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Chroniques du sida ordinaire.


Témoignages => Chroniques => HIV HOP => Chap. 7. (2000)

HIV HOP


chapitre sept + entracte

Six jours plus tard, la même scène se reproduit au pied de mon lit. Enfin presque la même scène, parce que cette fois, commençant à avoir quelques difficultés à m'exprimer clairement, c'est lui qui fait l'essentiel de la conversation :
- Bon alors au niveau des analyses de sang, il ne se passe rien. Et vous, vous vous sentez comment ?
- Hum...
- Oui ça n'a pas l'air de s'améliorer...
- Hon...
- Bon, on a potassé tout ce qu'on pouvait et on a trouvé autre chose qui pourrait coller ; alors on arrête tout pendant deux jours et on commence l'autre traitement.
Deux jours, je rêve ! fenêtre thérapeutique ou pas, encore deux jours sans rien, à continuer cette dégringolade ?
- Ah oui, et puis, ça m'embête de vous dire ça, mais on augmenterait sérieusement les chances de trouver quelque chose en refaisant un lavage bronchique...
- Aaaarg....

Cette fois, vu mon état, c'est un appareillage sur roulette qui est amené dans ma chambre. L'opération se passe beaucoup mieux, compte tenu de l'état semi-comateux dans lequel je me trouve maintenant et le praticien est même un peu inquiet de me voir réagir si peu à l'intubation.
À vrai dire, j'utilise les quelques forces qui me restent pour continuer à faire partie de l'univers, et ce qu'on peut bien me faire ne m'importe guère ; cela se passe dans un autre monde où les gens passent, parlent, agissent, sans que cela ne me concerne vraiment. Il m'arrive de contempler du coin de l'œil pendant des heures le verre d'eau en attente sur le bord de la tablette, en essayant d'estimer si la soif galopante qui m'étreint est assez forte pour gaspiller l'énergie nécessaire à me redresser et m'en emparer. Ça occupe.
Et puis je commence un peu à confondre le rêve et le réel, et me réveille parfois en sursaut, croyant voir une infirmière se pencher sur moi et me parler, comme cela arrive si souvent ; et je me retrouve tout seul dans la chambre, au milieu de la nuit, tentant confusément de faire la part des choses.
Bien sûr, dans la journée, j'ai un autre dérivatif avec mes parents qui tournent en rond en rongeant leur sang. Ils ne savent pas quoi faire pour m'aider et me posent sans arrêt les mêmes questions (si j'ai faim, si j'ai soif, si je veux une autre chaîne à la télé...). Même dans mon état, je me rends compte que ça ne doit pas être facile pour eux et je les plains : il y a à peine plus d'un mois que mon frère aîné a eut la bonne idée de s'envoyer une cartouche (pas de gitanes sans filtre cette fois, mais de fusil de chasse) dans la tête, et voila que le deuxième est couché dans un lit avec des tubes qui sortent de partout et n'arrivant même plus à se redresser tout seul (alors qu'il n'a plus que la peau sur les os). Je n'arrive pas à comprendre comment ils tiennent ; mais là, leur répondre est au dessus de mes forces et je me contente de les regarder d'un œil vague, entre deux périodes de somnolence.

Ces deux jours de "fenêtre thérapeutique" furent les pires. Sans traitement adéquat contre une bestiole féroce, qui me malmenait en permanence depuis près d'un mois, je n'étais plus que l'ombre de moi-même.

Commença enfin le deuxième choix de traitement : mycobactérie atypique complexe, dite MAC. À faire froid dans le dos. Sans compter que ne connaissant pas son type, il allait falloir ratisser large, côté antibiotiques. On me prépare donc un cocktail de produits en tout genre, à avaler, à perfuser, à inhaler, à injecter ; bref à introduire dans mon corps par toutes les voies imaginables. À vrai dire, je ne suis pas mécontent que l'on s'occupe de cela sérieusement ; plus on m'en colle et plus cela me rassure. Avec toute cette chimie en action, il va bien se passer quelque chose. Le problème, c'est qu'en général, cela demande un peu de temps, et apparemment, c'est précisément ce qui me manque. Je commence à avoir l'impression inquiétante de ne plus être tout à fait là.
Le pic fut atteint lorsque, une après midi, je passai quatre heures à dégouliner après une crise de fièvre particulièrement sévère, battant ainsi le record de l'hôpital en matière de chute de température. Ce soir là, maman ne rentra pas à l'hôtel. S'attendant au pire, il était hors de question qu'on l'éloigne de cette chambre. Évidement, ce n'était pas prévu par le règlement, et il n'y avait même pas de lit d'appoint.
Elle décida de passer la nuit dans le fauteuil, et vu les circonstances, personne n'y trouva à redire. Ce fut une longue nuit. Nous ne dormirent guère, passant notre temps, elle à me serrer les mains, moi à essayer d'avoir une conversation rassurante du genre "tu ne dors pas ?" Elle passa ainsi la nuit, je le voyais bien, à se concentrer pour me faire passer son fluide vital, sa force. On voyait bien qu'elle y croyait dur comme fer. Expliquez ça comme vous voulez, mais j'ai passé la nuit.

à suivre...

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.


Entracte

La loi des marchands

Bon, c'est bien joli de taper sur le système économique, mais sans lui on en serait encore à trimballer des seaux d'eau à longueur de journée ; sans compter tout le reste. Très juste. Comme nous le rappellent les déboires du système collectiviste qui vient de s'écrouler (le pays où tout est gris, comme l'appellent ceux qui ont eut l'occasion de se promener à l'Est), l'économie de marché a du bon.
D'abord cela offre une immense variété de choix. On peut maintenant trouver des fruits exotiques en Europe, du camembert à Washington, et du Coca-Cola dans les endroits les plus reculés de la planète. Et même des choses carrément paradoxales comme du vin Sud-Africain à Bordeaux.
Ensuite, grâce au système merveilleux du jeu de l'offre et de la demande, n'importe quel économiste vous le dira, vous êtes censés être en mesure d'obtenir quoi que ce soit toujours au meilleur prix. Ça, je veux bien le croire, mais le meilleur prix pour qui ?
Regardons de près ce phénomène magique qui réalise en permanence, l'adéquation idéale.
Premier cas de figure : offre et demande restent stables. Là, pas de problème, rien ne bouge.
Deuxième cas de figure : la demande chute. On se retrouve avec des stocks qu'il faut écouler et c'est la guerre des prix. Et cela peut baisser aussi longtemps que la production sera excessive. Dès qu'elle se sera adaptée, les prix se stabiliseront à nouveau, à un niveau inférieur, avec comme limite le prix de revient (sans tenir compte des subventions, bien sûr).
Troisième cas de figure : la demande augmente. Évidement, dans un premier temps les prix montent, car d'une situation d'équilibre (ou rien ne bouge) on passe à un dépassement de l'offre par la demande : il n'y a pas assez de produits pour satisfaire tout le monde et les consommateurs sont près à dépenser plus. Bien. Seulement, l'industrie, le commerce, les producteurs et fournisseurs réagissent vite. S'il y a soudain un boum sur le yo-yo (introuvable l'an dernier) vous pouvez être sûr d'en voir partout (et bien sûr le phénomène s'enclenche en boucle, l'offre facilitant la demande). Aussi très rapidement, l'offre va s'adapter et le prix va se stabiliser. Puis éventuellement baisser à nouveau si l'engouement n'est que passager.
Le mécanisme a l'air simple à comprendre et donc à surveiller ; et pourtant, pauvres niais que nous sommes, nous finissons par accepter des hausses de prix sans raison. Essayez par exemple d'acheter du saumon frais le trente et un décembre : vous pouvez parier qu'il sera vingt à trente pour cent plus cher que deux jours auparavant. Offre et demande ? Mes fesses. On n'est pas complètement idiot, dans la distribution ; et on sait très bien, depuis longtemps, qu'il y aura un boum ce jour là. À notre époque de traitement de l'information, les chefs de produits savent, pratiquement à l'unité près, combien de brosses à dent à poil souple, de couleur verte, ils vont écouler le mois prochain dans le département de l'Eure et Loire. Alors le saumon du réveillon, vous pensez : c'est aussi connu que la dinde de Noël ! Donc on sait très bien ce qu'on va vendre ce jour là ; et on achète en conséquence en plus grande quantité (et donc moins cher), et on vend plus cher au bon moment, en faisant avaler au consommateur que c'est la loi du marché. "Vous en voulez tous au même moment, DONC c'est plus cher."
Seulement, petit un : il y en a pour tout le monde ; la demande ne dépasse pas l'offre, car celle-ci a anticipé ; donc les prix devraient être stables. Petit deux : le prix de revient étant en baisse (achats de masse), on serait en droit d'attendre une baisse du prix de vente. Et bien pas du tout. Parce que là, ce n'est plus la loi du marché, c'est la loi des marchands.
Remarquez que c'est un bon coup : augmenter son volume d'affaire ET sa marge, ce serait dommage de ne pas en profiter ! Ou le champagne qui, on le sait déjà, sera hors de prix pour le millénaire. Et ce n'est pas une question de disponibilité ; c'est simplement qu'on va en vendre plus.
Parce que la loi du marché planant au dessus du système, le réglant pour le bien-être général, c'est bien joli comme idée ; hormis que les acteurs du jeux font tout ce qu'ils peuvent pour tricher ; car leur objectif n'est pas le bonheur des gens, mais de ramasser le plus de pognon possible. Ainsi, si je dirige un supermarché, mon intérêt n'est pas juste de permettre au plus grand nombre possible d'accéder aux produits, mais de dégager le plus de profits en multipliant une certaine marge par un volume. Et même si je gagne autant simplement en vendant seulement cent exemplaires au prix le plus élevé possible, que mille au prix le plus bas possible, pourquoi voulez-vous que je me décarcasse ? il faut bien que tout le monde vive, c'est entendu ; mais la notion de rentabilité pousse à la roue. Il semble, dans les entreprises, qu'il faille gagner toujours plus. Ce qui fait que le prix de vente, supposé être "le prix du marché", se transforme en "prix le plus élevé possible sans que cela diminue le profit".
C'est relativement facile à faire, avec ces nouveaux affichages électroniques : vous tapez une touche sur le système central, et instantanément, les petits LU passent de six francs quatre vingt cinq à six francs quatre vingt quinze ; magique. Personnellement, je suis ravi de bénéficier des informations telles que le prix au kilo ou à l'unité, mais je serais très satisfait d'avoir aussi le prix moyen du marché dans les environs. Là, on sauraient exactement à quelle sauce on est mangé.

L'autre problème avec cette économie libre, cette espèce de chose bizarre dirigée par la loi du marché, c'est qu'il s'agit d'une véritable entité très proche d'une créature vivante. Comme toute espèce, elle a un credo, une religion : croître et multiplier.
On pourrait croire que La loi de l'offre et de la demande sert en priorité à définir un meilleur prix, dit prix du marché, au bénéfice de tous (fournisseurs et consommateurs). Et bien non ; en fait, cela, c'est une conséquence (pas toujours atteinte, d'ailleurs). Le but premier de ce système, c'est de développer le marché pour consolider l'économie. Et ça marche. Avec comme conséquence immédiate, l'augmentation de la consommation. Pas seulement de la consommation de biens dits de première nécessité (ce qui arrangerait bien les neuf dixièmes de la population mondiale), mais de celle des produits de luxe (chez la petite partie qui peut se les offrir) sans aucune limite.
En effet, si dans le monde naturel, le développement des espèces est restreint par les conditions extérieures (climat, nourriture, prédateurs...), pour la créature économique, les seuls ennemis sont de doux rêveurs qui veulent vivre à la campagne et faire leur pain eux-mêmes. Pas très dangereux.

Alors, reconnaître (et utiliser) les bienfaits du système, c'est une chose ; confondre ce qui est bien au sens économique et ce qui est bien pour nous, voilà la grave erreur vers laquelle il faudrait ne pas glisser.

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.

chapitre huit


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