POSITIFS INTERNET

Chroniques du sida ordinaire.


Témoignages => Chroniques => HIV HOP => Chap. 1. (2000)

HIV HOP


chapitre un + entracte

Cela a commencé avec un clou. C'est du moins comme ça qu'ils appellent un furoncle, en patois créole de ce coin des Caraïbes. Peut être parce que, une fois guéri, cela laisse dans la chair un petit trou rond bien net, un peu comme l'empreinte d'un clou fraîchement arraché d'une planche de bois.
Au début, juste un petit point sensible, tout en haut sur l'arrière de la cuisse ; et puis la gêne se transforme petit à petit en douleur sourde, puis vive, puis lancinante ; l'impression désagréable que
quelque chose est en train de se développer à l'intérieur d'un muscle de ma cuisse, à environ deux centimètres de profondeur.
Au bout de quelques jours,
cela affleure la surface de la peau, créant une zone circulaire de chair sous pression, hypersensible, à la peau tendue et brillante, qui commence à tourner au rouge. Que se passe-t-il exactement, voyons : un milieu dense et relativement homogène, ma cuisse, limité par une paroi plus ou moins plane, ma peau, et à environ deux centimètres de ce plan, à l'intérieur dudit milieu, le centre d'une sphère en expansion continue.
Première constatation, d'ordre mécanique, le milieu résiste : la présence et surtout l'accroissement d'un volume étranger suppose que celui-ci crée son espace au détriment du milieu ambiant, qui doit donc se serrer et supporter cette augmentation de pression évolutive ; et visiblement, la flopée de petits nerfs qui contrôlent le secteur, n'apprécie pas, mais alors pas du tout, ces nouvelles conditions ambiantes.
Deuxième constatation, d'ordre géométrique : dès que le rayon de ce petit Big Bang biologique aura atteint la distance qui sépare son centre du plan limite, alors les conditions seront changées. En effet, trouvant à sa périphérie un point de moindre résistance (du fait de la pression de seulement une atmosphère qui règne de l'autre coté du plan), et en présence partout ailleurs de la résistance des chairs comprimées, la chose devrait diriger son évolution dans cette direction et éjecter de la matière vers cette zone propice, diminuant ainsi la pression dans le reste de son enveloppe.
Je me réjouis en pensant que les choses devraient s'améliorer, car à présent, chaque mouvement est un vrai supplice ; dès qu'un muscle quelconque de ma jambe se met en action, le coup de couteau est immédiat et la douleur terrible. Je suis condamné à passer l'essentiel de la journée couché de coté sur le canapé, un paréo tendu depuis le dossier me faisant un petit auvent qui protège de ma nudité le regard des nombreux visiteurs. (Ceux qui amènent le pain du four, ceux qui viennent boire un coup de rhum, ceux qui apportent les produits frais, légumes, fruits, Ganja et ceux qui viennent juste parler.)
Effectivement, dès que la jonction est effectuée, la douleur semble se stabiliser, tandis que commence à s'élever une sorte de dôme incongru et d'un rouge vif, à la manière d'une bulle naissant dans une sauce tomate que l'on fait chauffer à feu trop vif. Très vite, la chose atteint le diamètre d'une pièce d'un franc. J'essaie de me rappeler les formules mathématiques qui lient le diamètre d'une sphère à sa surface d'intersection avec un plan, à distance donnée, mais cela est bien loin. Et puis deux jours plus tard, la surface s'est déjà transformée en pièce de cinq francs, et une évaluation à l'estime est bien suffisante : il y a là, aux trois quarts à l'intérieur de moi, un peu comme un iceberg flottant dans ma chair, une chose étrangère que mon corps repousse, à peu près de la taille d'une balle de golf. La chose, quelle qu'elle soit, doit être proche de la maturation, car au centre du volcan, à travers la peau translucide tendue à craquer, on peut maintenant distinguer une petite tache blanche circulaire, qui semble peu à peu grossir et devenir plus nette : en réalité la tête d'une mèche de matière qui se rapproche, émergeant des profondeurs, se frayant un chemin comme une poussée de lave remontant la cheminée. Elle est bientôt juste sous la peau : bien blanche, bien ronde, bien nette ; à peu près la section d'un câble de frein de vélo. La chose va éclore incessamment.
C'est le lendemain matin au réveil, que je constate que c'est arrivé ; je n'ai rien senti de particulier, il ne s'est rien passé, et pourtant la peau a cédé, juste au point de jonction, et une petite tête blanche émerge juste à la surface. Je réalise qu'il a fallu seulement deux semaines à ce phénomène pour germer, croître, mûrir et se ménager une issue afin d'arriver à l'air libre. Welcome. Bienvenue, en patois.
Le soir venu, je n'y tiens plus, il faut que j'intervienne. Oui, je sais ce que disent tous les médecins : un furoncle, on ne tripote pas. Seulement cette petite tête d'asticot qui dépasse de quelques millimètres me fascine et je décide de précipiter l'accouchement, en douceur. Allongé en chien de fusil, jambes repliées, en appui sur un coude et la tête en arrière, le miroir appuyé sur mes mollets me révèle en gros plan la zone opératoire.
Après avoir désinfecté tout ce qui le mérite, je règle mes mouvements pendant quelques instants, afin de m'adapter à cette vision inversée.
Je commence par tâter la tête du bout du doigt ; cela plie, puis revient aussitôt à sa place. Je tente de le saisir, mais il y a peu de prise, et je me garde de toucher le cratère. Après plusieurs tentatives, je le tiens. L'instant est crucial, je peut encore m'arrêter ; je tire tout doucement et essaie d'apprécier la consistance ; ce n'est pas liquide, mais pas tout à fait solide non plus ; si je tire trop fort, cela va s'effilocher comme un chewing gum resté trop longtemps au soleil ; alors je tire un petit coup, puis je bloque, espérant que cela s'allonge, puis se contracte à nouveau en remontant, comme un ressort. Imperceptiblement d'abord, cela vient. Je répète la manœuvre, et pratique une extraction millimètre par millimètre. Vu le confort de la position, je suis vite arrêté par des crampes. Après une pause, je reprends un peu trop brutalement, et un filament me reste dans les doigts ; j'observe avec curiosité cette matière organique jaune et translucide à la consistance indescriptible. Il me faudra presque une demi heure d'efforts contenus, pour extirper un petit serpent de cinq à six centimètres et dégager ainsi un canal parfaitement circulaire, d'ou rien d'autre ne sort. Il doit encore y avoir une dernière membrane, une pellicule qui devrait céder à la moindre pression supplémentaire. Je place mes pouces de part et d'autre du volcan, et appuie très légèrement tout en les écartant l'un de l'autre. Cela ne vient pas comme une explosion, mais comme un lâché de barrage : une grosse vague en front, qui se gonfle d'allégresse en émergeant, puis un flot continu et régulier d'un pus rouge sombre à la viscosité épaisse. À chaque poussée il en vient, et il me faut la moitié d'un paquet de coton pour absorber ce Niagara purulent. Ce qui était convexe est devenu concave et le dôme s'est transformé en un cratère, une large dépression qui plonge profondément sous le niveau de la peau : il manque de la chair. Il reste encore un peu de liquide au fond, mais juste assez pour remplir le conduit ; dès que je relâche la pression, cela redescend comme dans un siphon. Cela devrait se résorber naturellement. Désinfectant, crème antibiotique ;

à suivre...

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.


Entracte

Temps

Prenez un habitant des îles d'environ trente ans, de sexe masculin et de condition moyenne ; il a des chances d'être l'heureux père de quatre ou cinq négrillons (généralement de trois ou quatre mères différentes), sera modérément travailleur, raisonnablement alcoolique et passera plus de temps à traîner un peu partout qu'à aller au boulot. Une caractéristique notable est que, neuf fois sur dix, il ne portera pas de montre. Quoi d'étonnant, me direz-vous, ces gens là sont pauvres (certains n'ont même pas de chaussures) ; il y a le clocher de l'église qui renseigne tout le village, et puis l'heure c'est gratuit, il suffit de demander. Très juste, hormis ce fait apparemment anodin, mais extrêmement troublant : personne ne demande jamais l'heure.
Cela va même plus loin, car après avoir essayé à quelques reprises d'obtenir des réponses précises à des questions d'ordre temporel (à quelle heure ferme le bazar du coin de la rue ? il faut combien de temps pour aller à Rivière Dorée ? tu repasses quand ?), on s'aperçoit qu'il y a un vrai problème non pas à formuler une réponse, comme c'est le cas généralement, mais bien à appréhender le sens de la question. Combien de temps ? quand ? à quelle heure ? autant de mots sans signification si vous ignorez la course des aiguilles autour du cadran. Et puis mettez-vous à leur place !

Prenez Brian, par exemple. Vedette locale de mon âge, très célèbre du fait de son pick-up 4x4 (délabré, mais, malgré, tout signe très distinctif), et de sa trentaine de rejetons disséminés dans toute l'île (comme tout lien de sang conduit à des liens de famille, et compte tenu de la relativement faible population de l'île, Brian est cousin avec à peu près tout le monde).
Supposez que prenne à Brian l'idée d'aller chercher à Saltibus, chez un de ses innombrables cousins, la pièce de rechange (d'occasion) de l'embrayage de son 4x4 que le neveu du voisin a ramenée pour lui de la capitale. En fait la pièce est déjà là depuis un bon moment (il est préférable de commander quoi que ce soit très à l'avance) ; mais il y a toujours quelque chose de plus urgent à faire. Sauf que là, il lui faut s'arrêter à peu près tous les cinq kilomètres et se coucher sous la voiture pour purger un peu d'huile du circuit, vu que l'embrayage hydraulique se transforme en débrayage automatique, et que le moteur tourne alors que le véhicule n'avance plus, et que, même pour lui, cela commence à devenir gênant. Ceci pour vous camper l'atmosphère.
Or donc, Brian décide d'aller chercher ce bout de valve usagée, probablement d'une série différente (voire même d'une autre marque !), très certainement déjà bricolée ; mais enfin, c'est déjà pas mal.
Combien de temps va-t-il mettre ?
Et là vous discernez mieux l'étendue du problème. Car si vous connaissez un peu la vie sur cette île, et si vous connaissez Brian, même un tout petit peu, vous comprenez que TOUT peut arriver.
Il peut éventuellement faire le trajet d'une seule traite (hormis les arrêts indispensables pour cause d'auto-stop), sans s'arrêter ni aux différents bistros, ni chez son cousin, ni chez sa bonne amie du moment, arriver à destination miraculeusement sans panne, prendre possession de l'objet (qui, fait incroyable, est bien là), refaire le trajet en sens inverse sans plus d'ennui (ça descend) et rentrer chez lui, en ... disons une heure et demi.
Il peut aussi s'arrêter juste à la sortie du village, chez le carrossier-bar (qui doit en plus être le beau-frère d'un cousin ou quelque chose d'approchant), histoire de dire bonjour, et une chose en entraînant une autre, se retrouver en pleine nuit accroché au bar, ivre mort et tenter de rentrer chez lui.
Sans la pièce.
Douze heures.
Et entre les deux, il peut se passer n'importe quoi. Il peut commencer par faire un détour par Ruisseau, histoire de ramener chez elle une mignonne petite auto-stoppeuse qu'il a dans le collimateur depuis quelques temps. De là, transporter une cargaison de parpaings (d'un ami d'un cousin) pour une maison en construction dans les hauteurs. Y boire une bouteille de rhum (en remerciement) en causant. Partir à la fête à Roseau (juste pour amener Machin), y passer une bonne partie de la nuit à écluser le poison local, casser le dernier étrier de frein lors du retour, réparer avec un bout de ferraille déniché à l'arrière, aller directement faire ses huit heures de présence à l'usine électrique, et rentrer enfin au bercail où l'attendent (seulement) sept de ses chérubins, après, voyons ... vingt quatre heures.
Sans la pièce.
Et avec une pièce de plus à changer.

Alors le temps divisé en petit "morceaux", borné, étalonné ? Quelle drôle d'idée. Le temps passe, c'est tout ; ce sont les choses qui arrivent..

Shabin

© Copyright Shabin, France, 1999.

chapitre deux



Haut de page

 

Page maintained by Christian, association POSITIFS, France, février 2000.