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Chroniques du sida ordinaire.


Témoignages => Chroniques => HIV HOP => Chap. 6. (2000)

HIV HOP


chapitre six + entracte

Dix jours plus tard, on en était au même point. Enfin, je veux dire que les résultats de ces nombreuses recherches en étaient au point zéro, et que, moi même, je m'en approchais dangereusement. Il faut dire que le cycle infernal de la fièvre m'avait réduit à un état d'épuisement extrême. Cela se passait de cette manière : tout d'abord, quelques frissons bientôt suivis de tremblements et de claquements de dents, pour finir rapidement en véritable crise de tétanie ; à ce stade, après la troisième couverture, on glissait une bouillotte brûlante contre mon corps grelottant. Fort de France, février, trente degrés à l'ombre. Pendant une bonne petite demi-heure, mon seul problème était d'essayer de continuer à respirer, secoué de spasmes comme je l'étais. Pour des raisons médicales qui m'échappaient, cela semblait être le moment adéquat pour procéder à des prises d'échantillons sanguins. S'organisait donc une espèce de corrida, avec un animal bondissant dont une infirmière tentait d'immobiliser un bras, tandis que l'autre s'efforçait de planter sa banderille à l'endroit voulu. Cocasse, mais un peu difficile.

Au bout d'un certain temps, la chaleur revenant doucement, la crise semblait s'éteindre. Quand je dis que la chaleur revenait, je dois préciser qu'elle revenait sérieusement. Après m'être débarrassé de la bouillotte, puis des couvertures, puis de tout ce que je pouvais porter à ce moment là, il me fallait sonner, afin qu'on remplace dans la bouillotte l'eau chaude par une cargaison de glaçons. Et là, à Fort de France, en février, par trente degrés à l'ombre, pour moi, il faisait très-très chaud. Là, il fallait monter un peu la pression d'oxygène, car j'avais la respiration du coureur de cent mètres. Et ça pouvait durer un bon moment. Malgré tout, même les meilleures choses ayant une fin, je finissais par redescendre en dessous de la barre des quarante degrés, et commençais à me sentir un peu mieux, lorsque commençait la troisième phase, la plus pénible de toutes.
Légère sensation de moiteur, d'humidité sourde ; et puis cela commence à couler. De partout. Du crâne, du corps, des bras, des jambes... des pieds !
Je peux voir les gouttes sourdre des pores, gonfler sur la peau, se rejoindre et créer de petits ruisseaux qui collent les poils et dégoulinent le long de mon corps. C'est comme une fontaine vivante ; et j'ai beau essuyer à toute allure, cela revient, continue inexorablement comme seul un liquide peut le faire. Et bien sûr, avec tout ce liquide, ce sont les calories qui s'échappent, et le contact des draps vite imbibés ne fait rien pour arranger les choses.
Alors je me lève, à grand peine, et me soutenant d'une main au montant du lit, je me dresse en écartant les membres, et laisse couler toute l'eau de mon corps, comme si c'était ma vie qui partait.
Et encore, dans la journée je pouvais me faire aider jusqu'à la douche (heureusement située dans la chambre) et rincer tout cela à l'eau chaude ; mais la nuit, je me réveillais comme emmailloté dans un linceul glacé trempé de ma sueur. Il me fallait alors me tenir dans un coin de la pièce, tout grelottant, en attendant que ces dames changent la literie. Comme cela leur arrivait trois ou quatre fois par nuit, je ne leur en voulais pas trop de ne pas montrer plus de commisération.

Après dix jours de ce régime donc, le bol de crachats s'emplissant un peu plus chaque jour, la bascule s'approchant dangereusement des cinquante kilos et les cultures refusant obstinément de pousser, il devenait urgent de modifier la thérapie. Ou plutôt d'en commencer une.
Debout au pied de mon lit, observant avec perplexité la courbe de température dont la ligne rouge prenait un malin plaisir à dégringoler de plus de quarante deux degrés à moins de trente cinq, en parfois moins d'une heure, le patron m'expliqua que devant la situation, il convenait de procéder à un traitement probabiliste. Autrement dit, ne sachant pas à quoi on avait à faire, on allait faire semblant de le savoir et traiter en conséquence. À grosses doses. Histoire de voir des résultats rapides, et ne pas perdre de temps au cas "probabilistiquement possible" où l'on aurait misé sur la mauvaise bestiole. Tout cela a déjà été pensé et décidé ; les gélules sont prêtes, les perfusions déjà installées, il n'y a plus qu'à y aller. Ouf ! je vais enfin avoir des médicaments ! Premier choix, la tuberculose.

à suivre...

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.


Entracte

Désir, plaisir

Manger pour vivre ou vivre pour manger ? Ça a l'air facile de décider, comme ça, mais en fait les deux ont du bon.
Pour la variante, travailler pour vivre ou vivre pour travailler, les choses ont l'air plus simple, à première vue : qui dit travail dit efforts, et qui, de sain d'esprit, considérerait que la vie sert en priorité à fournir des efforts ? A priori, la mode actuelle est plutôt à profiter de la vie ; sous entendu faire le plus de choses agréables possible. Avec donc, en corollaire indispensable, avoir le plus de temps libre possible, afin de pouvoir l'occuper à des activités non obligatoires ; c'est-à-dire à tout ce qui n'est pas du travail. Tant que vos besoins se limitent à pouvoir faire ce que vous voulez quand vous le voulez et que vous pouvez le faire, tout va bien ; les problèmes commencent lorsque vos désirs dépassent vos possibilités ; et la nature humaine est ainsi faite que le désir va de pair avec la nouveauté ; désire-t-on autant ce que l'on possède que ce que l'on convoite ? Apprécie-t-on autant une activité si on peu la pratiquer tout le temps ?
Et forcément, à force de vouloir des choses que l'on ne possède pas, on finit tôt ou tard par désirer quelque chose d'inaccessible, hors de portée.
Rien de plus facile, car quels que soient vos revenus, il y a toujours quelque chose juste en dehors de vos moyens, mais juste assez près pour être visible et désirable. Et là, il vaut mieux avoir une philosophie solide, car cela peut tourner à l'obsession. Et ce n'est pas une question de moyens. Certains ne rêvent que de s'offrir la dernière BMW, mais je suis intimement persuadé que Bill Gates se réveille la nuit en ruminant des plans pour racheter IBM.
Dans cette situation, que se passe-t-il ? Et bien, soit vous vous faites une raison, avec un petit goût amer en travers de la gorge, soit vous faites ce qu'il faut pour y arriver ; ce qui signifie généralement augmenter vos moyens (soit en travaillant plus, donc moins de temps ; soit en dépensant moins par ailleurs, soit moins de plaisir) afin de pouvoir vous offrir ce qui vous manque. Avec le résultat immédiat d'être en mesure à présent de désirer les produits de la gamme au-dessus (une BMW break ET turbo-diesel). Et ainsi de suite. Vous répétez cela plus ou moins régulièrement au fur et à mesure des années, et vous vous retrouvez proprement coincé, à passer votre temps à travailler pour vous payer des choses qui ne vous suffisent pas, car rien n'est plus humain que de s'acharner à vivre indéfiniment à dix pour cent au-dessus de ses moyens. Et vous voilà en train de vivre juste pour travailler.

Et pourtant, cela devrait sembler ridicule, cette manie de courir après plus d'argent. Une fois réalisé le fait que l'on s'habitue à tout, et que croire que "plus d'argent, c'est plus de bonheur", c'est se lancer soi-même dans une grande spirale d'insatisfaction. Parce qu'on peut toujours avoir plus ; donc on n'est jamais satisfait. Et il s'agit là d'une véritable hystérie collective, car montrez-moi un peu les gens satisfaits de leurs revenus, ceux qui répondraient "non" au test suivant :
"si je gagnais ........................(inscrire ici vos revenus) plus vingt pour cent, je serais forcément et durablement plus heureux". J'ai peur qu'ils ne soient pas nombreux.
Vouloir plus d'argent, c'est avant tout dans le but de pouvoir consommer plus (ou plus cher [ou les deux]). Car ça, c'est devenu un besoin viscéral ; consommer pour être heureux ; consommer toujours plus pour rester heureux.
Parce que, bien sûr, le plaisir occasionné par un achat est éphémère. De quelques mois (pour une voiture par exemple) à quelques minutes (disons pour une boite de pop corn). Alors, il faut renouveler fréquemment. D'où le sacro-saint shopping du samedi après-midi.
Pourtant, la simple expérience de la vie, de ce que nous vivons tous, ou presque, devrait suffire à démontrer l'intox ; car on sait très bien que lorsqu'on dispose disons de dix milles francs par mois, on imagine très bien en dépenser deux ou trois mille de plus pour satisfaire ce que nous appelons le minimum. Or, si on fait l'effort de se rappeler la situation quelques années auparavant, on se rend compte qu'à une époque donnée, on gagnait seulement cinq milles, et on rêvait de dix, se disant que ce serait le bonheur.

Alors évidement, pour l'Économie, qui ne croît que grâce à cette évolution continue du niveau de vie de la population, les choses sont plutôt satisfaisantes. Il est même tout à fait remarquable de constater à quel point le système économique est adapté à l'un des fondements de la nature humaine. Supprimez le désir et vous portez un coup mortel à l'économie.

Évidement, ne plus rien désirer, ça ne ressemble pas à une vie très passionnante. Il semble plus intéressant d'adopter une attitude intermédiaire où un désir inassouvi ne rend ni malheureux ni aigri ; il suffit d'être un peu lucide : je m'offrirais bien cela, mais en regard des sacrifices, cela ne vaut pas le coup ; je m'en passe donc, mais bien content de mon sort.
D'ou la maxime ZEN qui suggère qu'il faut apprécier les choses matérielles, mais savoir ne pas s'y attacher.

Et puis, si on est à la recherche du bonheur, que l'on veut vraiment se faire plaisir, bref que l'on est un total égoïste, mais clairvoyant, il existe une bien meilleure manière de se faire plaisir avec l'argent que de le dépenser : c'est de le donner. Et oui, parce que pour commencer, le plaisir d'offrir, et donc de recevoir et sentir la reconnaissance des autres, vaut souvent au moins autant que le plaisir de posséder ce que vous leur avez offert ; et que, vous vous en apercevez vite, contrairement à l'autre, c'est un plaisir pratiquement inusable. Parce que la Harley Davidson dont vous rêviez, vous vous en seriez lassé, un jour ou l'autre. Tandis que la pensée de papy pouvant enfin retourner au bistro boire un coup avec ses copains et jouer à la belote, grâce à son nouveau fauteuil à roulettes électrique, celle-là n'a pas finit de vous faire sourire.

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.

chapitre sept



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