SURRÉALISME 21

et ses alentours


Le Bardo Thödol


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Le Grand Livre de la Libération Naturelle par la Compréhension dans le Monde Intermédiaire.

Les étapes de la mort

C'est le cœur du Livre de la Libération Naturelle, car la personne défunte est supposée traverser ces étapes quand nous lui tendons la main. Ce système s'appelle les huit étapes du processus de dissolution. Les explorateurs tibétains racontent qu'un mourant traverses ces étapes et connaît en général les expériences décrites dans les pages suivantes.

Ce modèle du processus de la mort a été extrêmement utile dans le développement et le contrôle de la période de transition qu'est la mort, pour des générations d'hommes et de femmes pratiquant le yoga bouddhique, pour relier les énergies vitales à la connaissance et à la compréhension de soi. Aux quatre premières étapes, s'ajoute un système appelé les " vingt-cinq éléments grossiers ", dans lequel ils sont associés aux cinq agrégats ainsi qu'aux sagesses fondamentales, ou énergies de l'illumination, correspondant à chaque agrégat.

En combinant les quatre premières dissolutions avec ces vingt-cinq éléments grossiers, nous obtenons une description complète du processus de la mort.

- Quand la terre se dissout pour se transformer en eau, on se sent faible, on a l'impression de couler et de fondre ; l'agrégat matériel se dissout tandis que le corps semble se flétrir, la sagesse-miroir (qui est le résultat de la transformation de l'énergie de l'illusion) se dissout tandis que les formes deviennent indistinctes, les sensations visuelles se dégradent et les visions deviennent floues. Tout ressemble au mirage d'une étendue d'eau sur une route.

- Quand l'eau se dissout pour devenir feu et quand les substances liquides du corps semblent s'assécher, les sensations cessent ; on devient engourdi, la sagesse équanime (qui est l'énergie de l'attachement) se dissipe tandis que les sensations disparaissent ; les sensations auditives s'en vont et l'on devient sourd. On a l'impression d'être cerné par de la fumée.

- Quand le feu se dissout pour devenir vent, quand on a froid, la sagesse d'individuation (l'énergie du désir) disparaît tandis que dans notre esprit, les notions s'obscurcissent ; on éprouve alors des difficultés à inhaler, et le nez ne sent plus rien. On a l'impression d'être entouré par un nuage de bluettes ou par une explosion d'étincelles.

- Quand le vent se dissous pour devenir espace ou conscience, quand la respiration cesse et que les circulations d'énergie se retirent dans le système nerveux central, les fonctions de volonté disparaissent ainsi que la sagesse qui accomplit les miracles (l'énergie de compétition), la langue s'épaissit, les goûts et les textures sont oubliés, les sensations corporelles disparaissent aussi ; on se sent pris dans la flamme d'une bougie qui va s'éteindre.

 

Les agrégats et les sagesses correspondants aux premières étapes de la mort

Agrégats

Sagesse

Éléments

Supports

Objets

 

matière


 

miroir


 

terre

(disparus dans


 

yeux

la première

 

visions

dissolution)


sensation

 


équanime

 


eau

(disparus dans


oreilles

la deuxième

son

dissolution)


conception

 


individuation

 


feu

(disparus dans


nez

la troisième

odeurs

dissolution)


volonté


qui accomplit des miracles


vent

(disparus dans


langue, corps

la quatrième

goûts, texture

dissolution)


conscience

réalité ultime

esprit

À partir de ce moment-là, on pourrait déclarer quelqu'un cliniquement mort. Les éléments physiques grossiers ont tous disparu, et il n'y a plus de mouvement dans le cerveau ni dans le système circulatoire.

- Cependant, la conscience grossière se dissout seulement à la cinquième étape. Les vents qui animent les quatre-vingts schémas des instincts se dissolvent dans le canal central, et la goutte blanche (ou essence masculine, " l'esprit d'illumination " blanc) descend du cerveau le long du canal central vers le centre du cœur ; l'on perçoit intérieurement, dans l'espace de l'esprit, un ciel immense baigné de lumière blanche.

- Ensuite, la goutte rouge de la conscience (ou essence féminine, " l'esprit d'illumination " rouge) monte de la roue génitale vers le complexe du cœur ; l'on perçoit un ciel rempli d'une lumière solaire orange.

- Dans la septième dissolution, l'étape de l'imminence, les deux gouttes se rencontrent au niveau du cœur et contiennent la conscience ; l'on perçoit la claire obscurité, ou obscurité pure, et l'on perd alors conscience.

- Enfin, on passe dans le royaume de la transparence de la claire lumière et l'on acquiert une forme inhabituelle de conscience non dualiste.

 

Les étapes de la mort : dissolution et expériences.

Dissolution

Expérience

 

1. terre-eau

 

mirage

2. eau-feu

fumée

3. feu-vent

bluettes dans le ciel

4. vent-conscience

flamme claire de bougie

(parfois " vent-espace " :

fin de l'expérience du corps-esprit grossier)

 

5. conscience grossière-luminance

 

ciel clair et lumière lunaire

6. luminance-rayonnement

ciel clair et lumière solaire

7. radiance-imminence

claire obscurité

8. imminence-transparence

claire lumière du ciel clair avant l'aube

À ce stade se dénoue une structure clé de la vie ordinaire, appelée le nœud à six boucles, qui se situe au niveau du cœur. Les canaux de droite et de gauche entourent le centre du complexe du cœur depuis le moment où nous avons été conçus dans cette vie, et le développement du système neveux central se poursuit ensuite autour de ce nœud à six parties. Quand il se dénoue totalement, notre conscience extrêmement subtile s'échappe, orientée par notre évolution passée. C'est là le véritable moment de la mort ; c'est l'état intermédiaire du moment de la mort.

C'est l'état le plus subtil possible pour un être. Aucune des choses que l'on peut dire à son sujet ne lui rend justice. La conscience de la claire lumière extrêmement subtile est au-delà des dualités du fini et de l'infini, du temps et de l'éternité, du sujet et de l'objet, du moi et des autres, du conscient et de l'inconscient, et même de l'ignorance et de l'illumination.

C'est un état si transparent que celui qui n'y est pas préparé passera à travers sans même le remarquer. Il connaîtra la perte de la conscience dans la dernière phase de l'état d'imminence, puis le retour à la conscience de l'obscurité en retraversant l'état d'imminence vers la réincarnation, sans avoir du tout perçu qu'il était dans un autre état, ou bien en se sentant désorienté, comme nous le sommes parfois quand nous nous réveillons trop brutalement. Toute la science et tout l'art de trouver son chemin dans l'état intermédiaire dépendent de ce moment où l'on aide une personne à se servir de la transition entre les existences ordinaires pour entrer dans cette conscience extrêmement subtile qui, par nature, ne fait qu'un avec la liberté bienheureuse, l'intelligence absolue, la sensibilité sans limites ; en d'autres termes : l'illumination parfaite.

De nombreuses personnes passent beaucoup de temps dans cet état, mais souvent dans une inconscience totale. L'impression de confusion, l'inconscience avec laquelle ils ont franchi les étapes depuis la phase de l'imminence, et la terreur d'être lâchés dans un univers inconnu les empêche de reconnaître, dans cette transparence de la claire lumière, leur foyer le plus intense, leur communion spirituelle avec les êtres les plus aimants, les plus puissants et les plus sûrs de l'univers. C'est à ce moment que les traditions du Livre de la Libération Naturelle ont le plus puissant impact. Dans l'idéal, le défunt aura appris et pratiqué ces traditions avant de mourir. Sinon, on peut les lui enseigner au moment de sa mort, même s'il est peu probable que la personne non entraînée puisse surmonter les instincts égocentriques et la terreur durant cette grande crise d'énergie, et y atteindre la libération totale. Il faut avoir travaillé progressivement et avoir desserré le nœud à six boucles du complexe du cœur au cours de la vie pour que, dans le processus de la mort, le moment où il se dénoue ne provoque pas un traumatisme trop grave, tant il est difficile de le défaire.

La plupart des gens traversent ces dissolutions sans comprendre ce qui leur arrive, sans être capable de demeurer dans la claire lumière, sans réaliser leur liberté et leur bonheur essentiels, ni leur participation naturelle, joyeuse et sans limites aux existences de tous les êtres. Ils traversent mentalement très vite la claire lumière de la vacuité et renaissent dans des incarnations grossières en passant par les huit dissolutions en sens inverse. Ils s'évanouissent encore une fois dans la phase d'imminence, puis se relèvent dans la claire obscurité, la lumière solaire de la radiance et la lumière lunaire de la luminance, pour parvenir à une conscience dominée par les instincts. Ils s'associent de nouveau aux vents, au feu, à l'eau et à la terre, et se structurent selon l'imagerie des schémas de leur devenir au cours de leurs vies antérieures, structurées par leurs propres actions encodées dans leurs gènes spirituels (les gènes que l'individu garde de ses vies passées). Dans l'état intermédiaire, ces structures restent fluides dans des corps mentaux, et ne deviennent solides qu'au niveau physique le plus grossier, quand ils renaissent dans un lotus, une matrice, un oeuf ou une cavité humide. Dans l'état intermédiaire, en raison de la fluidité de celui-ci et de la subtilité de l'incarnation de l'énergie, la conscience est douée d'un pouvoir magique et d'une intelligence extrême ; aussi peuvent-ils faire un excellent usage du Livre de la Libération Naturelle si quelqu'un le leur lit ou le leur transmet mentalement. À ce moment-là, en les sauvegardant de la quête d'une renaissance, en les empêchant de sombrer dans des existences vraiment destructrices et en les guidant vers des vies profitables, Le Grand Livre de la Libération Naturelle par la Compréhension dans le Monde Intermédiaire est au service du but magnifique qui lui a assigné son auteur.

Dans le monde intermédiaire, la conscience s'incarne dans un corps intermédiaire, une sorte de fantôme, fait d'énergies subtiles structurées par l'imagerie de l'esprit, un peu comme l'incarnation subtile que nous connaissons dans les rêves. Bien qu'elle soit subtile, c'est une incarnation de la conscience ; elle naît en traversant les étapes inversées de la dissolution, et, quand l'individu la quitte pour entrer dans un corps grossier, dans matrice, au moment de la conception, elle se dissout en en sortant, comme si elle mourait un peu. On suit les processus de la huitième dissolution en descendant de l'incarnation intermédiaire vers la conscience de la claire lumière, et en remontant dans le sens inverse, de la claire lumière à une nouvelle incarnation. En effet, même quand un être s'endort, s'éveille dans un rêve, quand il disparaît en sortant d'un rêve et se réveille dans un corps grossier, ces étapes de la dissolution peuvent être distinguées ; elles apparaissent souvent dans une succession rapide de phases quasi instantanées que l'on ne remarque pas. Les pratiques méditatives associées à l'entraînement destiné au passage dans le monde intermédiaire sont cruciales pour aiguiser l'attention afin que l'on puisse prendre conscience du processus, ralentir les transmissions et aborder en toute lucidité les changements au fur et à mesure qu'ils se produisent. Il est vital de maîtriser et de garder à l'esprit ces schémas, développés durant des siècles dans la science tibétaine de la mort.

 

La réalité de la Libération

La science de la mort est le fondement de l'art de mourir, tout comme la médecine est à la base de l'art de guérir. Pour utiliser ce Livre de la Libération Naturelle le mieux possible, nous devons comprendre clairement la chance qui nous est offerte si l'on aborde le processus de la mort en toute conscience.

Que signifie " libération " dans l'expression " libération naturelle " ? Que veut-on dire quand on déclare que la réalité fondamentale et ultime de toutes choses est la vacuité ou la liberté ? Que veut dire Le Livre de la Libération Naturelle quand il promet la " libération naturelle " (rang grol, en tibétain), en mentionnant des attributs tels que la " perfection ", la " félicité naturelle ", la " fin des renaissances ", et l' "arrêt de la souffrance " ? Le bouddhisme serait-il un système permettant d'échapper aux réalités ? Le Livre de la Libération Naturelle serait-il une ordonnance prescrivant l'évasion ?

Le Bouddha, dans son premier enseignement des Quatre Sagesses, nomme la troisième nirodha, ce qui signifie littéralement " arrêt " ; ie, arrêt de la souffrance. Le nirvana, qui est la réalité finale accomplie par l'être éveillé, signifie littéralement " éteint ", " consumé " ou " disparu ". Le climat spirituel à l'époque de Bouddha était dérivé de nombreux mouvements d'intellectuels et d'ascètes qui étaient las d'une existence pleine d'entraves et de confusion, existence qu'ils percevaient comme un cheminement interminable et malheureux. Ils cherchaient l'anéantissement de l'esprit et du corps au moyen d'un samadhi intense et transcendant. Pour les aider, le Bouddha montra le nirvana qu'il avait découvert sous un jour légèrement dualiste, comme s'il s'agissait de l'extinction finale qu'ils désiraient si ardemment. Il était déjà Bouddha, et, en tant que Bouddha, il n'était pas dissocié du nirvana alors qu'il sillonnait toute l'Inde pour dispenser son enseignement ; d'une certaine manière, il était à la fois présent et transcendant. Cependant, il appela cette mort définitive " parinirvana ", ou " nirvana définitif ". Ainsi, les êtres enfermés dans un individualisme dualiste très prononcé, qui cherchaient la liberté comme un effacement, conservaient-ils l'idée d'un but au-delà de toute existence.

En fait, la personne qui a des tendances égocentriques marquées, et qui est en général tournée vers un centre isolé de l'être &endash; ce centre lui paraissant son véritable moi &endash; cette personne qui se sent détachée de tout quand elle est bien et aliénée dans des circonstances moins favorables, qui éprouve intuitivement la justesse de la formule " Je pense donc je suis " (ie, en fait, la plupart d'entre nous) a en vérité un profond désir secret d'oubli. Après tout, l'oubli n'est que ce retrait total dans une réalité complètement épargnée de tout souci. Il est sûr qu'on ne peut s'attendre à y trouver de l'amusement ; il se peut même que les quelques personnes et les quelques plaisirs qui comptent vraiment nous manquent, mais au moins on est sûr de ne pas éprouver de souffrance violente ou de grande angoisse. Il n'existe alors pas d'horizon illimité de danger et de vulnérabilité. Certains modernes, ceux qui rejettent catégoriquement l'idée qu'ils pourraient être des destructeurs d'émotions, des aventuriers de l'évasion cosmique en chambre, et qui affirment sans sourciller leur engagement existentiel à une action indéfectible dans le monde, n'osent agir ainsi que parce qu'ils sont absolument sûrs que l'oubli les attend, quoi qu'il arrive. Dans l'humanité en général, une multitude de gens cherchent, comme des lemmings, à interrompre leur existence par des guerres suicidaires, en devenant drogués à l'héroïne, en restant dépendant du tabac et de l'alcool. Il est évident que les tendances à l'annihilation sont en pleine expansion dans notre monde.

En conséquence, permettre que le nirvana apparaisse comme le nec plus ultra des oublis bienheureux n'est pas une méthode d'enseignement inutile. C'est adroit et bénéfique. Surtout parce qu'il s'avère que celui qui part en quête de la vacuité et l'adopte, qui se lance dans le samadhi du vide, découvre que ce qui cesse n'est pas toute la vie, mais son ignorance, sa méconnaissance, ses tendances égocentriques et son obsession de soi, subjective et objective. Heureusement, la libération, la fin de l'attachement impulsif à soi-même, a pour conséquence un bonheur puissant et durable, une félicité vibrante et continue. Ce débordement de joie rend les petits plaisirs terrestres que l'on connaissait auparavant, alors qu'on était pris dans le piège étroit de l'attachement à soi, ridicules et pathétiques. L'avantage final est que cette félicité presque parfaite, ce bonheur suprême d'être vraiment libre, vient aussi avec la prise de conscience naturelle que la disparition d'un moi isolé, immuable et indépendant, est exactement équivalente à la présence de toutes les choses et de tous les êtres reliés ensemble, perpétuellement entrelacés, d'une manière que l'on ne saurait concevoir, dans une éternité impossible à mesurer et dans un espace infiniment grand. Il existe une destinée personnelle d'engagement illimité vis-à-vis du nombre infini des autres, une destiné libre de tous les désirs attachés aux petits riens et à l'oubli. Tout cela nous incite à partager notre bonheur et à épancher notre amour, sans que notre nirvana ultime de félicité et de liberté individuelle en soit diminué.

Bien que cette sorte de liberté spontanément investie dans l'engagement total, cette félicité individuelle inséparable d'une union aimante avec tous les autres, soit inconcevable dans sa signification réelle en termes conceptuels, dualistes, ce qui est recherché apparaît clairement. L'arrêt, l'extinction, la fin de l'attachement à soi et la libération, tout cela constitue la voie la plus plausible vers le vrai bonheur, le véritable amour et la félicité sans limites. Une fois que cela est clair, il devient plus facile de comprendre ce que l'auteur entend par libération. Si l'on n'est pas clair sur ce sujet, le langage de la Grande Perfection risque d'être interprété à tort comme étant une simple incitation à plonger dans une libération ressemblant à l'oubli automatique qui, apparemment, attend tous les matérialistes, sans que soit nécessaire un quelconque fondement scientifique ou un enseignement portant sur les transformations.

Pour clarifier ce point central des enseignements, j'ai traduit un petit texte philosophique qui fait partie de l'ensemble des écrits traitant de la Libération Naturelle, et qui s'intitule La Libération Naturelle par la Vision Nue, l'Intelligence Identifiée. En voici un extrait. Padma Sambhava vient de dire que la réalité de la liberté, le nirvana, la Vérité, et ainsi de suite, cet En-Soi est le but le plus élevé recherché par toute forme d'enseignement bouddhique.

Pour comprendre l'entrée en trois points dans cet En-Soi,
Prendre conscience que l'esprit passé est sans jalon, qu'il est clair et vide,
Que l'esprit futur est non créé, neuf,
Que la conscience présente reste naturelle, sans artifices,
Connaissant ainsi le temps sous son jour le plus ordinaire.
Quand tu portes sur toi-même un regard nu,
Ton regard est transparent : il ne voit rien.
C'est l'intelligence nue, immédiate, claire ;
C'est la vacuité claire où rien n'est établi,
La pureté de la non-dualité de la vacuité et de la clarté ;
Non permanente, libre de tout statut intrinsèque,
Non annihilée, brillante et distincte,
Non pas une unité, mais une clarté qui discerne tout,
Sans pluralité, indivisible, d'un goût unique ;
Non dérivée, présente à elle-même : c'est cette réalité même.

Ce texte présente la réalité ultime du nirvana, la Grande Perfection, le royaume de la Vérité, la liberté définitive, la perfection de la Bouddhéité au bout de l'évolution. Cet accomplissement est le but de tous les enseignements du Livre de la Libération Naturelle. Il est accessible en principe parce qu'il est déjà la réalité la plus profonde du présent, la véritable condition des êtres, même les plus ordinaires. Il faut porter sur soi-même un " regard nu ", changer complètement un comportement qui n'a pour but que de retourner son regard vers soi-même. On cherche ce moi immuable, indépendant, isolé, qui est comme le noyau de notre être et d'où proviennent impulsions et pensées. Mais quand on se tourne de 180 degrés pour regarder à l'intérieur du regard, on ne trouve rien qui ait un statut intrinsèque, rien qui soit indépendant de plein droit.

Même Descartes avait découvert cela : il découvrit qu'il ne pouvait rien trouver au point d'origine de la pensée. Il affirma à tort que c'était parce qu'un sujet ne pouvait être un objet. Il devint alors comme fou et dit que ce sujet, cette chose unique, qu'il ne parvenait pas à trouver, à démontrer, à établir, était la seule chose dont il pouvait être absolument sûr ! Il ne pouvait douter de tout, mais il ne pouvait douter qu'il doutait ! Je pense donc je suis. Seul le bouddhiste le plus paresseux pourrait faire une telle déclaration.

Nous ne faisons pas la même erreur quand nous portons sur nous-mêmes un regard nu sans y voir quelque chose d'établi, sans voir une chose fixe existant par elle-même. Nous ne pouvons rien percevoir de substantiel derrière la vision de rien. Nous nous tournons et nous retournons, tournoyant sur nous-mêmes en cherchant le chemin du point d'origine de la voie. Notre regard devient transparent à lui-même. Rien n'est perçu qui soit indépendant ou objectif. Et cette transparence s'étend infiniment. Descartes avait raison d'une certaine manière : on ne peut trouver le subjectif. Mais, une fois le sujet disparu, comment les objets peuvent-ils garder leur subsistance ? Une subjectivité qui ne peut se trouver ne saurait se complaire à trouver des objets à partir d'une idée de certitude en soi. La subjectivité et l'objectivité se dissolvent quand on les observe avec ce regard pénétrant, et tout ce qui demeure est la transparence libre et claire. Cette transparence elle-même est intelligence nue et pure. C'est la clarté, l'immédiateté, la non-dualité et l'absence de tout statut intrinsèque, y compris de l'absence elle même. Cette conscience lumineuse, claire et intelligente, n'est pas annihilée ; elle ne disparaît pas, oubliée, dans l'union ; elle n'est pas non plus dépendante de façon rigide et immuable, prisonnière d'une pluralité d'entités en relation les une avec les autres et cependant intrinsèquement indépendantes. De manière expérimentale, nous savourons le goût unique de la liberté sans tomber dans l'isolement. C'est là la Réalité de Diamant de la Claire Lumière, la véritable nature de chacun de nous, qui rend possible la libération naturelle. Notre vraie nature, notre essence de Bouddha, n'est pas quelque chose qui demande à être laborieusement créé ; sa présence est déjà dominante en ce qu'elle est notre âme même.

Cette âme, en outre, n'est pas établie en soi comme un lieu vide d'où tous les contenus ont disparu. C'est plutôt un lieu vide où tous les êtres et toutes les choses sont présents en toute transparence, sans qu'aucun ne soit établi indépendamment des autres. Chaque être, chaque chose sont présents de façon relative dans ce réseau de beauté et de félicité indicible qu'est la vacuité. Ainsi, le Corps de Vérité de Bouddha, celui de notre sagesse-liberté, est simultanément notre Corps de Béatitude de Bouddha, ie celui de la félicité, et notre Corps d'Émanation de Bouddha, celui de l'amour, qui tend la main pour aider d'autres êtres à redécouvrir leurs propres natures libres, lumineuses, bienheureuses et aimantes.

Comme dit La Libération Naturelle par la Vision Nue :

Cette identification objective de la réalité des choses
Contient en un être entier les Trois Corps indivisibles.
Le Corps de Vérité, la vacuité libre de tout statut intrinsèque,
Le Corps de Béatitude, éclairé par l'énergie naturelle de la liberté,
Le Corps d'Émanation qui apparaît sans cesse en tout lieu.
Sa réalité, ce sont ces Trois Corps en un.

Je pense qu'il est clair maintenant que le nirvana, cette liberté vers laquelle tend Le Livre de la Libération Naturelle, n'est pas l'oubli. Le Corps de Vérité n'est pas un quelconque absolu transcendant éloigné de nous. C'est l'infini rayonnement de l'énergie de la sagesse bienheureuse, la beauté se nourrissant de sa propre joie sans limites. Et c'est simultanément la beauté débordant d'amour et de bonté, qui étreint tous les êtres qui se sentent désespérément en retrait, aliénés dans un isolement compulsif. Des êtres comme nous.

Les mots du Livre de la Libération Naturelle sont ceux-là mêmes de Padma Sambhava, maître né d'une fleur de lotus, lui-même, d'après la croyance. Bouddha de la Vérité-Béatitude-Émanation nous tendant la main. Il ne se contente pas de planer au-dessus de nous dans une évocation poétique de sa propre félicité, il est avec nous dans notre situation présente et ne se lasse jamais, essayant de nous trouver là où nous sommes, nous donnant un accès pratique à notre liberté. Il défie notre aliénation volontaire qui nous éloigne de notre propre réalité, et, dans un autre passage du Livre de la Libération Naturelle, il dit :

Pour comprendre la méthode énergique permettant d'entrer dans cette réalité même,
Tu dois savoir que ta propre conscience est cette réalité !
Elle n'est autre que cette clarté naturelle sans artifices.
Pourquoi dis-tu : " Je ne comprends pas la nature de l'esprit " ?
Puisque Ici il n'y a rien sur quoi méditer,
Dans cette intelligence même de la clarté ininterrompue,
Pourquoi dis-tu : " Je ne vois pas la réalité de l'esprit " ?
Puisque le penseur dans l'esprit, c'est cela même,
Pourquoi dis-tu : " Même en cherchant je ne puis la trouver " ?
Puisqu'il n'y a rien à faire,
Pourquoi dis-tu : " Quoi que je fasse, je ne réussis pas " ?
Puisqu'elle est suffisante et que l'on peut rester là où on est sans artifices,
Pourquoi dis-tu : " Je ne puis rester immobile " ?
Puisqu'on ne peut pas agir et être satisfait,
Pourquoi dis-tu " Je ne suis pas capable de le faire " ?
Puisque le clair, le conscient et le vide sont nécessairement indivisibles,
Pourquoi dis-tu : " La pratique n'est pas efficace " ?
Puisqu'elle est naturelle, spontanée, et n'a ni cause ni condition,
Pourquoi dis-tu : " En cherchant, on ne peut pas la trouver " ?
Puisque la pensée et la libération naturelle sont simultanées,
Pourquoi dis-tu : " Les remèdes sont impuissants " ?
Puisque ta propre intelligence, c'est cela même,
Pourquoi dis-tu : " Je ne connais pas cela " ?

Ces mots, chaque expression étant en elle-même très simple, permettent à la liberté de se mêler aux soucis quotidiens. Comme les guides du monde intermédiaire dans Le Livre de la Libération Naturelle, ils font de chaque faille dans notre attachement compulsif à nous-mêmes une porte potentielle s'ouvrant sur la liberté du non-moi. Ils mettent en question la complaisance avec laquelle nous nous plaignons, et les artifices par lesquels nous nous éloignons de notre salut. Ils nous rassurent avec force et nous permettent de nous élever au-dessus du dégoût de nous-mêmes. Ils ne peuvent pas nous faire de mal, à moins que nous ne les interprétions à tort comme une preuve supplémentaire du bien-fondé de ce nihilisme spirituel qui a pénétré si profondément et si pernicieusement notre culture, et dont nous avons essayé de nous dégager par bien des efforts, en prenant soin de distinguer vacuité et néant, liberté et oubli.

Sur cette base solide, poursuivons maintenant avec l'art tibétain de la mort créatrice.


3 - L'art tibétain de mourir
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