Désir, plaisir
Manger
pour vivre ou vivre pour manger ? Ça a l'air facile
de décider, comme ça, mais en fait les deux
ont du bon.
Pour la variante, travailler pour vivre ou vivre pour
travailler, les choses ont l'air plus simple, à
première vue : qui dit travail dit efforts, et qui, de
sain d'esprit, considérerait que la vie sert en
priorité à fournir des efforts ? A priori, la
mode actuelle est plutôt à profiter de la vie ; sous entendu faire le plus de choses agréables
possible. Avec donc, en corollaire indispensable, avoir le
plus de temps libre possible, afin de pouvoir l'occuper
à des activités non obligatoires ;
c'est-à-dire à tout ce qui n'est pas du
travail. Tant que vos besoins se limitent à pouvoir
faire ce que vous voulez quand vous le voulez et que vous
pouvez le faire, tout va bien ; les problèmes
commencent lorsque vos désirs dépassent vos
possibilités ; et la nature humaine est ainsi faite
que le désir va de pair avec la nouveauté ;
désire-t-on autant ce que l'on possède que ce
que l'on convoite ? Apprécie-t-on autant une
activité si on peu la pratiquer tout le temps ?
Et forcément, à force de vouloir des choses
que l'on ne possède pas, on finit tôt ou tard
par désirer quelque chose d'inaccessible, hors de
portée.
Rien de plus facile, car quels que soient vos revenus, il y
a toujours quelque chose juste en dehors de vos moyens, mais
juste assez près pour être visible et
désirable. Et là, il vaut mieux avoir une
philosophie solide, car cela peut tourner à
l'obsession. Et ce n'est pas une question de moyens.
Certains ne rêvent que de s'offrir la dernière
BMW, mais je suis intimement persuadé que Bill Gates
se réveille la nuit en ruminant des plans pour
racheter IBM.
Dans cette situation, que se passe-t-il ? Et bien, soit vous
vous faites une raison, avec un petit goût amer en
travers de la gorge, soit vous faites ce qu'il faut pour y
arriver ; ce qui signifie généralement
augmenter vos moyens (soit en travaillant plus, donc moins
de temps ; soit en dépensant moins par ailleurs, soit
moins de plaisir) afin de pouvoir vous offrir ce qui vous
manque. Avec le résultat immédiat d'être
en mesure à présent de désirer les
produits de la gamme au-dessus (une BMW break ET
turbo-diesel). Et ainsi de suite. Vous répétez
cela plus ou moins régulièrement au fur et
à mesure des années, et vous vous retrouvez
proprement coincé, à passer votre temps
à travailler pour vous payer des choses qui ne vous
suffisent pas, car rien n'est plus humain que de s'acharner
à vivre indéfiniment à dix pour cent
au-dessus de ses moyens. Et vous voilà en train de
vivre juste pour travailler.
Et
pourtant, cela devrait sembler ridicule, cette manie de
courir après plus d'argent. Une fois
réalisé le fait que l'on s'habitue à
tout, et que croire que "plus d'argent, c'est plus de
bonheur", c'est se lancer soi-même dans une grande
spirale d'insatisfaction. Parce qu'on peut toujours avoir
plus ; donc on n'est jamais satisfait. Et il s'agit
là d'une véritable hystérie collective,
car montrez-moi un peu les gens satisfaits de leurs revenus,
ceux qui répondraient "non" au test suivant :
"si je gagnais ........................(inscrire ici vos
revenus) plus vingt pour cent, je serais forcément et
durablement plus heureux". J'ai peur qu'ils ne soient pas
nombreux.
Vouloir plus d'argent, c'est avant tout dans le but de
pouvoir consommer plus (ou plus cher [ou les deux]). Car
ça, c'est devenu un besoin viscéral ;
consommer pour être heureux ; consommer toujours plus
pour rester heureux.
Parce que, bien sûr, le plaisir occasionné par
un achat est éphémère. De quelques mois
(pour une voiture par exemple) à quelques minutes
(disons pour une boite de pop corn). Alors, il faut
renouveler fréquemment. D'où le sacro-saint
shopping du samedi après-midi.
Pourtant, la simple expérience de la vie, de ce que
nous vivons tous, ou presque, devrait suffire à
démontrer l'intox ; car on sait très bien que
lorsqu'on dispose disons de dix milles francs par mois, on
imagine très bien en dépenser deux ou trois
mille de plus pour satisfaire ce que nous appelons le
minimum. Or, si on fait l'effort de se rappeler la situation
quelques années auparavant, on se rend compte
qu'à une époque donnée, on gagnait
seulement cinq milles, et on rêvait de dix, se disant
que ce serait le bonheur.
Alors
évidement, pour l'Économie, qui ne croît que
grâce à cette évolution continue du
niveau de vie de la population, les choses sont plutôt
satisfaisantes. Il est même tout à fait
remarquable de constater à quel point le
système économique est adapté à
l'un des fondements de la nature humaine. Supprimez le
désir et vous portez un coup mortel à
l'économie.
Évidement, ne plus rien
désirer, ça ne ressemble pas à une vie
très passionnante. Il semble plus intéressant
d'adopter une attitude intermédiaire où un
désir inassouvi ne rend ni malheureux ni aigri ; il
suffit d'être un peu lucide : je m'offrirais bien
cela, mais en regard des sacrifices, cela ne vaut pas le
coup ; je m'en passe donc, mais bien content de mon
sort.
D'ou la maxime ZEN qui suggère qu'il faut
apprécier les choses matérielles, mais savoir
ne pas s'y attacher.
Et puis,
si on est à la recherche du bonheur, que l'on veut
vraiment se faire plaisir, bref que l'on est un total
égoïste, mais clairvoyant, il existe une bien
meilleure manière de se faire plaisir avec l'argent
que de le dépenser : c'est de le donner. Et oui,
parce que pour commencer, le plaisir d'offrir, et donc de
recevoir et sentir la reconnaissance des autres, vaut
souvent au moins autant que le plaisir de posséder ce
que vous leur avez offert ; et que, vous vous en apercevez
vite, contrairement à l'autre, c'est un plaisir
pratiquement inusable. Parce que la Harley Davidson dont
vous rêviez, vous vous en seriez lassé, un jour
ou l'autre. Tandis que la pensée de papy pouvant
enfin retourner au bistro boire un coup avec ses copains et
jouer à la belote, grâce à son nouveau
fauteuil à roulettes électrique,
celle-là n'a pas finit de vous faire sourire.
Shabin