SURRÉALISME 21

et ses alentours


Le Bardo Thödol


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Le Grand Livre de la Libération Naturelle par la Compréhension dans le Monde Intermédiaire.

 Bardo thos grol.

Bardo signifie simplement l'" état intermédiaire ". Dans le langage courant, " le monde intermédiaire " fait référence à toute la période qui va de la mort à la renaissance. En termes techniques, les Tibétains distinguent six mondes intermédiaires : le " monde intermédiaire de la vie " (entre la naissance et la mort), le " monde intermédiaire du rêve " (entre le sommeil et le réveil), le " monde intermédiaire de la transe " (entre l'état de veille et la transe), et les trois mondes du " moment de la mort ", de la " réalité " et de l'" existence " (entre la mort et la renaissance).

Les mots thos grol signifient que l'enseignement de ce livre est " libérateur " par le seul fait d'être " étudié " ou " compris ", car il donne à la personne confrontée au monde intermédiaire une compréhension si naturellement claire et profonde qu'elle ne requiert pas de réflexion ou de contemplation prolongée.

Les Tibétains ont toujours appelé leur pays Bo, ajoutant parfois le mot Khawajen, qui veut dire " Pays des Neiges ". La période historique du Tibet remonte à environ 2 300 ans, c'est-à-dire au temps de l'Empire gréco-macédonien en Occident, de l'Empire maya en Inde et de la fin de l'empire des Zhou en Chine. Pendant les 8 premiers siècles de l'histoire tibétaine, le pays fut dirigé par une dynastie militaire. Son système religieux, animiste, était régi par un ordre de chamans initiés aux pratiques divinatoires, à la sorcellerie et aux rites sacrificiels. L'administration politique était assurée par une famille royale dons les membres, disait-on, descendaient des cieux : les sept premiers rois étaient arrivés sur terre par une échelle magique suspendue dans l'espace, qu'ils devaient emprunter à nouveau à leur mort pour remonter au ciel. (cf. l'échelle de Jacob !) À la suite d'un conflit au palais, le huitième roi coupa la corde qui reliait la terre au ciel, et dès lors les rois, comme les pharaons d'Egypte, furent ensevelis sous de grands tumulus funéraires, avec leurs biens et leurs compagnons.

Sur le plan religieux, les Tibétains avaient tendance à déifier des éléments de la nature, en particulier les montagnes et le ciel, et pratiquaient en commun un ensemble complexe de rites sacrificiels, divinatoires et propitiatoires destinés à un panthéon de divinités souterraines, terriennes et célestes. La culture de haute altitude se distinguait de celles qui l'entouraient par son orientation plus spirituelle. La durée de la vie est un peu plus courte en haute altitude, et le paysage montagneux, grandiose et austère, est propice à la réflexion et à la contemplation. Dans les temps les plus reculés cette spiritualité avait un objectif pratique. Comme la plupart des chamanismes, elle était en quête de réussite, victoire, santé et fécondité sur terre. Pendant la période de conquête militaire, le Tibet adopta un système de type monarchique dirigé par des chamans. Puisque le roi était un dieu descendu du ciel, il garantissait pouvoir et ordre. Le rôle du chaman était de maintenir cet ordre. À cette fin, il invitait la famille royale, célébrait la présence du monarque, s'assurait de concours des divinités célestes, terrestres et souterraines, et il assurait la régence. Le chaman devait alors voyager jusqu'au pays des morts acquérir une expérience personnelle de la période de chaos entre les deux règnes et revenir en témoigner. Son rôle était de puiser l'énergie du chaos tout en maintenant celui-ci à sa place, loin du pays des vivants, royaume de l'ordre.

790 : construction du premier monastère à Samye ; l'université bouddhique indienne y est transférée, ayant pour tâche de rassembler toutes les connaissances nécessaires alors disponibles en Aise.

830 : création du système médical tibétain.

Ensuite, le militarisme tibétain ne put être rétabli, malgré des troubles internes, en raison du pouvoir du bouddhisme et de sa morale de non-violence.

1409 : création de la Grande Fête de la Prière à Lhassa : deux semaines de prières chaque année lunaire. Ils consacraient ainsi " leurs précieuses vies humaines, riches et libres de possibilités " à leur évolution personnelle pour parvenir à l'illumination.

1573 : le terme Dalaï Lama (Maître des Océans) apparaît à l'occasion d'une visite que fit le 3ème du nom, rétrospectivement, en Mongolie.

1642 : Sa Sainteté le Cinquième Dalaï Lama fut couronné roi du Tibet.

Les initiés devinrent des aventuriers du monde intérieur, extrêmement audacieux, des " psychonautes ". Ils entreprenaient des voyages intérieurs jusqu'aux frontières les plus éloignées de la conscience, à travers toutes ses transformations, dans la vie et au-delà de la mort. Ils produisirent les arts et sciences du passage de la vie à la mort. La psychologie tibétaine moderne a la faculté de percevoir partout dans l'univers physique et mental l'empreinte de la spiritualité. Ce qui est de l'ordre du spirituel agit dans la nature ; c'est une énergie subtile, mais elle est plus puissante que l'énergie matérielle.

La productivité spirituelle se mesure à la profondeur que peut atteindre la sagesse de l'homme, à sa compassion ; les bouddhistes tibétains sont persuadés que la réalité extérieure est liée au développement mental intérieur dans une suite infinie d'existences. Si l'on ne prend pas en considération la possibilité de vies futures, la mort n'est plus qu'un état physiologique semblable à une ligne horizontale sur un électroencéphalogramme. On ne s'intéresse pas du tout à ce que devient la personne, physiquement et mentalement, après la mort.

Les Tibétains poussèrent très loin l'utilisation de la concentration et de la mémoire pour avoir accès à l'expérience de l'existence passée ; ils expérimentèrent ainsi la traversée onirique des mondes intermédiaires de la mort à la renaissance.

La religion n'est qu'un aspect du bouddhisme. Le bouddhisme est un enseignement qui fut dispensé à l'origine par le Bouddha Shakyamuni, il y a de cela environ deux mille cinq cents ans. Le Bouddha (" l'Eveillé " ou " celui qui est parvenu à l'illumination ") a rejeté sans concession la version indienne contemporaine de la croyance religieuse en un Créateur tout-puissant. Il reconnaissait la présence d'êtres surhumains, mais non tout-puissants, qu'il appelait " dieux ". Il encouragea les gens à remettre en question l'autorité, à utiliser leur jugement, à ne pas accepter des traditions irrationnelles. Il pensait que l'esprit humain est capable de comprendre toutes choses parfaitement si est doué au départ de compétences suffisantes, si on lui donne l'éducation qui convient, et s'il est prêt à fournir des efforts héroïques. Lui-même y parvint à l'âge de 35 ans.

Le Bouddha utilisait le mot sanscrit " Dharma " (dérivé du verbe Idhr qui veut dire " contenir ") pour désigner sa vérité ou son Enseignement. La découverte essentielle du Bouddha ce fut la liberté comme vérité fondamentale ; et surtout, l'aptitude à se libérer de la souffrance, de la servitude, de l'ignorance. L'individu parvenu à ce degré de conscience est désormais tenu à l'écart de la souffrance ; il n'est plus prisonnier de quoi que ce soit, il est maintenu hors de portée de tous les conditionnements. " Dharma " en vint à signifier l'Enseignement, la voie de la pratique de l'Enseignement, la vertu de cette pratique, la réalité ou la Vérité apportée par cet Enseignement, et la liberté par rapport à cette réalité ou Vérité, ie le nirvana lui-même. En tant qu'Enseignement, le Dharma se divise en deux branches : le Dharma des Textes et le Dharma de l'Expérience (l'Enseignement et sa Pratique). Celles-ci se divisent à leur tour en trois branches : dans le Dharma des Textes, il y a trois types d'enseignements oraux : le corpus de la Discipline, le corpus du Discours et le corpus de la Science Claire ; dans le Dharma de l'Expérience, il y a trois types de savoirs supérieurs : l'Éthique, la Méditation et la Sagesse.

Avant Bouddha, il y avait en Inde des ascètes et des ermites errants, mais il fut le premier à organiser des communautés de moines et de nonnes sédentaires aux abords des villes ; la Communauté. Les trois grands aspects du bouddhisme, le Bouddha, le Dharma et la Sangha &endash; Enseignant, Enseignement et Communauté &endash; furent appelés les Trois Joyaux du bouddhisme. Depuis un millénaire, on considère comme bouddhistes les gens qui " prennent refuge " dans ces Trois Joyaux.

La réalité telle que Bouddha la voyait se situe au-delà des théories dogmatiques, tout en étant librement ouverte à l'expérience dépourvue de préjugés. La forme que revêt la vie humaine est parfaitement adaptée à la réalité ; elle est aussi très proche d'une compréhension totale de celle-ci qui, lorsqu'elle est atteinte, apporte une libération et un bonheur extraordinaires.

Le Bouddha rejeta toutes les théories absolues de l'âme, celles qui posaient comme principe l'existence d'une identité immuable, d'une essence personnelle rigide, pour proposer sa doctrine capitale du non-moi ou non-âme (anatma). Il enseigna que l'habitude psychologique d'endosser une subjectivité, une identité sans évolution possible, était un des plus grands obstacles sur la voie d'une bonne existence. Néanmoins, le Bouddha ne rejeta jamais l'idée de la présence relative d'un moi vivant. Il insista sur la continuité de l'âme changeante et fluide passant de vie en vie. Il rejeta sans ambiguïté le nihilisme de son époque qui allait jusqu'à réduire l'âme (le moi, ou l'identité) relative, conventionnelle, vécue, à un épiphénomène aléatoire du monde matériel. Il insista sur la réalité, la vulnérabilité, la responsabilité et les possibilités d'évolution du moi relatif. En fait, son enseignement de la relativité universelle du moi donna naissance à une vision qui devint très populaire, d'un monde où l'individu entretient nécessairement des relations multiples avec les formes sans limites de l'existence. Cette vision conduisit des personnes appartenant à des communautés bouddhistes à s'engager avec détermination et en toute conscience dans la voie de l'évolution vers la réalisation de leur potentiel le plus élevé, et vers la transformation du monde entier en un environnement salutaire.

Les écrits bouddhiques du Véhicule Universel ou Grand Véhicule, qui devinrent populaires en Inde environ quatre siècles plus tard, enseignent qu'un Bouddha est un être cosmique dont l'état de perfection consiste en Trois Corps : d'abord, la sagesse parfaite d'un Bouddha devient un Corps de Vérité, Corps de la Réalité en ce sens qu'un être qui a atteint l'illumination perçoit l'univers comme étant en communion avec lui. Ensuite, la compassion parfaite d'un Bouddha devient une Forme Corporelle, une incarnation sans limites qui émane de la communion bienheureuse de l'être éveillé avec la réalité ultime de la liberté, pour aider d'innombrables autres êtres à échapper à la souffrance en réalisant leur propre communion avec la liberté. Cette Forme Corporelle est elle-même divisée en deux : il y a un Corps de Béatitude, qui est une sorte de corps subtil ou éthéré fait de la joie pure qu'éprouve un Bouddha quand il se libère de la souffrance, quand il réalise la nature absolue de la réalité. Cette joie est aussi infinie que la réalité, son subtil rayonnement est omniprésent dans toutes choses. Ensuite, il y a un Corps d'Emanation qui provient de l'énergie contenue dans le Corps de Béatitude quand un Bouddha souhaite entrer en relation avec des êtres ordinaires qui ne parviennent pas à percevoir cette présence béatifique autour d'eux, qui éprouvent souffrance et aliénation. Les Bouddhas engendrent -- créent par magie &endash; toutes les incarnations grossières qui leur sont nécessaires pour entrer en relation avec les êtres, les libérer de leurs souffrances, enfin les amener à leur propre illumination, et à leur propre béatitude. Ainsi, tous les Bouddhas ont ces Trois Corps : Vérité, Béatitude et Emanation. Ces catégories nous permettent de mieux comprendre le sens qu'ont les Tibétains de la réalité et de la présence, difficile à concevoir, des êtres éveillés.

Les Tibétains acceptent les récits de leurs psychonautes comme nous acceptons ceux de nos astronautes qui sont allés sur la Lune.

Les Tibétains considèrent l'anesthésie que procure l'oubli comme quelque chose de très improbable ; ils envisagent la mort comme une porte qui s 'ouvre sur un espace de transition qui peut être pire qu'un danger mortel pour ceux qui n'y sont pas préparés ou qui se laissent entraîner par des habitudes et des attitudes négatives. Aussi voient-ils naturellement la mort comme un vide maléfique et puissant ; elle est tapie là-bas et peut venir les saisir à tout moment. En harmonie avec leur héritage indien, ils donnent à cette peur l'apparence de Yama, dieu de la Mort, féroce et terrifiant, roi du monde souterrain et juge des morts. Il est représenté avec un visage bleu nuit, une tête de buffle et deux bras qui tiennent l'un un gourdin en forme de colonne vertébrale surmontée d'un crâne et l'autre un nœud coulant ; son phallus est en érection et il chevauche nu un buffle qui crache du feu. Il est parfois accompagné de la redoutable Chamounda, que l'on peut aussi considérer comme la personnification féminine de son énergie. Il a des serviteurs innombrables et dévoués qui parcourent le monde pour prendre les âmes des mourants. Quand Yama vient leur rendre visite, ils ne peuvent pas dire non et doivent descendre avec lui dans le monde souterrain. Leurs bonnes et leurs mauvaises actions sont pesées sur la balance dans son château qui n'a ni porte ni fenêtre. Yama les juge puis, s'ils sont vertueux, les envoie vers les différents royaumes célestes ; ou, si ce sont des pécheurs, vers les royaumes des animaux et des enfers. S'ils ont beaucoup de chance et que parmi leurs vertus il y a une grande sensibilité, de la générosité et de l'intelligence, ils pourront revenir au royaume des hommes, qui est supérieur à celui des cieux sur le plan de la pratique spirituelle.


1 - La science tibétaine de la mort
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