Ce troisième voyage en Martinique,
prévu comme un simple aller-retour dans la
journée pour consultation, s'avéra durer un
mois entier. Déjà, au passage chez Loïc
où je passai la nuit dans l'attente de l'avion du
matin, celui-ci, voyant mon état, fourra dans mon sac
le nécessaire à un séjour sur place :
rasoir, caleçons, bouquins. "Non, vraiment, je ne
vois pas comment ils pourraient te laisser repartir dans cet
état..."
Effectivement, dès mon arrivée à
l'hôpital, j'eus droit à une consultation
d'urgence avec le grand patron de pneumo. Ça ne lui a
pas pris longtemps pour se décider ; un œil sur ma
feuille de résultats biologiques, l'autre sur ma
radio pulmonaire, tout en m'observant essuyer la sueur qui
semblait gicler de tous les pores de ma peau, il
décrocha son téléphone pour appeler le
service. "Oui, dites donc, cette salle d'isolement que l'on
avait aménagée au bout du couloir... oui celle
avec le sas de décontamination... ah elle est
utilisée pour stocker les médicaments. Bon et
celle juste avant... occupée ! Eh bien vous les casez
ailleurs et vous m'arrangez la chambre pour un lit, et vous
désinfectez à fond. Il faudrait faire
ça tout de suite ; merci."
Le temps de le dire, et me voila installé dans ma
petite chambre en solo, avec balcon surplombant la rade de
Fort de France ; très joli panorama que je n'aurai
guère le loisir de contempler, vu que j'allai passer
l'essentiel de mon temps en position horizontale, à
essayer tant bien que mal de respirer malgré les
obstructions glaireuses qui encombraient mes bronches,
créant un bruit de forge continuel. Les trois kilos
de pression d'oxygène qu'on me fourra
immédiatement dans le nez, grâce à une
sonde particulièrement agréable à poser
(et qui s'avéra sujette à de multiples
encombrements) m'aidèrent grandement.
On me présenta rapidement aux internes du service, et
on m'expliqua la situation. Oui, on a bien en cours ce
nouveau traitement appelé trithérapie, mais on
ne va pas vous l'administrer ; vous avez une infection
opportuniste pulmonaire non identifiée, et les
interactions des différents médicaments
pourraient nous compliquer sérieusement la tache.
Alors pour l'instant, on ne traite pas et on cherche partout
ce que peut bien être cette vilaine bête ; pipi,
caca, crachat, sang bien sûr ; et le meilleur de tout,
lavage bronchique ...
Installez
le patient en position horizontale dans une petite salle
encombrée d'appareils en tout genre, en faisant en
sorte qu'il ne puisse pas voir l'écran vidéo,
des fois que ça le perturbe. À l'aide d'un spray,
prolongé d'un long tube, vaporisez au fond des fosses
nasales (hum...) un produit anesthésiant qui se
répand dans la gorge, un peu comme si vous essayiez
de respirer sous l'eau ; il faut avaler, bien sûr.
Délicieux.
Sortez de son bac de désinfection l'appareil lui
même, c'est à dire environ un mètre
cinquante de tube noir caoutchouté, et
présentez le devant le patient. Si celui-ci n'a pas
encore tourné de l'œil, introduire
l'extrémité du tube dans une voie
d'accès (au choix, la narine droite ou gauche).
Poussez gentiment, pendant que votre assistante immobilise
la tête du cobaye qui, généralement,
renâcle un peu à cette introduction ; d'autant
que le virage qui permet de redescendre vers les voies
aériennes est un peu délicat à
négocier. Jusque là, c'est simplement un peu
douloureux. La panique commence lorsque l'embout
pénètre dans la trachée et descend
tranquillement vers les bronches : c'est que, a priori, ce
n'est pas prévu pour ; et même tout est
organisé pour lutter contre, et heureusement encore,
sous peine de mourir étouffé à la
première cacahuète qui s'égare. Donc le
patient, sourd aux injonctions des officiants (calmez-vous,
respirez, ne toussez pas...) fait à peu près
tout ce qu'il peut pour éjecter cet alien, d'autant
plus énervé que, merde, ils sont
médecins ; ils le savent que c'est un RÉFLEXE !
comment voulez vous contrôler cela ?
Enfin, dès que la progression stoppe (après un
bon mètre, à vue de nez, si j'ose dire), les
choses se calment un petit peu et vous pouvez vous
concentrer sur le praticien qui, juste en face de vous, l'œil rivé dans le viseur, manipule son
boîtier de commande. Apparemment, on peut
régler les déplacements, l'éclairage
pour la vidéo, et surtout on peut introduire des
accessoires à l'intérieur du tube ; en
l'occurrence une longue tige terminée par ce qui
ressemble furieusement à un goupillon, du genre
à nettoyer les bouteilles... aïe aïe
aïe. Tant que cela progresse dans le tube, tout va bien
; mais lorsque cela émerge et commence un petit
frotti frotta destiné à arracher des cellules,
on a vraiment envie de hurler. Heureusement, c'est
très rapide et on passe immédiatement à
la suite des opérations ; il faut
récupérer ces particules. Donc extraction du
goupillon, préparation d'une seringue et injection
d'un liquide physiologique par le même moyen ; et
là, c'est carrément la noyade. Car sentir des
petites vagues qui font flic floc à cet endroit
là est assez perturbant ; seule option pour
éviter l'étouffement, respirer tout doucement
pour ne pas perturber ce petit marécage que le
praticien s'emploie d'ores et déjà à
aspirer et récupérer précieusement. Évidemment, tant qu'on y est on recommence deux ou trois
fois. Pourquoi se priver ?
Si avec tout ça on n'arrive pas à
piéger la bestiole, c'est qu'il faudra me
découper en morceaux pour aller la chercher tout au
fond de mes cellules !
à
suivre...
Shabin