Cela a commencé avec un
clou. C'est du moins comme ça
qu'ils appellent un furoncle, en patois créole de ce
coin des Caraïbes. Peut être parce que, une fois
guéri, cela laisse dans la chair un petit trou rond
bien net, un peu comme l'empreinte d'un clou
fraîchement arraché d'une planche de bois.
Au début, juste un petit point sensible, tout en haut
sur l'arrière de la cuisse ; et puis la gêne se
transforme petit à petit en douleur sourde, puis
vive, puis lancinante ; l'impression
désagréable que quelque chose est en train de se
développer à l'intérieur d'un muscle de
ma cuisse, à environ deux centimètres de
profondeur.
Au bout de quelques jours, cela affleure la surface de la peau,
créant une zone circulaire de chair sous pression,
hypersensible, à la peau tendue et brillante, qui
commence à tourner au rouge. Que se passe-t-il
exactement, voyons : un milieu dense et relativement
homogène, ma cuisse, limité par une paroi plus
ou moins plane, ma peau, et à environ deux
centimètres de ce plan, à l'intérieur
dudit milieu, le centre d'une sphère en expansion
continue.
Première constatation, d'ordre mécanique, le
milieu résiste : la présence et surtout
l'accroissement d'un volume étranger suppose que
celui-ci crée son espace au détriment du
milieu ambiant, qui doit donc se serrer et supporter cette
augmentation de pression évolutive ; et visiblement,
la flopée de petits nerfs qui contrôlent le
secteur, n'apprécie pas, mais alors pas du tout, ces
nouvelles conditions ambiantes.
Deuxième constatation, d'ordre
géométrique : dès que le rayon de ce
petit Big Bang biologique aura atteint la distance qui
sépare son centre du plan limite, alors les
conditions seront changées. En effet, trouvant
à sa périphérie un point de moindre
résistance (du fait de la pression de seulement une
atmosphère qui règne de l'autre coté du
plan), et en présence partout ailleurs de la
résistance des chairs comprimées, la chose
devrait diriger son évolution dans cette direction et
éjecter de la matière vers cette zone propice,
diminuant ainsi la pression dans le reste de son
enveloppe.
Je me réjouis en pensant que les choses devraient
s'améliorer, car à présent, chaque
mouvement est un vrai supplice ; dès qu'un muscle
quelconque de ma jambe se met en action, le coup de couteau
est immédiat et la douleur terrible. Je suis
condamné à passer l'essentiel de la
journée couché de coté sur le
canapé, un paréo tendu depuis le dossier me
faisant un petit auvent qui protège de ma
nudité le regard des nombreux visiteurs. (Ceux qui
amènent le pain du four, ceux qui viennent boire un
coup de rhum, ceux qui apportent les produits frais,
légumes, fruits, Ganja et ceux qui viennent juste
parler.)
Effectivement, dès que la jonction est
effectuée, la douleur semble se stabiliser, tandis
que commence à s'élever une sorte de
dôme incongru et d'un rouge vif, à la
manière d'une bulle naissant dans une sauce tomate
que l'on fait chauffer à feu trop vif. Très
vite, la chose atteint le diamètre d'une pièce
d'un franc. J'essaie de me rappeler les formules
mathématiques qui lient le diamètre d'une
sphère à sa surface d'intersection avec un
plan, à distance donnée, mais cela est bien
loin. Et puis deux jours plus tard, la surface s'est
déjà transformée en pièce de
cinq francs, et une évaluation à l'estime est
bien suffisante : il y a là, aux trois quarts
à l'intérieur de moi, un peu comme un iceberg
flottant dans ma chair, une chose étrangère
que mon corps repousse, à peu près de la
taille d'une balle de golf. La chose, quelle qu'elle soit,
doit être proche de la maturation, car au centre du
volcan, à travers la peau translucide tendue à
craquer, on peut maintenant distinguer une petite tache
blanche circulaire, qui semble peu à peu grossir et
devenir plus nette : en réalité la tête
d'une mèche de matière qui se rapproche,
émergeant des profondeurs, se frayant un chemin comme
une poussée de lave remontant la cheminée.
Elle est bientôt juste sous la peau : bien blanche,
bien ronde, bien nette ; à peu près la section
d'un câble de frein de vélo. La chose va
éclore incessamment.
C'est le lendemain matin au réveil, que je constate
que c'est arrivé ; je n'ai rien senti de particulier,
il ne s'est rien passé, et pourtant la peau a
cédé, juste au point de jonction, et une
petite tête blanche émerge juste à la
surface. Je réalise qu'il a fallu seulement deux
semaines à ce phénomène pour germer,
croître, mûrir et se ménager une issue
afin d'arriver à l'air libre. Welcome. Bienvenue, en
patois.
Le soir venu, je n'y tiens plus, il faut que j'intervienne.
Oui, je sais ce que disent tous les médecins : un
furoncle, on ne tripote pas. Seulement cette petite
tête d'asticot qui dépasse de quelques
millimètres me fascine et je décide de
précipiter l'accouchement, en douceur. Allongé
en chien de fusil, jambes repliées, en appui sur un
coude et la tête en arrière, le miroir
appuyé sur mes mollets me révèle en
gros plan la zone opératoire.
Après avoir désinfecté tout ce qui le
mérite, je règle mes mouvements pendant
quelques instants, afin de m'adapter à cette vision
inversée.
Je commence par tâter la tête du bout du doigt ;
cela plie, puis revient aussitôt à sa place. Je
tente de le saisir, mais il y a peu de prise, et je me garde
de toucher le cratère. Après plusieurs
tentatives, je le tiens. L'instant est crucial, je peut
encore m'arrêter ; je tire tout doucement et essaie
d'apprécier la consistance ; ce n'est pas liquide,
mais pas tout à fait solide non plus ; si je tire
trop fort, cela va s'effilocher comme un chewing gum
resté trop longtemps au soleil ; alors je tire un
petit coup, puis je bloque, espérant que cela
s'allonge, puis se contracte à nouveau en remontant,
comme un ressort. Imperceptiblement d'abord, cela vient. Je
répète la manœuvre, et pratique une
extraction millimètre par millimètre. Vu le
confort de la position, je suis vite arrêté par
des crampes. Après une pause, je reprends un peu trop
brutalement, et un filament me reste dans les doigts ;
j'observe avec curiosité cette matière
organique jaune et translucide à la consistance
indescriptible. Il me faudra presque une demi heure
d'efforts contenus, pour extirper un petit serpent de cinq
à six centimètres et dégager ainsi un
canal parfaitement circulaire, d'ou rien d'autre ne sort. Il
doit encore y avoir une dernière membrane, une
pellicule qui devrait céder à la moindre
pression supplémentaire. Je place mes pouces de part
et d'autre du volcan, et appuie très
légèrement tout en les écartant l'un de
l'autre. Cela ne vient pas comme une explosion, mais comme
un lâché de barrage : une grosse vague en
front, qui se gonfle d'allégresse en
émergeant, puis un flot continu et régulier
d'un pus rouge sombre à la viscosité
épaisse. À chaque poussée il en vient, et il
me faut la moitié d'un paquet de coton pour absorber
ce Niagara purulent. Ce qui était convexe est devenu
concave et le dôme s'est transformé en un
cratère, une large dépression qui plonge
profondément sous le niveau de la peau : il manque de
la chair. Il reste encore un peu de liquide au fond, mais
juste assez pour remplir le conduit ; dès que je
relâche la pression, cela redescend comme dans un
siphon. Cela devrait se résorber naturellement.
Désinfectant, crème antibiotique ;
à
suivre...
Shabin