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Chroniques du sida ordinaire.


Témoignages => Chroniques => HIV HOP => Chap. 2. (2000)

HIV HOP


chapitre deux + entracte

Évidement, attraper un furoncle dans un pays où le staphylocoque est à peu près aussi courant que la noix de coco, et où les conditions sanitaires sont souvent limites, il n'y a pas de quoi s'affoler. Seulement, il y eut d'autres signes de dérive : cette petite infection au menton, qui m'accompagnait depuis longtemps et récidivait de loin en loin, était réapparue en force, en refusant de se laisser traiter comme un vulgaire impétigo supposé, avec une quelconque crème antibiotique ; il ne faisait que croître et embellir, jusqu'à m'orner le bas du visage d'une croûte peu appétissante. Et puis le retour de ces petites bulles de pus que je connaissais bien, et qui apparaissaient régulièrement sur la face interne des doigts, voire même sur la paume de la main droite ; restées un mystère pour tous les labos auxquels j'avais soumis des échantillons aux cours des années (leurs réponses laconiques n'indiquaient jamais rien d'autre que la présence de "lymphocytes morts") ; elles étaient de retour, mais animées d'une vivacité étonnante, et d'une capacité de croissance effarante. Elles apparaissaient en général à plusieurs en même temps, réparties sur tout l'intérieur de la main droite ; trois ou quatre petits points rouges et douloureux qui se transformaient très vite en petites boules jaunes, dures et gonflées, remplies de pus, juste sous la peau. À partir de là, tout allait très vite : chacune dans son coin, elles grossissaient à vue d'œil, décollant la peau sur tout leur pourtour, afin de remplir l'espace ainsi gagné des humeurs qu'elles semblaient secréter. Cette augmentation de surface étant très rapide, l'effet principal était qu'elles semblaient se rapprocher ; et ce qui n'était au début que plusieurs phénomènes de croissance anarchique, devenait une organisation aux buts mystérieux et inquiétants ; il semblait que ces choses se concertaient en vue d'opérer une jonction. En moins d'une semaine, la mission était accomplie : les différentes bulles s'étaient approchées les une des autres, les parois s'étaient frottées, puis un canal de jonction s'était formé, provoquant rapidement la disparition de toute séparation ; les deux entités ne formant plus qu'une, comme deux gouttes de mercure se rencontrant sur une lamelle : gloup. Je me retrouvais donc à plusieurs reprise avec, littéralement, un œuf au creux de la main. Il me fallait donc vider la chose à coup d'aiguille (plus tard, j'apprendrai à le faire plus proprement à coup de seringue) et éponger des quantités impressionnantes de pus, puis à désinfecter et tartiner de différents onguents ; tout ça dans un coin pas vraiment stérile.

Et puis, quelques semaines plus tard, il y en eut un autre ; de clou. Au même endroit, sur l'autre cuisse. Le premier m'avait pourri une "journée créole", où nous avions tenté de faire le tour de l'île en minibus, afin de visiter toutes les manifestations locales ; mais dans un véhicule au confort aléatoire, incompatible avec la prune en train de pousser dans ma cuisse. Celui-ci allait me pourrir Noël, où je devrais me contenter, depuis mon canapé, d'écouter la litanie des chants et des prières en provenance de l'église toute proche, portée par le vent du soir par dessus les bananiers, pour venir pénétrer notre salon, à travers les murs ajourés.
En effet, le mur qui ferme notre appartement, du côté village, est extrêmement intéressant : il s'agit d'un empilement de blocs de ciment tout ce qu'il y a de commun, mais montés en quinconce, de manière à ménager des emplacements vides ; à la manière d'une clostra. Le résultat est que, si l'on se livre à un rapide calcul, on s'aperçoit qu'il y a presque autant de "vides" que de "pleins". Un mur, car il s'agit bien d'un mur, après tout, mais qui laisse passer le vent, les sons, les odeurs. À la fois un mur et un "non-mur". Évidement, je suppose que de l'extérieur, on entend aussi bien les éclats de voix de nos disputes que nous percevons nous-mêmes les insultes et les invectives des pêcheurs déjà ivres morts dès cinq heure du matin, côté mer.
De ce côté, l'appartement est cerné d'une espèce de galerie extérieure qui me fournit un point d'observation stratégique : sur la plage, les retours de pêche, où l'on souffle dans le "lambi" (espèce de gros coquillage, comme une conque), à la manière d'une trompe de chasse, afin de prévenir tout le village d'une arrivée de poisson ; la version locale du tam-tam ou des signaux de fumée. Juste en dessous de nous, les joueurs de dominos, installés sous un auvent déchiré, accrochés à leur baraquement, assis sur tout ce qui peut servir de siège, imbibés de rhum agricole (surnommé "strong rhum" avec ses 70 degrés) qui circule de main en main pour être avalé à grande lampées, ou éventuellement mélangé à du Coca-Cola (tiède) dans des fonds de bouteilles en plastique.
Chacun à leur tour, ils se lèvent pour brandir leur domino le plus haut possible au dessus de leur tête, et le plaquer avec violence sur la table, provoquant une véritable détonation au moment où la petite tête cloutée qui orne le centre du domino s'écrase sur le plateau du jeu ; tout cela avec force insultes, vociférées à pleine voix, dont la plus fréquente ("salooope!") se passe de traduction. À ce sujet, j'ai cru comprendre que ce qualificatif n'était pas réservé au genre féminin, mais applicable à tout le monde, animaux y compris, quel que soit leur sexe, voire même à des situations. Pratique.
De l'autre côté, les joueurs de "pokina", sorte de loto à dix centimes qui se joue avec un minimum de matériel : un jeux de carte en ruine, la plupart du temps incomplet, un plateau de jeu sale, déchiré, tâché, où l'on distingue à peine les figures ; jeté à même le sol sableux, au milieu des joueurs assis ou accroupis, et les jetons remplacés par n'importe quoi (cailloux, coquillages, capsules...). Ici aussi, on hurle, mais seulement quand on gagne ("pokina!"). L'ambiance est sensiblement plus tendue ; même s'il ne s'agit que de quelques francs, c'est de l'argent.
Quelques enfants jouent dans le hamac improvisé, bricolé dans un vieux filet, accroché entre deux cocotiers. Le défilé continu d'hommes (peu), de femmes (beaucoup) et d'enfants (la majorité) trimbalant des seaux d'eau, dans tous les sens, semble-t-il. Ici, on se rend mieux compte de la merveille de confort qu'apporte une chose aussi simple, aussi habituelle, aussi anodine que l'eau courante.
Au milieu de tout cela traînent des dealers d'occasion, en quête d'un client, des glandeurs cherchant à s'occuper, des ados au regard sombre en attente d'une occasion de rafler quelque chose. Et des chiens, vilains bâtards à moitié pelés pour la plupart, ravagés de puces, infestés de tiques, se grattant sans arrêt dans l'espoir de calmer les démangeaisons incessantes que leur infligent parasites et champignons. Et des poulets chétifs, picorant toutes les saloperies qui traînent, avec une préférence pour les vieilles tripes de poisson.
Et tout cela est coloré à souhait, à la sonorité variée sur fond de bruit de mer, riche des odeurs mélangées de cuisine, de feux de bois, d'air marin et de vieux poissons, tant et si bien que peu à peu, sous la chaleur écrasante d'un soleil rarement voilé, se crée quelque chose de plus qui vous pénètre insidieusement, un peu comme un anesthésique, et dans laquelle vous vous laissez lentement sombrer : une Ambiance. L'impression un peu étrange qu'il y a comme une sorte d'accord qui vous lie à ce monde.

à suivre...

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.


Entracte

Quelle heure hait-il ?

Supposez que je sois un monstre sans pitié, assoiffé du sang des hommes, avide de leur vie ; que mon but soit de me les aliéner à jamais, afin que leur vie ainsi asservie contribue à mon existence ; que je règne sur eux pour toujours ; que je sois juge en tout, autorité indiscutée ; que ferais-je ? Je crois que je commencerais par organiser le temps. Car pour bien garder des gens en esclavage, il faut les occuper le plus possible, leur imposer un emploi du temps ; qu'ils ne commencent pas à rêvasser, à imaginer, à se poser des questions. Donc, organiser la vie autour du temps ; faire croire qu'il existe une échelle naturelle à laquelle nous devons nous conformer (le jour, la nuit, donc l'heure). Il suffit juste, au début, d'installer une espèce de cadre dans lequel on peut fourrer les choses que l'on a à faire. Mais très vite, la chose prend vie, et bientôt, le temps devient l'acteur principal ; avant de pouvoir faire quelque chose que l'on sait avoir à faire, que l'on désire faire à ce moment, il faut avoir quelque chose de plus : il faut avoir le temps. Et dès que vous avez cette préoccupation, ça y est vous êtes occupés tout le temps. Car vous ne laissez plus les choses arriver, mais essayez de trouver une chose à faire pour chaque moment. C'est en gros la taille ou la qualité de l'instant à venir qui va décider de votre occupation, et chaque instant demande qu'on lui trouve une occupation. Vous voila bien occupés.

Supposez que je sois un truc bien dégueulasse, une entité vraiment inhumaine et cynique, vivant et profitant sur le dos des humains ; si j'étais, disons, l'Économie. Et bien, tout de suite, je profiterais du temps pour inventer la pointeuse : KLING ! Car enfin, depuis quand s'intéresse-t-on au temps qu'il faut pour produire, mettons, dix parpaings en ciment, sinon depuis que l'on paye quelqu'un pour le faire ? Pour fonctionner, la logique économique a désespérément besoin d'une organisation rigide du temps, car c'est ce que l'on achète.
Et heureusement encore ! sinon, vous imaginez ? On pourrait voir à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, je ne cite personne, Morz (à moitié saoul) claquer les dominos avec ses potes ; Daniel réciter tout haut la litanie des cartes de la Pokina ; Busch assis sur la plage, rouler un énorme pétard avec deux ou trois autres rastas ...

Et pendant ce temps là, l'Économie trépigne !!!

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.

chapitre trois



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