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Chroniques du sida ordinaire.


Témoignages => Chroniques => HIV HOP => Chap. 5. (2000)

HIV HOP


chapitre cinq + entracte

Ce troisième voyage en Martinique, prévu comme un simple aller-retour dans la journée pour consultation, s'avéra durer un mois entier. Déjà, au passage chez Loïc où je passai la nuit dans l'attente de l'avion du matin, celui-ci, voyant mon état, fourra dans mon sac le nécessaire à un séjour sur place : rasoir, caleçons, bouquins. "Non, vraiment, je ne vois pas comment ils pourraient te laisser repartir dans cet état..."
Effectivement, dès mon arrivée à l'hôpital, j'eus droit à une consultation d'urgence avec le grand patron de pneumo. Ça ne lui a pas pris longtemps pour se décider ; un œil sur ma feuille de résultats biologiques, l'autre sur ma radio pulmonaire, tout en m'observant essuyer la sueur qui semblait gicler de tous les pores de ma peau, il décrocha son téléphone pour appeler le service. "Oui, dites donc, cette salle d'isolement que l'on avait aménagée au bout du couloir... oui celle avec le sas de décontamination... ah elle est utilisée pour stocker les médicaments. Bon et celle juste avant... occupée ! Eh bien vous les casez ailleurs et vous m'arrangez la chambre pour un lit, et vous désinfectez à fond. Il faudrait faire ça tout de suite ; merci."
Le temps de le dire, et me voila installé dans ma petite chambre en solo, avec balcon surplombant la rade de Fort de France ; très joli panorama que je n'aurai guère le loisir de contempler, vu que j'allai passer l'essentiel de mon temps en position horizontale, à essayer tant bien que mal de respirer malgré les obstructions glaireuses qui encombraient mes bronches, créant un bruit de forge continuel. Les trois kilos de pression d'oxygène qu'on me fourra immédiatement dans le nez, grâce à une sonde particulièrement agréable à poser (et qui s'avéra sujette à de multiples encombrements) m'aidèrent grandement.
On me présenta rapidement aux internes du service, et on m'expliqua la situation. Oui, on a bien en cours ce nouveau traitement appelé trithérapie, mais on ne va pas vous l'administrer ; vous avez une infection opportuniste pulmonaire non identifiée, et les interactions des différents médicaments pourraient nous compliquer sérieusement la tache. Alors pour l'instant, on ne traite pas et on cherche partout ce que peut bien être cette vilaine bête ; pipi, caca, crachat, sang bien sûr ; et le meilleur de tout, lavage bronchique ...

Installez le patient en position horizontale dans une petite salle encombrée d'appareils en tout genre, en faisant en sorte qu'il ne puisse pas voir l'écran vidéo, des fois que ça le perturbe. À l'aide d'un spray, prolongé d'un long tube, vaporisez au fond des fosses nasales (hum...) un produit anesthésiant qui se répand dans la gorge, un peu comme si vous essayiez de respirer sous l'eau ; il faut avaler, bien sûr. Délicieux.
Sortez de son bac de désinfection l'appareil lui même, c'est à dire environ un mètre cinquante de tube noir caoutchouté, et présentez le devant le patient. Si celui-ci n'a pas encore tourné de l'œil, introduire l'extrémité du tube dans une voie d'accès (au choix, la narine droite ou gauche). Poussez gentiment, pendant que votre assistante immobilise la tête du cobaye qui, généralement, renâcle un peu à cette introduction ; d'autant que le virage qui permet de redescendre vers les voies aériennes est un peu délicat à négocier. Jusque là, c'est simplement un peu douloureux. La panique commence lorsque l'embout pénètre dans la trachée et descend tranquillement vers les bronches : c'est que, a priori, ce n'est pas prévu pour ; et même tout est organisé pour lutter contre, et heureusement encore, sous peine de mourir étouffé à la première cacahuète qui s'égare. Donc le patient, sourd aux injonctions des officiants (calmez-vous, respirez, ne toussez pas...) fait à peu près tout ce qu'il peut pour éjecter cet alien, d'autant plus énervé que, merde, ils sont médecins ; ils le savent que c'est un RÉFLEXE ! comment voulez vous contrôler cela ?
Enfin, dès que la progression stoppe (après un bon mètre, à vue de nez, si j'ose dire), les choses se calment un petit peu et vous pouvez vous concentrer sur le praticien qui, juste en face de vous, l'œil rivé dans le viseur, manipule son boîtier de commande. Apparemment, on peut régler les déplacements, l'éclairage pour la vidéo, et surtout on peut introduire des accessoires à l'intérieur du tube ; en l'occurrence une longue tige terminée par ce qui ressemble furieusement à un goupillon, du genre à nettoyer les bouteilles... aïe aïe aïe. Tant que cela progresse dans le tube, tout va bien ; mais lorsque cela émerge et commence un petit frotti frotta destiné à arracher des cellules, on a vraiment envie de hurler. Heureusement, c'est très rapide et on passe immédiatement à la suite des opérations ; il faut récupérer ces particules. Donc extraction du goupillon, préparation d'une seringue et injection d'un liquide physiologique par le même moyen ; et là, c'est carrément la noyade. Car sentir des petites vagues qui font flic floc à cet endroit là est assez perturbant ; seule option pour éviter l'étouffement, respirer tout doucement pour ne pas perturber ce petit marécage que le praticien s'emploie d'ores et déjà à aspirer et récupérer précieusement. Évidemment, tant qu'on y est on recommence deux ou trois fois. Pourquoi se priver ?
Si avec tout ça on n'arrive pas à piéger la bestiole, c'est qu'il faudra me découper en morceaux pour aller la chercher tout au fond de mes cellules !

à suivre...

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.


Entracte

Qualité

PoorJha, mélange anglo-rasta, littéralement traduisible par "pauvre Dieu", bien que "pauvre diable" semble plus indiqué, PoorJha ressemble à s'y méprendre à un lutin de la forêt.
Tout petit, tout sec, hirsute et pileux, toujours pieds nus, généralement vêtu d'un haillon de short, avec des yeux malicieux et rêveurs. Et c'est ce petit bout d'homme, qui, juste avec une scie et sa machette (et dit-il aussi avec l'aide de sa femme et de Dieu), a construit dans la montagne la maison la plus extraordinaire qui soit. Les murs sont de branches tressées, la charpente de poutres liées par des fibres végétales, le toit de tuiles irrégulières faites d'écorce ; il y a des portes qui ouvrent et ferment sans receler aucune pièce de métal, des placards dans la cuisine, et même un loquet, taillé dans un bloc de cèdre. Et ce n'est pas fini : il y a une chambre, et un salon, et une cuisine (avec le feu à l'extérieur) ; et une coursive sur le devant, et, tenez-vous bien, une tourelle avec son beffroi !
Bien sûr, il n'y a pas l'électricité, et il faut chercher l'eau à la source ; toilette, vaisselle et lessive se font dans le lit du torrent, où l'on en profite pour arroser les quelques légumes et pieds de maïs que l'on cultive sur les berges. Pour le reste, la grande nature pourvoit tout ce qu'il faut.
Aucun doute là-dessus ; le fait d'être Rasta (et donc végétarien) aide à vivre ici, dans les hauteurs. Il suffit de ramasser les fruits mûrs, récolter les légumes, faire sécher la Ganja, et... Jha live ...

Il n'est pourtant jamais allé à l'école, n'a jamais ouvert un livre, a probablement été élevé dans une innombrable fratrie, avec encore plus probablement un père fantôme ; et pourtant, tout ce qu'il fait est... comment dire, "parfait". Il y a chez lui, tout d'abord, une capacité à concevoir ce qui est "bien", ce qui recèle le plus de qualité ; et ensuite une patience infinie afin de le réaliser de cette manière, avec ses moyens.
Et je me demande bien d'où ça lui vient.

Bien que cela m'arrive de moins en moins souvent, j'ai posé à nouveau la question incompréhensible (et combien de temps, pour construire ...?).
Yeux ronds.

One man, one woman and Jha. C'est tout.

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.

chapitre six


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