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Chroniques du sida ordinaire.


Témoignages => Chroniques => HIV HOP => Chap. 3. (2000)

HIV HOP


chapitre trois + entracte

Pour soigner ce deuxième épisode de furoncle, j'évitai soigneusement les prescriptions médicales et m'en remis aux recettes locales. Nos relations dans la montagne nous fournirent le remède adéquat, sous forme d'un kit comprenant une espèce de pâte à base de graisse animale et d'herbes variées ; et quelques feuilles de piments comme emplâtre.
À l'aide d'une spatule (ou quoi que ce soit d'approchant), appliquer la graisse médicinale sur une des feuilles ; une fois la surface bien couverte, présentez-la à la flamme d'une bougie (ou quoi que ce soit qui produise une flamme) en prenant garde de la bouger doucement, mais continuellement, afin d'éviter qu'elle ne s'enflamme ; la graisse grésille et se met à fondre ; lorsque toute la surface de la feuille est sous cet aspect fondant, appliquer à l'endroit désiré en exerçant une pression plus forte pendant quelques instants.
Qualité du pansement : irréprochable. Cela tient 24 heures sans bouger d'un poil, jusqu'au prochain changement. Je met au défi tous les sparadraps du monde de tenir plus de quinze minutes dans un endroit pareil !
Effet thérapeutique : excellent. En moins de dix jours, la chose avait germé, mûri, grossi, éclôt, vidé, séché.
Avantage aux coutumes locales, et je comptais beaucoup sur elles.

Malgré tout, devant cette recrudescence de signaux d'alarme, je m'étais décidé à faire un aller retour en Martinique, afin de procéder aux examens biologiques de rigueur. Cela n'avait pas été si simple, car à l'étranger depuis plusieurs années, donc inconnu de la sécurité sociale, donc cas particulier... mais enfin on y était arrivé.
Petit saut de puce en avion, et je passai de la jungle à la civilisation, qui se présenta sous la forme du luxueux aéroport (très "Starckien") de Fort de France. Un taxi rien que pour moi (et pas douze dans un minibus), une vraie autoroute (et pas une fausse route qui se transforme en piste), des embouteillages (j'avais oublié ce que c'était) ; bref tous les plaisirs indispensables de la vie moderne.

Je fut réceptionné par la responsable de l'association locale chargée de mon cas (et de ceux de mes semblables), qui m'amena directement au dispensaire et procéda elle-même à la prise de sang. Attentionnée, compatissante, faisant comme elle pouvait : "Oui monsieur ; alors, avec Noël et les familles qu'on reçoit, et les vacances, et ceux qui partent en métropole, et la fin d'année, enfin bref les résultats en Janvier". Merci bien.
D'ici la, rien d'autre à faire que de continuer à badigeonner mon furoncle (à la graisse de je ne sais quoi), de me vider le creux de la main régulièrement, et de fumer d'énormes pétards en pensant à autre chose.
Là où la médecine locale montra elle aussi rapidement ses limites, c'est lorsque j'ai commencé à tousser. Cela a débuté comme l'habituelle bronchite, dont nous avions traité quelques épisodes avec Andy, le médecin volontaire et britannique de l'hôpital du coin, St Jude, américain, lui, et financé et administré par je ne sais quel ordre de religieuses du middwest. Cette fois les antibiotiques étaient manifestement inopérants ; alors, examens complémentaires.

à suivre...

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.


Entracte

Twavailler c'est two du'

Au début, j'ai bien essayé de les convaincre des bienfaits de l'amélioration de la production : réaliser des nasses à poisson plus volumineuses, inventer un système pour les remonter plus vite, doubler la quantité afin de faire deux tournées par jour. Et me voila en train de dessiner les plans de deux pirogues accouplées, genre catamaran, avec passerelle de levage des nasses par whinch (couplé au moteur ?), vidage automatique, enfin un truc qui marche raisonnablement.
Et puis très vite, je m'aperçoit que l'idée les séduit certes (gagner plus d'argent, vous pensez) ; mais avec la condition impérative de ne pas travailler plus.
Évidement, en investissant et en travaillant vraiment beaucoup, ils pourraient peut-être, au bout de quelques années, payer des gens pour travailler pour eux, et enfin avoir le temps de faire... ce qu'ils font déjà en ce moment.
Alors tout ça pour avoir des chaussures et peut être une mobylette, franchement !

Évidement, les traditions se perdent et l'empire coca-cola ne cesse de s'étendre, même dans ces contrées retirées et peu solvables. Pour exemple, étudiant le régime alimentaire traditionnel qui alterne poisson et poulet, des esprits malins du commerce international ont jugé bon d'importer des caisses de poulets surgelés des États Unis. Pas n'importe quel poulet : rien à voir avec les magnifiques escalopes sans peau ni os, que l'on trouve dans les supermarchés Américains ; non, juste les pattes. Ce qui est totalement invendable ailleurs, ce qui finit habituellement en farines alimentaires ou en bouillon cube ; il faut bien commencer avec quelque chose. D'ici dix ans, une fois qu'ils se seront mis à travailler, que leur standing et donc, comme conséquence directe, leurs besoins auront augmentés, on passera peut-être à la viande de porc (bas morceaux) ; pour le bœuf, on verra.
D'ailleurs, à bien y regarder, tout ce qui arrive dans l'île s'apparente à l'usagé, à la fin de série ou au plus bas de gamme. Ainsi la centrale électrique (payée par je ne sais plus quel pays Européen), d'un modèle dont on ne se souvient même plus et livré sans pièce détachée. Dans un pays ou une simple clé à molette est considérée comme un objet de valeur, vous ne pouvez guère être étonnés de voir des bougies en évidence à l'intérieur de chaque foyer.
Donc les traditions se perdent, les goûts et les envies évoluent, et on peut voir chaque matin (si on se lève vraiment tôt) des groupes de gens plutôt jeunes (et plutôt des femmes, il faut bien le dire) attendre le transport qui va les mener à la capitale pour leur journée de travail ; c'est à dire supporter une heure de voyage à fond la caisse dans un minibus bondé, avec du reggae plein tube, conduit par un malade, avec arrêts incessants, démarrages en trombe, dépassements à l'aveugle, nids de poule ravageurs et mauvaises odeurs. Avec une chance non négligeable de finir à l'hôpital plutôt qu'au bureau.
Tout ça pour passer la journée à supporter le mépris des patrons, qui ont une certaine tendance à être blanc (et qui lorsqu'ils ne le sont pas, compensent en étant encore plus arrogants) ; rentrer par le même moyen, à la nuit tombée, et devoir s'occuper un peu de la maison et des enfants. Et tout ça pour recevoir un salaire (de misère) régulier et pouvoir, ô suprême bonheur, consommer avec délectation au supermarché qui vient de s'ouvrir dans le sud.

Ou comment arriver à vivre l'enfer en habitant au paradis.

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.

chapitre quatre



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