Elisa
Bordeaux,
hiver 1986.
Lorsque
j'entrai dans la salle principale du labo, j'eus la
fâcheuse impression que les têtes se tournaient
vers moi ; bien sûr, vous ne pouvez pas regarder
partout en même temps ; mais un certain mouvement
général, que vous discernez du coin de l'œil tout en fixant la personne qui s'approche (et vous fixe elle
aussi), vous donne l'impression que vous êtes le
centre de l'attention. Il y a là toutes les blouses
blanches travaillant sur l'étude, médecins,
pharmaciens, biologistes, plus les
infirmières-secrétaires ; et dans un coin, le
groupe de cobayes que je m'apprêtais à
rejoindre. Et puis bien sûr, la responsable de cet
essai thérapeutique qui s'avance vers moi à
petit pas pressés, avec un air concerné. Elle
m'intercepte à mi-chemin et se plante devant moi,
m'isolant du reste du groupe. "Monsieur X ?" me
demande-t-elle, sans vraiment donner l'impression d'attendre
une réponse "euh... il faudrait que vous alliez voir
le docteur Machin, troisième étage, aile deux,
porte cent deux. Il vous attend."
J'ai
à nouveau cette sensation qu'il se passe quelque
chose de bizarre, et je réalise soudain que le niveau
sonore ambiant a chuté d'un seul coup. Je
relève la tête et regarde vers le fond de la
salle, par dessus son épaule ; et là ce n'est
plus une sensation vague : ils sont tous en train de nous
regarder. Je sais bien qu'on peut attirer l'attention,
plantés l'un en face de l'autre au milieu de
l'entrée, mais enfin, quand même, il se passe
quelque chose d'anormal. Bon, ça devait arriver un
jour ; cette fois ils ont vérifié les listes
et constaté que je n'étais absolument pas en
troisième année de médecine,
unité deux, comme je prétendais l'être ;
à l'instar des quelques copains qui m'ont introduit
dans le circuit.
Car il
existe un circuit des essais thérapeutiques, et
d'ailleurs aujourd'hui, la moitié des cobayes sont
des habitués. Il faut dire qu'à un certain
point dans la recherche pharmaceutique, il est
nécessaire de procéder à des essais
réels sur des personnes. Et comme, en
général, cela se passe dans un service
hospitalier, on se simplifie la vie en prenant ce que l'on a
sous la main : des étudiants en médecine,
jeunes, en bonne santé, et qui apprécient un
petit revenu supplémentaire. D'autant qu'ils sont les
mieux à même de comprendre ce qu'on leur fait,
et les moins susceptibles de faire n'importe quoi pendant la
durée de l'étude (comme se bourrer la gueule
ou prendre d'autres médicament en même temps).
Et puis, à partir de la troisième
année, il y a toute les chances qu'ils continuent
leur cursus jusqu'au bout. Et en cas de problème, ils
n'ont pas trop intérêt à faire de vague
; sous risque de se faire saquer dans tous les services
où ils passeront. On ne sait jamais.
Le problème, bien sûr, c'est le contrôle.
Parce que, déjà, cela fait des mois que je
pratique cette activité sans que personne n'ait
songé à vérifier pour commencer si
j'étais bien ce que je prétendais. Alors pour
le reste, vous pensez ! Il y ceux qui fument comme des
pompiers ("oui, absolument, non fumeur"), ceux qui picolent
comme des trous ("jamais d'alcool"), ceux qui
enchaînent essai sur essai ("non, même pas une
aspirine depuis trois mois") ; et même ceux qui
participent à plusieurs études en même
temps. Bien sûr, c'est malhonnête de leur part ;
il faut dissimuler ou même mentir effrontément
(comme moi) ; mais enfin, on les paye pour ça ; alors
il ne faut pas s'étonner qu'ils essaient d'en
profiter ; c'est à l'organisateur de vérifier
la qualité des cobayes. Évidement la seule
manière de garantir qu'il n'y a pas de biais (au
moins de ce coté là), serait d'enfermer tout
le monde pendant la durée du test ; seulement cela
coûterait plus cher : mobiliser du personnel, utiliser
des locaux ; et puis il faudrait compenser les participants.
Parce que pour les trouver, pas de problème. Il y a
des tas de gens qui n'ont pas grand chose à faire de
leur temps, et seraient ravis d'aller s'enfermer dans une
chambre pour une semaine, en échange d'une petite
rentrée supplémentaire. Moi pour commencer.
Je n'ai
pas vraiment le temps de discuter avec la responsable qui me
prend par le coude et me dirige vers la sortie, tout en me
glissant dans la main un bout de papier portant les
indications nécessaires. Docteur Machin,
troisième étage, aile deux, porte cent deux.
C'est tout de même bizarre, si le problème est
bien administratif, de m'envoyer voir un médecin.
Tout en me dirigeant vers l'ascenseur, je me dis que pour
cette étude (plutôt bien payée), je
risque malheureusement de ne pas passer l'étape de
qualification du bilan d'inclusion ; une petite prise de
sang il y a deux semaines, avec comme d'habitude : bilan
sanguin, vitesse de sédimentation,
contrôlé hépatique et Dieu sait quoi
encore ; la routine. Sauf que, cela me revient maintenant,
car ça nous a fait un peu jaser : forcément,
on nous a annoncé que le bilan inclurait un test
ELISA (un quoi ?) ; un test de dépistage du SIDA (ah
oui, le cancer des toxicos gays des saunas de San-Francisco)
; ne voyant pas en quoi cela nous concernait, nous avions
pris la chose un peu comme une blague (oui, comme ça
si on l'est on le saura). D'ailleurs je ne vois vraiment pas
pourquoi j'y pense, car je ne fréquente pas les
saunas, je ne suis pas homosexuel, je ne vis pas en
Californie et je ne me suis jamais shooté. Alors ?
Alors cela doit quand même bien avoir un rapport avec
les résultats du bilan : l'essai
précédent est encore trop proche, avec en
conséquence des traces de médicament ; ou
alors j'ai trop picolé ces temps derniers (assez
probable, quand j'y pense) et j'ai les gamma GT au
plafond.
J'arrive
à l'étage indiqué, m'engage dans l'aile
deux, sans même regarder le panneau qui annonce le
service, et m'arrête devant la porte cent deux ; avec
en gros le nom du docteur Machin, et en plus petit, en
dessous, sa qualité : psychiatre.
Tiens
donc. Pour le peu que j'en sache, on utilise les services de
ce genre de spécialiste, pour soigner les
agités du bocal. Or, je ne suis pas plus
névrosé que la moyenne, voire plutôt
moins ; et même si je l'étais, je ne vois pas
comment ils le sauraient. À nouveau, il ne peut y avoir de
rapport qu'avec les résultats du bilan sanguin. Ou
alors ... du test. Ils ont forcément trouvé un
signe biologique anormal (donc un médecin), mais qui
risque de me poser un problème psychologique (donc un
psy). Cela fait "cling" ; planté devant la porte, je
repasse dans ma tête la suite des
événements depuis que je suis entré
dans le labo. Toute autre explication est incohérente
; cette explication-là colle parfaitement. Alors, je
crois que je ne me rend pas encore bien compte ; mais
lorsque j'ouvre la porte, après avoir frappé,
je n'ai aucun doute : ça ne peut être que ça.
ELISA.
-"asseyez-vous ; vous savez pourquoi vous
êtes là ?"
-"est-ce que cela a un rapport avec le test de
dépistage du SIDA ?"
-"vous avez des raisons de penser cela ?"
Ça commence bien ; s'il ne sait que poser des questions, je
ne suis pas près d'être fixé ; pour
accélérer les choses tout en restant clair, je
lui explique mon raisonnement : je sais qu'il y avait un tel
test dans le bilan d'inclusion, on en a plaisanté ;
et lorsque j'arrive pour la première séance,
deux semaines plus tard, tout le monde tire la tronche en me
voyant ; et au lieu de m'inclure dans le processus, on
m'envoie consulter un médecin inconnu qui
s'avère être un psy. Je n'ai pas eu besoin de
beaucoup me forcer pour faire le rapprochement.
-"oui, c'est bien ça, vous êtes
séro-positif. Vous êtes étudiant en
médecine, alors vous devez savoir ce que cela
implique"
-"non"
-"vous ne savez pas ?"
-"non, je ne suis pas étudiant en
médecine"
Il jette un coup d'œil à la feuille, posée
sur son bureau, bien en face de lui.
-"je ne comprend pas ; il est marqué ici que, comme
les autres, vous êtes inscrits à la fac.
Troisième année, unité deux."
-"c'est ce que j'ai dit"
-"mais ce n'est pas exact ?"
-"non"
-"vous avez menti ?"
-"oui"
il soupire.
-"Est-ce que vous faites partie d'une catégorie
à risque, homosexuel, toxicomane ?"
-'non"
il soupire a nouveau.
-"bon, la première chose à faire, c'est de
recommencer le test pour confirmation, on ne sait jamais ;
je vous fais une ordonnance ; vous pouvez faire la prise de
sang ici aujourd'hui ; et voici l'adresse d'un centre
spécialisé ou l'on vous indiquera la marche
à suivre. Ça va aller ?"
-"oui".
Je me
dirige comme un zombie vers le centre de
prélèvement, sans trop y croire ; car des faux
négatifs, c'est assez fréquent ; mais des faux
positifs, c'est plutôt rare. Enfin, autant s'en
débarrasser tout de suite. À peine arrivé, une
infirmière m'assoit dans un fauteuil de
prélèvement : le dossier incliné en
arrière et les accoudoirs comme des gouttières
; cela doit simplifier la vie pour piquer la veine, et en
plus le patient peut tourner de l'œil sans problème.
Je la vois déchiffrer l'ordonnance et comme son
visage reste impassible, mais qu'elle prend beaucoup plus de
temps que nécessaire, d'autant que le sigle HIV en
majuscule est aisément identifiable, je comprend
qu'elle réfléchit au problème, tout en
faisant mine de lire. Bon ! de toute façon cela
risque de n'être que la première fois d'une
longue série ; autant s'habituer tout de
suite.
"Oui,
c'est pour un test HIV et j'ai déjà
été testé positif. C'est pour
confirmation ; alors vous devriez prendre des
précautions avec moi."
Elle me fixe un moment, toujours impassible, puis commence
à s'agiter dans la pièce en préparant
son matériel. Bon, je fais vraiment peur aux gens ;
ça va pas être simple.
Je me
retrouve dans le hall de l'hôpital, et me dirige vers
la sortie. Je vois à travers le mur de vitres, le
monde extérieur s'approcher, des voitures des arbres,
et me dit qu'une fois de l'autre coté, il va falloir
assumer. Et je n'ai aucune idée de la manière
dont je vais réagir.
Bon, avant
de risquer de perdre les pédales, il y a une chose
essentielle à faire. J'oblique vers les cabines
téléphoniques, poche, carte, numéro par cœur, allô
?
Allo, oui,
Catherine, c'est moi.
Ouiiii.
Euh... voila... je suis à l'hôpital et ...euh
... j'ai été testé positif.
Blanc.
Séropositif.
Blanc.
Il faudrait que tu fasses un test. Vite.
Blanc.
Ca va ?
Oui... ça va... Et toi, ça va ?
Oui.
Bon, je m'en occupe.
Je te rappelle.
Cling.
Ouf.
Shabin