J'ai eu beau leur dire qu'il n'y avait rien
dans les bagages, le règlement c'est le
règlement ; et on s'est tapé la fouille de
toutes nos affaires, avec examen de chaque pièce de
tissu, inspection de tous les objets, ouverture de tous les
sacs, poches et boites, jusqu'à mes
médicaments dont les flacons furent soigneusement
vidés. Et ils ont eu bien raison, car tout au fond de
ma blague à tabac (rangée avec une
série d'objet personnels), dans un bout de feuille de
papier pliée astucieusement, voila-t-il pas que
"tiens, qu'est ce que c'est que ces petites
graines ?..."
Ah ben ça alors ! Les graines de marijuana que m'a un
jour donné Horus, en me précisant que ni
elles, ni les générations d'avant, n'avaient
eu le moindre contact avec un engrais ou un produit chimique
industriel. Cent pour cent naturel. Que j'avais
égarées, bien sûr. Je suis tout surpris
de les retrouver et ça les fait marrer ; car, bon, il
n'y a pas grand chose. Mais ils les mettent de coté
tout de même.
On passe aux choses sérieuses, le sac de golf.
Là, je m'en occupe moi-même. J'ouvre la poche
latérale, sort mes vieilles chaussures au cuir tout
éraflé (à moitié rongées
par l'humidité et aux clous encore plus
rouillés que le pick-up de Brian), extrait de chacune
un saucisson de belle taille, enveloppé dans du
plastique (totalement inefficace, donc) et les pose sur le
bureau, tandis que la pièce s'emplit d'une odeur
caractéristique. Vraiment fraîche cette herbe ;
leur chien a dû devenir complètement
cinglé.
Et là, bien que ce soit très
éloigné d'une grosse prise, je vois bien
qu'ils sont heureux comme des gosses ; et ils se pressent
tous les quatre autour de la balance, pour voir combien il y
en a. Content de vous faire plaisir, les gars.
Seulement, maintenant qu'ils ont trouvé ça, il
y a une chose qu'ils ne peuvent éviter (car,
bizarrement, je vois bien que ça les gêne plus
que moi (il faut dire que je suis un peu dans le cirage,
tant je suis fatigué ; je sors à peine d'un
mois d'hôpital bien tassé, tout de même)
: la fouille au corps.
Déjà, ils exemptent Valérie d'office
(pas très professionnel, mais ça nous arrange
tous). Ensuite ils m'emmènent à deux vers une
cellule, me demandent mes chaussures (en me regardant le
nombril), puis ma chemise (en regardant leurs pieds) qu'ils
tâtent vaguement du bout des doigts, mon pantalon (en
regardant le mur) dans l'examen duquel ils se penchent avec
un bel ensemble, et finalement me demandent (avec quelques
efforts, et en regardant ailleurs) de baisser mon
caleçon, puis de faire un tour complet sur moi
même. Alors qu'il doit se passer quelque chose de
passionnant dans le couloir, vu qu'à cette
étape, ils sont pratiquement en dehors de la cellule.
Bon, je n'ai pas deux kilos de crack collés sous les
aisselles (comme il s'en doutaient), et ne veulent rien voir
de plus. Touchants ces douaniers.
Nous
revoilà dans le bureau, et on passe à
l'interrogatoire.
- Bon, vous reconnaissez que vous transportez une
marchandise illégale?
- ben oui, bien sûr.
Ça l'étonne de plus en plus. Je n'essaie
même pas de lui monter le bateau "c'est pas à
moi, quelqu'un l'a mis là, je ne sais pas de quoi
vous parlez..." ; mais d'un autre côté je ne suis pas
non plus complètement effondré, et je lui fait
des aveux sur le ton d'une conversation de salon. Donc il
est très étonné, et je me fais un malin
plaisir de lui montrer que moi, je suis étonné
de son étonnement ; j'aimerais bien lui faire
comprendre que pour moi, c'est tout naturel de se promener
avec ça.
- et quelle est la valeur de la marchandise ?
- Ahhhhhh...et bien ça, je ne peux pas vous dire.
- combien ça vaut ?
- si je ne peux pas vous le dire c'est parce que je ne le
sais pas ...
- mais enfin, combien vous l'avez achetée ?
- ah mais je ne l'ai PAS achetée.
- comment ça ?
- Ben non, on me l'a donnée.
Là ça l'arrête. Il me regarde un moment
avec un air incrédule, se tourne vers ses copains
avec des sourcils qui vont bientôt toucher ses
cheveux, et ne trouvant aucune aide de ce côté
là (ils font tous exactement la même
tête) me fixe à nouveau.
- Ben oui, juste avant de partir de Ste Lucie, un ami rasta
m'a donné ça pour que une fois chez moi, je
puisse fumer la "bon'zeb" en pensant à eux.
Il ne veut toujours pas comprendre.
- voyez-vous, chez les rastas, enfin, les vrais, il existe
de nombreuses règles de conduite, comme ne pas tuer,
ne pas voler, etc... qui, si elles sont suivies
scrupuleusement (nous parlons des vrais rastas, hein ?)
mènent par exemple à être
végétarien (pour ne pas tuer une vie) et
à ne jamais vendre de ganja. Car se serait voler que
de vendre une chose offerte par Jah. La ganja, ça ne
se vend pas, ça se partage. C'est une règle de
base. D'ailleurs, la prochaine fois que vous chopez un de
ces pseudo-rastas qui dealent à tous les coins de rue
de Fort De France (et autour de "la savane" en particulier),
si vous voulez vraiment leur faire honte, laissez tomber la
morale ; dites leur juste que Jah les regarde. Car ils
violent une règle fondamentale de leur philosophie,
mais ça l'homme blanc le sait rarement.
Là j'ai l'impression d'être à
l'école. Côté professeur évidement. Ils
m'ont laissé parler tout ce temps, m'on
écouté sans bouger, et semblent même
être intéressés... Étonnants ces
douaniers.
Ils se réveillent doucement, reviennent à leur
formulaire, et se demandent bien ce qu'ils vont marquer dans
la case. Il n'y a manifestement pas la place d'y
écrire tout ça, et "valeur nulle", ça
va avoir du mal à passer. Alors ils discutent un
moment (ils sont plus au courant des tarifs que moi) et
finissent par se mettre d'accord sur une somme. Ils
commencent vraiment à me plaire.
Petit remue ménage, l'un part avec le formulaire,
l'autre avec les pièces à conviction, le
troisième vers le prochain avion, et le dernier...
nous garde. Il nous explique qu'habituellement, enfin selon
le règlement, il devrait nous attacher au radiateur
(si, si, il Y A un RADIATEUR dans la salle d'interrogatoire
du service des douanes, à Fort De France) qu'il nous
montre du doigt, et qui, je le suppose, ne doit servir
qu'à ça (quoique, si ils mettent la clim
à fond pour les touristes, les autochtones doivent
lancer le chauffage dans leurs bureaux), mais que cette
fois, ça n'a pas l'air nécessaire. Il faut
dire que ni l'un ni l'autre ne montrons le moindre signe
d'agressivité, et que de toute façon, vu notre
état, il ne risque pas grand chose.
- et maintenant, il se passe quoi ?
- et bien mon collègue contacte le Préfet de
Police...
(oh merde, un vendredi soir, ça ne met pas de bonne
humeur...)
- ...pour lui soumettre l'affaire. Il peut demander une
garde à vue avant interrogatoire par la police,
...euh ... lundi.
(oh putain, un week end en taule ...)
- ou ?
- si c'est une toute petite prise, il peut faire
relâcher avec juste une amende. Pas de casier,
rien.
- et nous, on est une petite prise, ou une grosse prise
?
- ben... vous, il y en a un peu beaucoup. Mais bon, on voit
bien que vous ne trafiquez pas ; la consommation
personnelle, ça passe mieux ; c'est les passeurs
qu'on essaie d'arrêter. Mais enfin quand même,
il y en beaucoup.
- on a une chance quand même ?
- fff ... normalement non. Mais, bon j'ai discuté
avec mes collègues, et on est tous d'accord pour
proposer une simple amende.
- alors c'est vous qui décidez ?
- non, pas vraiment. Disons que d'habitude avec cette
quantité, vous n'y coupez pas. Maintenant, si on lui
explique que vous n'êtes pas un dealer, ni un voyou,
et qu'on est d'accord pour vous laisser partir, ça
peut marcher.
De plus en plus sympas les gars.
Il nous laisse aller aux toilettes, chacun son tour, SANS
nous accompagner (en nous précisant que d'habitude
..., mais que là c'est spécial...).
Détail amusant, il y a une grille au fond de
l'urinoir. Bien sûr ; le premier endroit pour se
débarrasser d'un petit sachet encombrant. Évident,
mais je n'y avais pas pensé.
On est bien restés deux heures avec notre douanier
moustachu, à parler de choses et d'autres. Bien
sûr, il nous a raconté quelques "grosses
prises", et je le lançai sur le sujet de "à
quoi on les repère". Alors là, c'était
pas très clair dans son esprit. Car, bien
qu'affirmant avoir de bons résultats, il fut
incapable de nous définir un suspect-type. Parfois
c'est le jeune négligé, mais parfois aussi,
c'est le cadre cravaté ou la mère de famille
avec ses gosses (et là, une histoire sur les couches
culottes remplies de coke) ; c'est une question de flair,
nous dit il. Exactement comme pour le chien, hormis que le
chien SAIT pourquoi il aboie, car il reconnaît une
odeur. Le douanier, lui, travaille d'une manière
beaucoup moins rationnelle, car il "flaire" quelque chose,
sans savoir ce que c'est. On pourrait dire qu'il travaille
au pif.
Comme nous l'avons amadoué, il finit même,
après quelques contorsions, et pas mal de gêne,
par nous demander "et... finalement, quel effet ça
fait, ... de fumer de l'herbe ?...". Je rêve. Ce type
passe sa vie à surveiller, suspecter, interpeller,
fouiller des gens ; tout ça au cas où ils
détiendraient une substance interdite, dont il a
déjà vu passer l'équivalent de
plusieurs tonnes, et en plus ça pousse tout seul dans
cette île, avec des gens qui en fument pratiquement
à tous les coins de rue, et bien il n'a jamais
essayé. De plus en plus étonnant.
Je ne rate pas une telle occasion de faire un peu de
promotion (et d'instruction) en prenant bien garde de ne pas
trop en faire, et d'énoncer la stricte
réalité. Que fumer rend un peu bête,
c'est vrai, mais en décontractant, pas en excitant.
Qu'un fumeur, même ayant abusé, n'a jamais
envie de cogner sur son voisin, ni de violer sa voisine, ni
de rouler à cent cinquante dans une
agglomération. Et que à mon avis, si on
remplaçait l'alcool par le cannabis, dans toutes les
occasions où il est consommé, on
règlerait d'un coup pas mal de problèmes de
société.
Je ne sais pas s'il me croit complètement, mais en
tout cas, il aura eu l'occasion de se confronter au point de
vue de l'utilisateur. C'est toujours ça. Je ne peut
pas non plus évangéliser cannabiquement tous
les douaniers du monde.
Le
collègue en charge de la procédure finit par
revenir, et nous annonce que ça va marcher, qu'il
suffit de remplir un ou deux formulaires, de payer l'amende,
et on nous relâche. Soulagement.
Premier formulaire sur lequel un de nos artistes
(courbé en deux sur la feuille, les doigts
serrés sur son crayon et le bout de la langue
pointant entre ses lèvres) s'occupe à
décrire les faits qui nous ont conduits là ;
j'apprend ainsi qu'un certain "Rak" (le fameux chien, qui
depuis, je suppose, avec tout ce qu'il s'est pris dans les
cellules olfactives, a dû partir en cure de
désintoxication) a "montré des signes
très nets d'excitation au passage d'un sac de golf de
couleur rouge" (je suis sûr qu'il a mordu quelqu'un),
qu'ils ont consulté les étiquettes,
identifié les propriétaires du lot de bagage,
et les ont interpellés en salle d'embarquement. Le
reste, on connaît.
Deuxième formulaire, auquel je participe, car il
s'agit en gros d'un contrat à l'amiable, entre moi et
l'administration, qui s'engage à abandonner toute
poursuite, sous réserve du paiement immédiat
(et en liquide) d'une amende d'un montant de ... merde, on
n'a pas assez,... trois mille cinq cent francs. Ah. Je le
leur dit bien sûr. Ils se renfrognent ; pas de pognon
pas de contrat ; donc, en taule.
"on a bien une carte bleue..." ah, là, ça peut
s'arranger. Bien qu'on ne le fasse pas habituellement, on va
faire une exception (encore !), et on nous accompagne jusque
dans le hall de l'aéroport, vers un des distributeurs
d'argent (alors qu'on devrait être menotté
à un radiateur au fond de leurs bureaux) ; là,
la bonne fée des transactions bancaires
électroniques est avec nous, car nous arrivons
à réunir la rançon.
Retour au
bureau, versement de la somme, dernières signatures,
"vos exemplaires à conserver", et ils nous
raccompagnent vers la sortie, nos bagages soigneusement
alignés sur des chariots (qu'ils poussent), et
là, au moment de se séparer, arrive la chose
la plus incroyable, la plus inattendue,... et finalement la
plus agréable : ils s'excusent . Oui, oui, comme je
vous le dis :
"Vous savez on est désolés de vous avoir fait
subir tout ça, car vous êtes des gens bien,
mais on ne fait pas ce qu'on veut ; il y a le
règlement ; alors, nos excuses." Sans blague.
Même chez les douaniers, il y a des gens
incroyables.
à
suivre...
Shabin