entre chemises brunes et bérets rouges. Et que
au cours des années, selon que vous êtes plus
ou moins tiraillés par vos affinités sociales
ou libérales, vous allez plus ou moins vous
déplacer d'un côté ou de l'autre (ou des
deux).
Alors, je pose sérieusement la question : comment
diable arrivez-vous à faire une distinction de droite
et de gauche ?
Parce que, imaginez-vous positionné sur ce segment de
droite, à une abscisse X0, quelque part entre ceux
qui assassinent les journalistes et ceux qui enlèvent
les patrons ; disons plutôt du côté gauche,
pour simplifier (mais on arrive au même
résultat en prenant l'inverse). Considérez
maintenant un autre individu positionné en X1, assez
loin de vous (ou assez proche de l'extrême
opposé, selon votre point de vue) pour que vous le
considériez "de l'autre côté" (en l'occurrence
de droite). Maintenant, cherchez le point X1/2, situé
à mi-chemin des deux autres. Si par hasard
(malgré la démographie galopante) ce point ne
correspond à la coordonnée politique d'aucun
individu, farfouillez un peu aux alentours, et vous allez
vite en trouver un. Ayant une coordonnée, remontez
à l'individu situé à cet endroit
là, plus à droite que vous mais plus à
gauche que l'autre, et posez vous la question : de quel côté est-il ? Et là, quelle que soit votre
réponse, vous entrez dans une chaîne de
questions infernales qui aboutit à une impasse. Car
si vous répondez "encore à droite", cherchez
alors le point X1/4, à peu près à
mi-chemin des deux autres et renouvelez l'opération
(pour la réponse "déjà à
gauche", cherchez X3/4). À chaque étape, vous allez
diviser la longueur du segment par deux, avec à un
bout un individu de droite et à l'autre un individu
de gauche, et vous continuez aussi longtemps que vous
pouvez, c'est à dire aussi longtemps qu'il y a encore
les coordonnées d'autres individus entre un certain
Xdroite et un certain Xgauche de plus en plus proches donc,
jusqu'à l'étape ultime où il n'y a plus
personne entre les deux. Et là, vous avez
réussi un assez joli paradoxe. Car tout de même
vous venez de déterminer deux individus, aussi
proches politiquement l'un de l'autre qu'il est possible de
l'être (il n'y a personne entre eux) et appartenant
néanmoins à deux catégories
(politiques) opposées. Amusant, non ?
Finalement, tout ce que l'on peut dire, c'est que l'on se
trouve PLUS à droite ou PLUS à gauche que
machin, et que même, pour éviter toute
confusion, il serait souhaitable d'assimiler le fait que
nous sommes là où nous nous trouvons avec un
point de vue unique sur la vie en général et
donc la politique en particulier. Et que chacun, finalement,
se trouve (sur tous les sujets et pour toutes les opinions)
là où le placent ce qu'il est et ce qu'il
pense. Alors, avoir des affinités avec les gens qui
nous sont proches, cela ne paraît que naturel ; mais
considérer en ennemis ceux qui sont trop
éloignés de notre couleur (couleur politique
ou couleur de peau), c'est tout simplement oublier que si
nous étions eux, nous serions exactement là
où ils se trouvent.
Alors, qu'est ce qu'on leur reproche finalement ?
D'être eux, et donc, par définition
d'être différents de nous. Le racisme n'est
qu'une manière extrêmement facile de pratiquer
le "différentisme" ; la couleur, ça se voit
tout de suite, les races, c'est relativement simple à
déterminer ; et on peut donc marquer sa
différence (dénigrer les nègres) sans
aucune ambiguïté (car si on tient des propos
racistes, ce n'est pas pour réfléchir, c'est
pour se défouler) ; parce que, quand même, si
vous me dites que vous n'aimez pas les noirs, pour moi, cela
a autant de sens et est aussi motivé que si vous me
dites que vous n'aimez pas les gauchers (et encore,
ça, ça pourrait être de la
superstition).
D'ailleurs, si vous refaites la démonstration au
niveau de la couleur de peau cette fois dans une petite
île des caraïbes que je connais bien, vous vous
rendez compte du ridicule de la chose. Il suffirait
d'aligner sur la route principale, du nord au sud,
l'ensemble de la population (environ cent vingt milles
habitants, sur à peu près soixante
kilomètres, soit une personne tous les cinquante
centimètres, ça doit être faisable),
classés par teinte, du plus sombre au plus clair,
comme un long serpent à la tête noire et la
queue blanche. Et si donc vous cherchez la limite entre le
groupe des blancs et celui des noirs, vous allez trouver
deux individus pratiquement de la même couleur ; et
vous allez aimer l'un mais pas l'autre. Du fait des nombreux
brassages ayant eu lieu dans ce coin du monde (Indiens,
Français, Africains et Anglais), on trouve sur place
à peu près toutes les teintes possibles, du
noir d'ébène à l'albinos. Il faut dire
que le climat qui permet de vivre à moitié nu
et porte donc un peu sur les sens, a pas mal aidé
à ce grand mélange. D'ailleurs, le racisme
n'existe pratiquement pas, car si les distinctions de
couleurs ne sont certes pas ignorées (car elles
existent et sont visibles immédiatement), ici elles
sont nuancées ; il existe un mot pour définir
chaque "groupe de couleur", des "neg'" aux "yellow"
(albinos) en passant par les "ma'on", les "coolie"
(d'origine indienne) les "shabin" (plus ou moins clairs) et
les "blanc-blanc". Chacun sait donc plus ou moins où
il se trouve (car il ne peut exister là non plus de
frontières nettes), mais même si vous vous
mettez vous-mêmes dans un groupe
déterminé, vous ne vous positionnez pas pour
autant contre le reste du monde. Dans l'ensemble les gens
ont l'air plutôt satisfaits de leur couleur de peau,
et attribuent plus d'importance à leurs propres
qualités, qu'aux défauts (supposés) des
autres. Ce qui fait qu'ici, on peut encore appeler "ti neg'"
un enfant tout nu et tout noir qui joue dans la
poussière, car c'est ce qu'il est : un petit
(d'homme) tout noir, et personne ne trouve cela insultant.
Essayez la même chose dans un "project" (sorte de
ghetto HLM inventé aux USA dans les années
soixante) de New Orleans (soixante cinq pour cent de
population noire ; pardon afro-américaine) vous m'en
direz des nouvelles. Enfin non, vous ne direz rien du tout
à personne, car vous n'avez raisonnablement aucune
chance d'en sortir vivant.
Aussi,
quand on essaie de combattre le racisme avec des arguments
du genre "égalité des races", on se fout
dedans. Qu'est ce que vous vous compliquez la vie avec des
histoires d'égalité, alors que nous sommes
différents ; ben oui, la couleur de la peau c'est une
différence. La culture aussi et le caractère ;
et puis, maintenant que j'y pense, oui c'est vrai, on est
tous différents. Ne nous parlez plus
d'égalité (qu'est ce que cela veut dire,
d'ailleurs, vous allez me peser, c'est ça ?), mais de
différence justement. Pour lutter contre des choses
un peu vilaines comme le racisme, ou l'extrémisme
politique ou religieux, ou le fanatisme des sectes, et
même la connerie ambiante en général, il
suffirait de démonter ce petit mécanisme
général du "différentisme".
Cela a l'air simple pourtant :
- Premièrement, nous sommes tous différents
(et encore heureux).
- Deuxièmement, la diversité des opinions (au
sujet de quoi que ce soit) retrace cette
variété.
- Troisièmement, la vérité absolue (sur
quoi que ce soit) semblant tout simplement ne pas exister,
il semble stupide d'imaginer qu'elle puisse être
détenue par qui que ce soit.
En conséquence, l'expression d'une opinion
différente de la nôtre doit être
considérée simplement comme une partie de la
vision du monde d'une autre personne, depuis un autre point
de vue, ni plus ni moins valable que la nôtre.
Shabin