Twavailler c'est two du'
Au
début, j'ai bien essayé de les convaincre des
bienfaits de l'amélioration de la production :
réaliser des nasses à poisson plus
volumineuses, inventer un système pour les remonter
plus vite, doubler la quantité afin de faire deux
tournées par jour. Et me voila en train de dessiner
les plans de deux pirogues accouplées, genre
catamaran, avec passerelle de levage des nasses par whinch
(couplé au moteur ?), vidage automatique, enfin un
truc qui marche raisonnablement.
Et puis très vite, je m'aperçoit que
l'idée les séduit certes (gagner plus
d'argent, vous pensez) ; mais avec la condition
impérative de ne pas travailler plus.
Évidement, en investissant et en travaillant vraiment
beaucoup, ils pourraient peut-être, au bout de
quelques années, payer des gens pour travailler pour
eux, et enfin avoir le temps de faire... ce qu'ils font
déjà en ce moment.
Alors tout ça pour avoir des chaussures et peut
être une mobylette, franchement !
Évidement, les traditions se perdent
et l'empire coca-cola ne cesse de s'étendre,
même dans ces contrées retirées et peu
solvables. Pour exemple, étudiant le régime
alimentaire traditionnel qui alterne poisson et poulet, des
esprits malins du commerce international ont jugé bon
d'importer des caisses de poulets surgelés des États Unis. Pas n'importe quel poulet : rien à voir avec
les magnifiques escalopes sans peau ni os, que l'on trouve
dans les supermarchés Américains ; non, juste
les pattes. Ce qui est totalement invendable ailleurs, ce
qui finit habituellement en farines alimentaires ou en
bouillon cube ; il faut bien commencer avec quelque chose.
D'ici dix ans, une fois qu'ils se seront mis à
travailler, que leur standing et donc, comme
conséquence directe, leurs besoins auront
augmentés, on passera peut-être à la
viande de porc (bas morceaux) ; pour le bœuf, on verra.
D'ailleurs, à bien y regarder, tout ce qui arrive
dans l'île s'apparente à l'usagé,
à la fin de série ou au plus bas de gamme.
Ainsi la centrale électrique (payée par je ne
sais plus quel pays Européen), d'un modèle
dont on ne se souvient même plus et livré sans
pièce détachée. Dans un pays ou une
simple clé à molette est
considérée comme un objet de valeur, vous ne
pouvez guère être étonnés de voir
des bougies en évidence à l'intérieur
de chaque foyer.
Donc les traditions se perdent, les goûts et les
envies évoluent, et on peut voir chaque matin (si on
se lève vraiment tôt) des groupes de gens
plutôt jeunes (et plutôt des femmes, il faut
bien le dire) attendre le transport qui va les mener
à la capitale pour leur journée de travail ;
c'est à dire supporter une heure de voyage à
fond la caisse dans un minibus bondé, avec du reggae
plein tube, conduit par un malade, avec arrêts
incessants, démarrages en trombe, dépassements
à l'aveugle, nids de poule ravageurs et mauvaises
odeurs. Avec une chance non négligeable de finir
à l'hôpital plutôt qu'au bureau.
Tout ça pour passer la journée à supporter le
mépris des patrons, qui ont une certaine tendance
à être blanc (et qui lorsqu'ils ne le sont pas,
compensent en étant encore plus arrogants) ; rentrer
par le même moyen, à la nuit tombée, et
devoir s'occuper un peu de la maison et des enfants. Et tout
ça pour recevoir un salaire (de misère)
régulier et pouvoir, ô suprême bonheur,
consommer avec délectation au supermarché qui
vient de s'ouvrir dans le sud.
Ou comment
arriver à vivre l'enfer en habitant au paradis.
Shabin