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Chroniques du sida ordinaire.


Témoignages => Chroniques => HIV HOP => Chap. 8. (2000)

HIV HOP


chapitre huit + entracte

À partir de là, action des médicaments ou effets bénéfiques du fluide maternel (probablement les deux si vous voulez mon avis), ça c'est lentement amélioré. Pas que ça soit devenu reposant, mais quand même : on pouvait commencer à observer une lente diminution des écarts de températures, lors des crises de fièvre qui, elles, gardaient le même rythme. Premier point positif, si minime soit-il, après cette longue chute.
La progression fut lente mais régulière. Tous les jours, la fièvre diminuait ; puis les crises ont commencé à s'espacer, jusqu'à ce qu'un jour, sensation extraordinaire, presque oubliée, j'eus faim. Et ça, c'était très bon signe. Bien sûr, l'aspect ainsi que l'odeur du plateau repas de l'hôpital étaient toujours aussi repoussants, mais je commençais à faire des rêves de choucroute et de cassoulet. Heureusement, mes parents, ayant enfin là une mission à remplir, s'occupèrent de l'intendance. Charcuterie, fromage, fruits frais furent mon premier vrai contact avec la vie. Retrouver le goût des aliments, apprécier à nouveau la déglutition et sentir la satisfaction d'un estomac qui se remplit... enfin quelque chose d'agréable !
Et puis, lors de son dernier passage, Valérie avait fait quelques aménagements décoratifs, tels que ce dessus de lit en tissu bigarré ; ça et les fleurs que renouvelaient mes parents, et je me sentais beaucoup mieux. Soudain Il y avait de la couleur dans cette chambre.
Bientôt, j'arrive à me lever seul et à me déplacer, en me laissant tomber d'un appui à l'autre. Pendant les longues soirées, je me tiens au montant du lit et essaye quelques flexions de jambes. Cela demande beaucoup de concentration, car mes muscles semblent sourds à mes injonctions, ou alors pensent à autre chose.
Une semaine de plus, et me voilà parcourant le couloir de l'hôpital, cramponné à la barre qui court le long du mur ; par perte d'équilibre au début, puis à petits pas hésitants et enfin d'une démarche à la synchronisation quelque peu chaotique, mais utilisable. Bon, à la vitesse d'un escargot sous Lexomil, mais enfin : une semaine pour réapprendre à marcher, ce n'est pas si mal.
Le patron est plutôt satisfait, mais me rappelle que la preuve par la thérapeutique n'est pas recevable. En clair, ce n'est pas parce que je m'améliore, que le traitement est celui indiqué. Il y a de l'espoir, bien sûr, mais ces foutues cultures ne poussent toujours pas ; et avant identification, il reste prudent. Ce type est un vrai St Thomas : les résultats ne lui suffisent pas, il veut la preuve noir sur blanc, ou, mieux encore sur une lamelle ; je crois qu'il est inutile que je lui parle du fluide maternel...

Valérie est venue passer quelques jours. Elle supporte mieux de me voir, depuis que je m'améliore ; ce que je n'ai aucun mal à comprendre. Mes parents, plus ou moins rassurés mais ne pouvant faire durer indéfiniment ce séjour, ont fini par rentrer en métropole.
Depuis quelques jours déjà, je descend de temps en temps à la cafétéria, boire un mauvais jus ; aucune, mais alors aucune envie d'une cigarette ; la sensation de respirer presque normalement est tellement agréable que je n'imagine absolument pas inhaler quoi que ce soit dans mon système respiratoire qui, à mon avis, en a assez vu comme cela. Un bon point. Pourvu que ça dure...
Et puis, grande nouvelle, je vais avoir droit à une sortie ! Il m'a fallu négocier avec presque tout le monde pour arracher une signature sur un bout de papier, mon sésame pour vingt quatre heures dehors.

Valérie est venue me chercher et nous prenons un taxi pour redescendre vers le centre, jusqu'à un hôtel de la vieille ville. Quelle drôle d'impression de voir que le monde a continué de tourner ; que toute cette épreuve n'est rien de plus qu'un fétu de paille dans la tempête ; que je pourrais ne plus être là, sans que ça ne change rien, apparemment.

Et puis un jour, on m'annonce qu'on me laisse partir. Quinze Février, quinze Mars ; cela m'a paru un an plutôt qu'un mois (je ne savais pas encore qu'après ça, j'allai effectivement me taper en gros un an à l'hôpital ; essayez d'imaginer quel effet ça a pu me faire... un siècle ?).
Et trente jours en pension complète, avec un tarif équivalent à un cinq étoiles, ne vous laissent aucun doute sur le sort réservé à tous ceux qui n'ont pas la chance de bénéficier d'une protection sociale comme celle que nous fournit notre beau pays. Car si l'on m'avait dit (comme aux États Unis, par exemple), "tu payes pour qu'on te soigne, ou tu te débrouilles tout seul", ou plus direct encore (comme dans la plupart des pays pauvres) "on n'a rien pour te soigner, il faut aller ailleurs", vous ne seriez certainement pas en train de lire ces lignes ; ça n'aurait pas bouleversé l'histoire de la littérature, certes ; mais franchement, je ne regrette pas d'être passé à travers, et d'être ainsi en mesure de vous infliger ce récit.

à suivre...

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.


Entracte

Différentisme

"Je préfère ma fille à ma nièce, ma nièce à sa cousine et celle-ci à sa voisine." (Et pour le peu que je connaisse du personnage, je suppose également qu'il préfère n'importe qui, même de très éloigné, à un malade du sida). En général, c'est assez vrai. Hormis que, pour une vision d'ensemble, il faudrait développer un petit peu : et je préfère aussi sa voisine à la bonne portugaise, et la bonne à une chèvre, et cette dernière à une martienne. Quoique. Il y a des coins où la distinction hommes/animaux est étonnante : en Arabie Saoudite, si on souhaite éviter les ennuis, il est préférable d'écraser un ouvrier Pakistanais qu'une chèvre. Aux États-Unis, on est capable de déployer des moyens considérables pour sauver une baleine échouée, mais on laisse les clochards mourir de froid dans la rue. Et en Inde, il est mieux vu de faire brûler sa femme (pour la dot) que de donner un coup de pied à une vache. Et même, si l'on va par là, j'imagine que pour certaines personnes dites civilisées, des extra-terrestres (même de couleur verte) seraient mieux acceptés que tous ces "macaques", "niaquoués" et "crouilles" en tous genres. Ce qui montre bien que, même entre espèces différentes, les distinctions peuvent être floues.
Ce qui est sûr, c'est que nous sommes tous uniques ; donc différents les uns des autres, capables de discerner ces différences, et de leur accorder plus ou moins d'importance. Ainsi, raciste ou pas raciste, ce n'est que mettre le doigt sur une des nombreuses manières dont nous pratiquons le "différentisme".

Ainsi, en politique où l'on trouve assez naturel de se déclarer "de droite" ou "de gauche", ce qui est bien une manière de se différencier en simplifiant exagérément ; car enfin, il existe pratiquement autant de positionnements politiques que d'individus, placés sur une échelle linéaire allant d'un extrême (droite) à l'autre (gauche) ; et que selon votre personnalité, votre éducation, ce que vous avez vécu, vous allez vous positionner sur cette échelle quelque part entre chemises brunes et bérets rouges. Et que au cours des années, selon que vous êtes plus ou moins tiraillés par vos affinités sociales ou libérales, vous allez plus ou moins vous déplacer d'un côté ou de l'autre (ou des deux).
Alors, je pose sérieusement la question : comment diable arrivez-vous à faire une distinction de droite et de gauche ?
Parce que, imaginez-vous positionné sur ce segment de droite, à une abscisse X0, quelque part entre ceux qui assassinent les journalistes et ceux qui enlèvent les patrons ; disons plutôt du côté gauche, pour simplifier (mais on arrive au même résultat en prenant l'inverse). Considérez maintenant un autre individu positionné en X1, assez loin de vous (ou assez proche de l'extrême opposé, selon votre point de vue) pour que vous le considériez "de l'autre côté" (en l'occurrence de droite). Maintenant, cherchez le point X1/2, situé à mi-chemin des deux autres. Si par hasard (malgré la démographie galopante) ce point ne correspond à la coordonnée politique d'aucun individu, farfouillez un peu aux alentours, et vous allez vite en trouver un. Ayant une coordonnée, remontez à l'individu situé à cet endroit là, plus à droite que vous mais plus à gauche que l'autre, et posez vous la question : de quel côté est-il ? Et là, quelle que soit votre réponse, vous entrez dans une chaîne de questions infernales qui aboutit à une impasse. Car si vous répondez "encore à droite", cherchez alors le point X1/4, à peu près à mi-chemin des deux autres et renouvelez l'opération (pour la réponse "déjà à gauche", cherchez X3/4). À chaque étape, vous allez diviser la longueur du segment par deux, avec à un bout un individu de droite et à l'autre un individu de gauche, et vous continuez aussi longtemps que vous pouvez, c'est à dire aussi longtemps qu'il y a encore les coordonnées d'autres individus entre un certain Xdroite et un certain Xgauche de plus en plus proches donc, jusqu'à l'étape ultime où il n'y a plus personne entre les deux. Et là, vous avez réussi un assez joli paradoxe. Car tout de même vous venez de déterminer deux individus, aussi proches politiquement l'un de l'autre qu'il est possible de l'être (il n'y a personne entre eux) et appartenant néanmoins à deux catégories (politiques) opposées. Amusant, non ?
Finalement, tout ce que l'on peut dire, c'est que l'on se trouve PLUS à droite ou PLUS à gauche que machin, et que même, pour éviter toute confusion, il serait souhaitable d'assimiler le fait que nous sommes là où nous nous trouvons avec un point de vue unique sur la vie en général et donc la politique en particulier. Et que chacun, finalement, se trouve (sur tous les sujets et pour toutes les opinions) là où le placent ce qu'il est et ce qu'il pense. Alors, avoir des affinités avec les gens qui nous sont proches, cela ne paraît que naturel ; mais considérer en ennemis ceux qui sont trop éloignés de notre couleur (couleur politique ou couleur de peau), c'est tout simplement oublier que si nous étions eux, nous serions exactement là où ils se trouvent.
Alors, qu'est ce qu'on leur reproche finalement ? D'être eux, et donc, par définition d'être différents de nous. Le racisme n'est qu'une manière extrêmement facile de pratiquer le "différentisme" ; la couleur, ça se voit tout de suite, les races, c'est relativement simple à déterminer ; et on peut donc marquer sa différence (dénigrer les nègres) sans aucune ambiguïté (car si on tient des propos racistes, ce n'est pas pour réfléchir, c'est pour se défouler) ; parce que, quand même, si vous me dites que vous n'aimez pas les noirs, pour moi, cela a autant de sens et est aussi motivé que si vous me dites que vous n'aimez pas les gauchers (et encore, ça, ça pourrait être de la superstition).
D'ailleurs, si vous refaites la démonstration au niveau de la couleur de peau cette fois dans une petite île des caraïbes que je connais bien, vous vous rendez compte du ridicule de la chose. Il suffirait d'aligner sur la route principale, du nord au sud, l'ensemble de la population (environ cent vingt milles habitants, sur à peu près soixante kilomètres, soit une personne tous les cinquante centimètres, ça doit être faisable), classés par teinte, du plus sombre au plus clair, comme un long serpent à la tête noire et la queue blanche. Et si donc vous cherchez la limite entre le groupe des blancs et celui des noirs, vous allez trouver deux individus pratiquement de la même couleur ; et vous allez aimer l'un mais pas l'autre. Du fait des nombreux brassages ayant eu lieu dans ce coin du monde (Indiens, Français, Africains et Anglais), on trouve sur place à peu près toutes les teintes possibles, du noir d'ébène à l'albinos. Il faut dire que le climat qui permet de vivre à moitié nu et porte donc un peu sur les sens, a pas mal aidé à ce grand mélange. D'ailleurs, le racisme n'existe pratiquement pas, car si les distinctions de couleurs ne sont certes pas ignorées (car elles existent et sont visibles immédiatement), ici elles sont nuancées ; il existe un mot pour définir chaque "groupe de couleur", des "neg'" aux "yellow" (albinos) en passant par les "ma'on", les "coolie" (d'origine indienne) les "shabin" (plus ou moins clairs) et les "blanc-blanc". Chacun sait donc plus ou moins où il se trouve (car il ne peut exister là non plus de frontières nettes), mais même si vous vous mettez vous-mêmes dans un groupe déterminé, vous ne vous positionnez pas pour autant contre le reste du monde. Dans l'ensemble les gens ont l'air plutôt satisfaits de leur couleur de peau, et attribuent plus d'importance à leurs propres qualités, qu'aux défauts (supposés) des autres. Ce qui fait qu'ici, on peut encore appeler "ti neg'" un enfant tout nu et tout noir qui joue dans la poussière, car c'est ce qu'il est : un petit (d'homme) tout noir, et personne ne trouve cela insultant. Essayez la même chose dans un "project" (sorte de ghetto HLM inventé aux USA dans les années soixante) de New Orleans (soixante cinq pour cent de population noire ; pardon afro-américaine) vous m'en direz des nouvelles. Enfin non, vous ne direz rien du tout à personne, car vous n'avez raisonnablement aucune chance d'en sortir vivant.

Aussi, quand on essaie de combattre le racisme avec des arguments du genre "égalité des races", on se fout dedans. Qu'est ce que vous vous compliquez la vie avec des histoires d'égalité, alors que nous sommes différents ; ben oui, la couleur de la peau c'est une différence. La culture aussi et le caractère ; et puis, maintenant que j'y pense, oui c'est vrai, on est tous différents. Ne nous parlez plus d'égalité (qu'est ce que cela veut dire, d'ailleurs, vous allez me peser, c'est ça ?), mais de différence justement. Pour lutter contre des choses un peu vilaines comme le racisme, ou l'extrémisme politique ou religieux, ou le fanatisme des sectes, et même la connerie ambiante en général, il suffirait de démonter ce petit mécanisme général du "différentisme".
Cela a l'air simple pourtant :
- Premièrement, nous sommes tous différents (et encore heureux).
- Deuxièmement, la diversité des opinions (au sujet de quoi que ce soit) retrace cette variété.
- Troisièmement, la vérité absolue (sur quoi que ce soit) semblant tout simplement ne pas exister, il semble stupide d'imaginer qu'elle puisse être détenue par qui que ce soit.
En conséquence, l'expression d'une opinion différente de la nôtre doit être considérée simplement comme une partie de la vision du monde d'une autre personne, depuis un autre point de vue, ni plus ni moins valable que la nôtre.

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.

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