Évidement, attraper
un furoncle dans un pays où le staphylocoque est
à peu près aussi courant que la noix de coco,
et où les conditions sanitaires sont souvent limites,
il n'y a pas de quoi s'affoler. Seulement, il y eut d'autres
signes de dérive : cette petite infection au menton,
qui m'accompagnait depuis longtemps et récidivait de
loin en loin, était réapparue en force, en
refusant de se laisser traiter comme un vulgaire
impétigo supposé, avec une quelconque
crème antibiotique ; il ne faisait que croître
et embellir, jusqu'à m'orner le bas du visage d'une
croûte peu appétissante. Et puis le retour de
ces petites bulles de pus que je connaissais bien, et qui
apparaissaient régulièrement sur la face
interne des doigts, voire même sur la paume de la main
droite ; restées un mystère pour tous les
labos auxquels j'avais soumis des échantillons aux
cours des années (leurs réponses laconiques
n'indiquaient jamais rien d'autre que la présence de
"lymphocytes morts") ; elles étaient de retour, mais
animées d'une vivacité étonnante, et
d'une capacité de croissance effarante. Elles
apparaissaient en général à plusieurs
en même temps, réparties sur tout
l'intérieur de la main droite ; trois ou quatre
petits points rouges et douloureux qui se transformaient
très vite en petites boules jaunes, dures et
gonflées, remplies de pus, juste sous la peau. À partir de là, tout allait très vite : chacune
dans son coin, elles grossissaient à vue d'œil,
décollant la peau sur tout leur pourtour, afin de
remplir l'espace ainsi gagné des humeurs qu'elles
semblaient secréter. Cette augmentation de surface
étant très rapide, l'effet principal
était qu'elles semblaient se rapprocher ; et ce qui
n'était au début que plusieurs
phénomènes de croissance anarchique, devenait
une organisation aux buts mystérieux et
inquiétants ; il semblait que ces choses se
concertaient en vue d'opérer une jonction. En moins
d'une semaine, la mission était accomplie : les
différentes bulles s'étaient approchées
les une des autres, les parois s'étaient
frottées, puis un canal de jonction s'était
formé, provoquant rapidement la disparition de toute
séparation ; les deux entités ne formant plus
qu'une, comme deux gouttes de mercure se rencontrant sur une
lamelle : gloup. Je me retrouvais donc à plusieurs
reprise avec, littéralement, un œuf au creux de la
main. Il me fallait donc vider la chose à coup
d'aiguille (plus tard, j'apprendrai à le faire plus
proprement à coup de seringue) et éponger des
quantités impressionnantes de pus, puis à
désinfecter et tartiner de différents onguents
; tout ça dans un coin pas vraiment
stérile.
Et puis,
quelques semaines plus tard, il y en eut un autre ; de clou.
Au même endroit, sur l'autre cuisse. Le premier
m'avait pourri une "journée créole", où
nous avions tenté de faire le tour de l'île en
minibus, afin de visiter toutes les manifestations locales ;
mais dans un véhicule au confort aléatoire,
incompatible avec la prune en train de pousser dans ma
cuisse. Celui-ci allait me pourrir Noël, où je
devrais me contenter, depuis mon canapé,
d'écouter la litanie des chants et des prières
en provenance de l'église toute proche, portée
par le vent du soir par dessus les bananiers, pour venir
pénétrer notre salon, à travers les
murs ajourés.
En effet, le mur qui ferme notre appartement, du
côté village, est extrêmement
intéressant : il s'agit d'un empilement de blocs de
ciment tout ce qu'il y a de commun, mais montés en
quinconce, de manière à ménager des
emplacements vides ; à la manière d'une
clostra. Le résultat est que, si l'on se livre
à un rapide calcul, on s'aperçoit qu'il y a
presque autant de "vides" que de "pleins". Un mur, car il
s'agit bien d'un mur, après tout, mais qui laisse
passer le vent, les sons, les odeurs. À la fois un mur et un
"non-mur". Évidement, je suppose que de
l'extérieur, on entend aussi bien les éclats
de voix de nos disputes que nous percevons nous-mêmes
les insultes et les invectives des pêcheurs
déjà ivres morts dès cinq heure du
matin, côté mer.
De ce côté, l'appartement est cerné
d'une espèce de galerie extérieure qui me
fournit un point d'observation stratégique : sur la
plage, les retours de pêche, où l'on souffle
dans le "lambi" (espèce de gros coquillage, comme une
conque), à la manière d'une trompe de chasse,
afin de prévenir tout le village d'une arrivée
de poisson ; la version locale du tam-tam ou des signaux de
fumée. Juste en dessous de nous, les joueurs de
dominos, installés sous un auvent
déchiré, accrochés à leur
baraquement, assis sur tout ce qui peut servir de
siège, imbibés de rhum agricole
(surnommé "strong rhum" avec ses 70 degrés)
qui circule de main en main pour être avalé
à grande lampées, ou éventuellement
mélangé à du Coca-Cola (tiède)
dans des fonds de bouteilles en plastique.
Chacun à leur tour, ils se lèvent pour brandir
leur domino le plus haut possible au dessus de leur
tête, et le plaquer avec violence sur la table,
provoquant une véritable détonation au moment
où la petite tête cloutée qui orne le
centre du domino s'écrase sur le plateau du jeu ;
tout cela avec force insultes, vociférées
à pleine voix, dont la plus fréquente
("salooope!") se passe de traduction. À ce sujet, j'ai cru
comprendre que ce qualificatif n'était pas
réservé au genre féminin, mais
applicable à tout le monde, animaux y compris, quel
que soit leur sexe, voire même à des
situations. Pratique.
De l'autre côté, les joueurs de "pokina", sorte
de loto à dix centimes qui se joue avec un minimum de
matériel : un jeux de carte en ruine, la plupart du
temps incomplet, un plateau de jeu sale,
déchiré, tâché, où l'on
distingue à peine les figures ; jeté à
même le sol sableux, au milieu des joueurs assis ou
accroupis, et les jetons remplacés par n'importe quoi
(cailloux, coquillages, capsules...). Ici aussi, on hurle,
mais seulement quand on gagne ("pokina!"). L'ambiance est
sensiblement plus tendue ; même s'il ne s'agit que de
quelques francs, c'est de l'argent.
Quelques enfants jouent dans le hamac improvisé,
bricolé dans un vieux filet, accroché entre
deux cocotiers. Le défilé continu d'hommes
(peu), de femmes (beaucoup) et d'enfants (la
majorité) trimbalant des seaux d'eau, dans tous les
sens, semble-t-il. Ici, on se rend mieux compte de la
merveille de confort qu'apporte une chose aussi simple,
aussi habituelle, aussi anodine que l'eau courante.
Au milieu de tout cela traînent des dealers
d'occasion, en quête d'un client, des glandeurs
cherchant à s'occuper, des ados au regard sombre en
attente d'une occasion de rafler quelque chose. Et des
chiens, vilains bâtards à moitié
pelés pour la plupart, ravagés de puces,
infestés de tiques, se grattant sans arrêt dans
l'espoir de calmer les démangeaisons incessantes que
leur infligent parasites et champignons. Et des poulets
chétifs, picorant toutes les saloperies qui
traînent, avec une préférence pour les
vieilles tripes de poisson.
Et tout cela est coloré à souhait, à la
sonorité variée sur fond de bruit de mer,
riche des odeurs mélangées de cuisine, de feux
de bois, d'air marin et de vieux poissons, tant et si bien
que peu à peu, sous la chaleur écrasante d'un
soleil rarement voilé, se crée quelque chose
de plus qui vous pénètre insidieusement, un
peu comme un anesthésique, et dans laquelle vous vous
laissez lentement sombrer : une Ambiance. L'impression un
peu étrange qu'il y a comme une sorte d'accord qui
vous lie à ce monde.
à
suivre...
Shabin