Selon les textes
eux-mêmes, Le
Livre de la Libération Naturelle par la
Compréhension dans le Monde
Intermédiaire fut composé par le grand
initié Padma Sambhava, et dicté par
lui-même à son épouse tibétaine,
Yeshe Tsogyal, pratiquante de yoga. Il fut probablement
écrit à la fin du VIIIe siècle. Padma
Sambhava est une figure semi-légendaire, dont la
biographie mythique contient quelques épisodes
semblables à la vie du Bouddha Shakyamuni et qui
rappellent celles des quatre-vingt-quatre grands
initiés. Le nom de Padma Sambhava est l'un des
mantras fondamentaux de la forme féroce
d'Avalokiteshvara, l'Hayagriva couronné d'une
tête de cheval (les divinités féroces
ont toujours de la compassion, mais leur amour est rude). On
dit que Padma Sambhava est né de la langue de Bouddha
Amitabha dans les Terres Pures de la Félicité
en Occident sous la forme d'un météore avec
une queue en forme d'arc-en-ciel. C'était la
réponse d'Amitabha à un appel du Bodhisattva
Avalokiteshvara afin que davantage soit fait pour aider les
êtres sur terre dans le royaume d'Uyana, alors sur le
point de connaître une catastrophe à cause de
la frustration de leur roi qui ne parvenait pas à
donner vie à un héritier. Le
météore fonça sur terre et plongea dans
un lac couvert de lotus, dans une vallée
agréable au nord-ouest du sous-continent indien, dans
l'actuel Pakistan. Là où il atterrit, un lotus
géant poussa, dans lequel, au bout du temps
nécessaire, l'on vit un beau petit garçon,
assis dans un halo de lumière aux rayons arc-en-ciel.
Quand on lui demanda d'où il venait, il dit : " Ma
mère est la sagesse, mon père la compassion,
mon pays le Dharma de la réalité. "
Padma Sambhava a quelque
chose d'un Superman tibétain. Il est le grand
initié par excellence. C'est un Bouddha du Corps
d'Émanation, capable de dispenser un enseignement sur
le monde intermédiaire parce que lui-même peut
y voyager quand il le veut. Après avoir vécu
durant des siècles en Inde et y avoir fait des
miracles, il alla au Tibet sur l'invitation de l'empereur
Trisong Detsen pour l'aider, lui et le prêtre
philosophe indien Shantarakshita, à construire le
premier monastère qui fut jamais fondé dans ce
pays guerrier. Au Tibet, il dompta beaucoup de
démons, dispensa de nombreux enseignements, dont
La
Libération Naturelle, et finalement disparut dans son
propre paradis sur terre, la Glorieuse Montagne de Cuivre,
située quelque part en Afrique ou en Arabie. Il
habite toujours là-bas, selon la vision mythique
tibétaine.
Anticipant la grande
persécution du IXe siècle qui devait
détruire en grande partie le bouddhisme
tibétain des origines, Padma Sambhava cacha de
nombreux textes à travers tout le Tibet, dont
Le Livre de la
Libération Naturelle. Après la restauration qui
vint plus tard, des traditions de " découvreurs de
trésors " spirituels (tertoen en tibétain)
émergèrent, qui montrèrent des pouvoirs
de voyance extraordinaires, et parmi elles, des visions
comme celles que permettent les rayons X. On pensa souvent
qu'ils étaient des réincarnations de certains
aspects de Padma Sambhava lui-même, ou de ses
vingt-cinq principaux disciples tantriques. Il existe de
nombreux récits racontant leurs découvertes de
textes dans des grottes en haut de falaises, sous terre,
dans les rochers et dans les arbres. Quelquefois, ils
trouvèrent des trésors dans leur esprit,
cachés là par le maître durant leurs
vies antérieures, mémorisés dans leurs
gènes spirituels, et ils les découvrirent au
moment opportun. Cette tradition prolongeait l'ancien
bouddhisme indien, particulièrement dans le monde des
grands initiés. Après tout, le sutra entier du
Véhicule Universel et l'ensemble des Tantras
lui-même furent découverts, dit-on, au cours du
1er siècle avant Jésus-Christ par
l'initié Nagarjuna, dans le palais du roi dragon au
fond de l'Océan Indien !
Un célèbre
découvreur du XIVe siècle s'appelait Karma
Lingpa. Certains disent qu'il était une incarnation
de Padma Sambhava lui-même. Il découvrit les
textes du Livre de
la Libération Naturelle dans une grotte, dans la montagne
de Gampo Dar au centre du Tibet. Il y a eu de nombreuses
controverses, au Tibet et en Occident, concernant
l'authenticité de tels " enseignements fondés
sur des trésors ". Ces désaccords nous
importent peu, puisque la meilleure manière de juger
un texte tel que Le
Livre de la Libération Naturelle est d'apprécier son
contenu, et non sa couverture. Si son contenu contredit les
idées fondamentales de la tradition bouddhique, s'il
semble incohérent, alors on peut le considérer
comme une fabrication pure et simple et l'écarter. Si
son contenu respecte la tradition intellectuelle,
psychologique et spirituelle, s'il est raisonnablement
présenté, lucide, riche de sens et utile,
alors il doit être accepté comme un
enseignement bouddhique authentique, un authentique
traité de science bouddhique et un testament de la
foi bouddhique. Une fois que cela est établi, si la
tradition elle-même déclare que son auteur est
Padma Sambhava, alors autant accepter aussi cette
assertion.
Quant à
l'identité de Padma Sambhava, il n'est pas
nécessaire de juger ces articles de la foi religieuse
pour étudier et utiliser le texte. {...}
Il est utile cependant de
comprendre pourquoi Karma Lingpa découvrit le texte.
Au XIVe siècle, le Tibet connut une grande
renaissance spirituelle, institutionnelle et sociale,
engendrée par de nombreux lamas remarquables
appartenant aux ordres de Kadam, Sakya, Kagyu et Nyingma, et
qui culmina dans la grande synthèse accomplie par
Lama Jey Tsong Khapa autour de l'année 1400. Tous ces
lamas étaient des savants, des saints, des
scientifiques et des explorateurs psychonautes. Un grand
nombre d'entre eux atteignirent, pense-t-on, le stade de la
" mort lucide ". Ils avaient pratiqué les yogas de la
phase de perfection décrits
précédemment en consacrant leur vie
entière à la concentration sur l'illumination,
et avaient réussi dans leur entreprise de marcher
intérieurement sur la lune, de rayonner dans le
soleil et dans la claire lumière ultime en pratiquant
ces formes de yoga, entreprise tout aussi stimulante et
significative que les pas sur la lune de nos astronautes !
Ainsi, quand ils moururent, ils manifestèrent souvent
des signes extraordinaires à ceux qui restaient ; ils
maintinrent leur propre continuum de conscience et
utilisèrent l'occasion de la mort pour profiter de
leur acquisition des Trois Corps de la
Bouddhéité et la renforcer. En outre, ils
choisirent consciemment de s'extraire à nouveau de la
réalité fondamentale de la claire
lumière pour se réincarner dans
l'utérus de mères tibétaines. Ils
donnèrent des indices à ceux qui leur
succédèrent pour qu'ils les retrouvent. Ils
parlèrent haut et fort comme de petits enfants et
exigèrent qu'on les ramène à leur
monastère d'origine et à leur cercle de
disciples. Et ils utilisèrent une vie après
l'autre pour développer leurs propres aptitudes
à l'illumination, pour former ceux qui avaient la
chance d'être leurs disciples, et pour continuer le
développement des sociétés
tibétaine, himalayenne, mongolienne, mandchourienne
et chinoise vers des civilisations humaines orientées
vers l'illumination. Ces lamas initiés eurent
tellement de succès et furent si universellement
reconnus que les Tibétains s'accoutumèrent
à la présence de nombreuses
réincarnations ; si bien qu'ils refusèrent
presque d'accepter l'autorité spirituelle de tout
lama qui n'en était pas à sa troisième,
septième ou onzième vie
éveillée. Ces lamas étaient les
chercheurs scientifiques les plus avancés, les saints
et les saintes les plus charismatiques, les leaders sociaux
les plus respectés et les membres les plus
aimés de la société
tibétaine.
Ainsi, le XIVe
siècle fut une époque propice à la
naissance des enseignements qui rendent la transition de la
mort à la renaissance parfaitement claire pour le
reste de la société. Ce fait et les
phénomènes de l'état
intermédiaire étaient connus depuis longtemps
et décrits en détail dans le vaste ensemble
que constituent les ouvrages des sutras accompagnés
de commentaires, traduits du sanscrit au cours des cinq
premiers siècles du bouddhisme tibétain. Les
techniques de traversée du monde
intermédiaire, telles que celles qu'enseigne
Le Livre de la
Libération Naturelle, étaient disponibles depuis
longtemps dans les nombreux textes des Tantras. Les textes
originaux des Tantras fondamentaux et leurs commentaires
indiens rédigés par les grands initiés
forment un ensemble comprenant plusieurs centaines de
volumes de deux mille pages (selon les traductions qui en
ont été faites en anglais) traduits
d'après les originaux en langue indienne. Un ensemble
secondaire et riche d'ouvrages tibétains se
développa rapidement, créé par les
centaines de milliers de savants et d'initiés
tibétains éduqués dans les milliers
d'universités monastiques de tous les ordres
établis durant ces siècles de
renaissance.
Le temps était donc
venu de découvrir un autre joyau dans
l'héritage fabuleux de Maître Padma Sambhava,
né dans une fleur de lotus. Et, de façon tout
à fait appropriée, un ouvrage fut
découvert qui utilisait le mandala, ou univers
purifié, du Tantra de Guhyagarbha (quintessence
ésotérique), l'un des " anciens " (ie traduit
en tibétain aux VIIIe et IXe siècles) Tantras
les plus importants. Ce mandala transformait le monde humain
ordinaire en un environnement parvenu à la perfection
du bonheur, habité par une communauté de cent
archétypes divins, bénins et féroces,
qui représentaient les éléments de
l'existence psychophysique humaine parvenus au bout de leur
évolution. Ces divinités étaient des
formes exprimant leur totale liberté par rapport
à toute expérience forcée, un bonheur
complet dans les fonctions qu'elles avaient choisies, et une
aptitude absolue à partager leur bonheur avec tous
les autres, selon la faculté des autres à
prendre part à ce partage. Elles servent de
modèle pour les humains qui voient la perfection vers
laquelle ils doivent tendre ; ce sont donc des
archétypes de toutes les énergies physiques et
spirituelles épanouies dans l'illumination. Ce
mandala était d'ailleurs utilisé depuis
longtemps par des initiés pour leurs propres
méditations transcendantes et
créatrices.
La contribution
spéciale de ce livre fut un accès plus large
au monde des mandalas, de ces archétypes de la
contemplation. La personne ordinaire qui n'avait pas
reçu tout au long de sa vie une éducation dans
une université monastique et qui n'avait pas eu la
faculté, la préparation, l'occasion et le
soutien nécessaire pour passer des années
à se concentrer sur sa pratique, pouvait rencontrer
cette communauté du mandala des cent divinités
(ses énergies parvenues à la perfection) au
moment critique, quand elle en avait le plus besoin, ie au
moment de sa mort et de la période de transition qui
suit la mort. Même si l'enseignement l'incitait de
façon directe ou indirecte à ne pas attendre
ce moment critique, il allait vers elle de toute
manière, sans exiger d'initiation ni d'études.
Il l'informait que son intelligence, qui lui permettait de
comprendre la réalité, son pouvoir
visionnaire, la possibilité qu'elle avait de choisir
indépendamment de toute influence, d'être
responsable du don de bienveillance qu'elle pouvait faire
à des milliers d'êtres autour d'elle, et sa
disponibilité pour la transformation, allaient
être multipliés par neuf, durant
l'expérience du monde intermédiaire. Il lui
offrait un accès immédiat aux techniques les
plus avancées du voyage dans l'espace
intermédiaire, librement et facilement. Il lui
permettait, à elle ainsi qu'à sa famille et
à ses amis, d'avoir une idée bien meilleure de
ce qu'avaient connu les psychonautes, ce à quoi ils
avaient fait face, et ce qu'ils avaient accompli. Cela au
moins lui donnait la possibilité, à elle et
à ceux qui s'associaient à elle,
d'accroître leur foi dans les lamas psychonautes,
d'être plus ouverts à l'aide qu'ils pouvaient
donner, plus vigilants pour les reconnaître comme
guides et comme alliés au cours des épisodes
difficiles du voyage dans le monde
intermédiaire.
Naturellement, le texte du
trésor découvert fut beaucoup
apprécié dans le Tibet de la renaissance. Il
fut copié et imprimé à partir du XVe
siècle, puis largement diffusé et
imité. Des traités parallèles furent
composés, ajoutant de nouvelles dimensions aux textes
existants et aux traditions orales des quatre ordres. Ces
traités se développèrent sous de
multiples formes. Au niveau populaire, il existe des textes
amulettes, où l'on trouve des listes de
prières de protection et de schémas à
imprimer, à relier très serré et
à placer dans des amulettes de métal
destinées à être portées par des
personnes vivantes ou mortes. Il existe des textes
icônes, qui sont eux-mêmes des icônes de
Bouddha utilisées comme objet de culte. Il existe des
textes de mantras protecteurs, où l'on trouve des
séries de mantras longs et courts à
mémoriser et à réciter. À un
niveau plus élevé, il y a des ouvrages
techniques destinés aux pratiques de transmission des
âmes, qui donnent des instructions aux initiés
pour qu'ils apprennent à quitter consciemment leur
corps. Il y a des motifs de mandala aux archétypes de
plus en plus accessibles, avec des méthodes de
visualisation plus raffinées et permettant une
mémorisation et une efficacité plus grandes.
Et il y a des instructions sur la contemplation de plus en
plus explicites, comprenant de nouvelles idées et des
techniques plus sophistiquées recueillies à
partir des expériences des nouvelles
générations de pratiquants
initiés.