La loi des marchands
Bon, c'est
bien joli de taper sur le système économique,
mais sans lui on en serait encore à trimballer des
seaux d'eau à longueur de journée ; sans
compter tout le reste. Très juste. Comme nous le
rappellent les déboires du système
collectiviste qui vient de s'écrouler (le pays
où tout est gris, comme l'appellent ceux qui ont eut
l'occasion de se promener à l'Est), l'économie
de marché a du bon.
D'abord cela offre une immense variété de
choix. On peut maintenant trouver des fruits exotiques en
Europe, du camembert à Washington, et du Coca-Cola
dans les endroits les plus reculés de la
planète. Et même des choses carrément
paradoxales comme du vin Sud-Africain à Bordeaux.
Ensuite, grâce au système merveilleux du jeu de
l'offre et de la demande, n'importe quel économiste
vous le dira, vous êtes censés être en
mesure d'obtenir quoi que ce soit toujours au meilleur
prix. Ça, je veux bien le croire, mais le meilleur
prix pour qui ?
Regardons de près ce phénomène magique
qui réalise en permanence, l'adéquation
idéale.
Premier cas de figure : offre et demande restent stables.
Là, pas de problème, rien ne bouge.
Deuxième cas de figure : la demande chute. On se
retrouve avec des stocks qu'il faut écouler et c'est
la guerre des prix. Et cela peut baisser aussi longtemps que
la production sera excessive. Dès qu'elle se sera
adaptée, les prix se stabiliseront à nouveau,
à un niveau inférieur, avec comme limite le
prix de revient (sans tenir compte des subventions, bien
sûr).
Troisième cas de figure : la demande augmente.
Évidement, dans un premier temps les prix montent,
car d'une situation d'équilibre (ou rien ne bouge) on
passe à un dépassement de l'offre par la
demande : il n'y a pas assez de produits pour satisfaire
tout le monde et les consommateurs sont près à
dépenser plus. Bien. Seulement, l'industrie, le
commerce, les producteurs et fournisseurs réagissent
vite. S'il y a soudain un boum sur le yo-yo (introuvable
l'an dernier) vous pouvez être sûr d'en voir
partout (et bien sûr le phénomène
s'enclenche en boucle, l'offre facilitant la demande). Aussi
très rapidement, l'offre va s'adapter et le prix va
se stabiliser. Puis éventuellement baisser à
nouveau si l'engouement n'est que passager.
Le mécanisme a l'air simple à comprendre et
donc à surveiller ; et pourtant, pauvres niais que
nous sommes, nous finissons par accepter des hausses de prix
sans raison. Essayez par exemple d'acheter du saumon frais
le trente et un décembre : vous pouvez parier qu'il
sera vingt à trente pour cent plus cher que deux
jours auparavant. Offre et demande ? Mes fesses. On n'est
pas complètement idiot, dans la distribution ; et on
sait très bien, depuis longtemps, qu'il y aura un
boum ce jour là. À notre époque de traitement
de l'information, les chefs de produits savent, pratiquement
à l'unité près, combien de brosses
à dent à poil souple, de couleur verte, ils
vont écouler le mois prochain dans le
département de l'Eure et Loire. Alors le saumon du
réveillon, vous pensez : c'est aussi connu que la
dinde de Noël ! Donc on sait très bien ce qu'on
va vendre ce jour là ; et on achète en
conséquence en plus grande quantité (et donc
moins cher), et on vend plus cher au bon moment, en faisant
avaler au consommateur que c'est la loi du marché.
"Vous en voulez tous au même moment, DONC c'est plus
cher."
Seulement, petit un : il y en a pour tout le monde ; la
demande ne dépasse pas l'offre, car celle-ci a
anticipé ; donc les prix devraient être
stables. Petit deux : le prix de revient étant en
baisse (achats de masse), on serait en droit d'attendre une
baisse du prix de vente. Et bien pas du tout. Parce que
là, ce n'est plus la loi du marché, c'est la
loi des marchands.
Remarquez que c'est un bon coup : augmenter son volume
d'affaire ET sa marge, ce serait dommage de ne pas en
profiter ! Ou le champagne qui, on le sait
déjà, sera hors de prix pour le
millénaire. Et ce n'est pas une question de
disponibilité ; c'est simplement qu'on va en vendre
plus.
Parce que la loi du marché planant au dessus du
système, le réglant pour le bien-être
général, c'est bien joli comme idée ;
hormis que les acteurs du jeux font tout ce qu'ils peuvent
pour tricher ; car leur objectif n'est pas le bonheur des
gens, mais de ramasser le plus de pognon possible. Ainsi, si
je dirige un supermarché, mon intérêt
n'est pas juste de permettre au plus grand nombre possible
d'accéder aux produits, mais de dégager le
plus de profits en multipliant une certaine marge par un
volume. Et même si je gagne autant simplement en
vendant seulement cent exemplaires au prix le plus
élevé possible, que mille au prix le plus bas
possible, pourquoi voulez-vous que je me décarcasse ?
il faut bien que tout le monde vive, c'est entendu ; mais la
notion de rentabilité pousse à la roue. Il
semble, dans les entreprises, qu'il faille gagner toujours
plus. Ce qui fait que le prix de vente, supposé
être "le prix du marché", se transforme en
"prix le plus élevé possible sans que cela
diminue le profit".
C'est relativement facile à faire, avec ces nouveaux
affichages électroniques : vous tapez une touche sur
le système central, et instantanément, les
petits LU passent de six francs quatre vingt cinq à
six francs quatre vingt quinze ; magique. Personnellement,
je suis ravi de bénéficier des informations
telles que le prix au kilo ou à l'unité, mais
je serais très satisfait d'avoir aussi le prix moyen
du marché dans les environs. Là, on sauraient
exactement à quelle sauce on est mangé.
L'autre
problème avec cette économie libre, cette
espèce de chose bizarre dirigée par la loi du
marché, c'est qu'il s'agit d'une véritable
entité très proche d'une créature
vivante. Comme toute espèce, elle a un credo, une
religion : croître et multiplier.
On pourrait croire que La loi de l'offre et de la demande
sert en priorité à définir un meilleur
prix, dit prix du marché, au bénéfice
de tous (fournisseurs et consommateurs). Et bien non ; en
fait, cela, c'est une conséquence (pas toujours
atteinte, d'ailleurs). Le but premier de ce système,
c'est de développer le marché pour consolider
l'économie. Et ça marche. Avec comme
conséquence immédiate, l'augmentation de la
consommation. Pas seulement de la consommation de biens dits
de première nécessité (ce qui
arrangerait bien les neuf dixièmes de la population
mondiale), mais de celle des produits de luxe (chez la
petite partie qui peut se les offrir) sans aucune
limite.
En effet, si dans le monde naturel, le développement
des espèces est restreint par les conditions
extérieures (climat, nourriture,
prédateurs...), pour la créature
économique, les seuls ennemis sont de doux
rêveurs qui veulent vivre à la campagne et
faire leur pain eux-mêmes. Pas très
dangereux.
Alors,
reconnaître (et utiliser) les bienfaits du
système, c'est une chose ; confondre ce qui est bien
au sens économique et ce qui est bien pour nous,
voilà la grave erreur vers laquelle il faudrait ne
pas glisser.
Shabin