La science
de la mort est le fondement de l'art de
mourir, tout comme
la médecine est à la base de l'art de
guérir. Pour utiliser ce Livre de la Libération
Naturelle le mieux
possible, nous devons comprendre clairement la chance qui
nous est offerte si l'on aborde le processus de la mort en
toute conscience.
Que signifie "
libération " dans l'expression " libération
naturelle " ? Que veut-on dire quand on déclare que
la réalité fondamentale et ultime de toutes
choses est la vacuité ou la liberté ? Que veut
dire Le Livre de la
Libération Naturelle quand il promet la "
libération naturelle " (rang grol, en
tibétain), en mentionnant des attributs tels que la "
perfection ", la " félicité naturelle ", la "
fin des renaissances ", et l' "arrêt de la souffrance
" ? Le bouddhisme serait-il un système permettant
d'échapper aux réalités ?
Le Livre de la
Libération Naturelle serait-il une ordonnance
prescrivant l'évasion ?
Le Bouddha, dans son
premier enseignement des Quatre Sagesses, nomme la
troisième nirodha, ce qui signifie
littéralement " arrêt " ; ie, arrêt de la
souffrance. Le nirvana, qui est la réalité
finale accomplie par l'être éveillé,
signifie littéralement " éteint ", "
consumé " ou " disparu ". Le climat spirituel
à l'époque de Bouddha était
dérivé de nombreux mouvements d'intellectuels
et d'ascètes qui étaient las d'une existence
pleine d'entraves et de confusion, existence qu'ils
percevaient comme un cheminement interminable et malheureux.
Ils cherchaient l'anéantissement de l'esprit et du
corps au moyen d'un samadhi intense et transcendant. Pour
les aider, le Bouddha montra le nirvana qu'il avait
découvert sous un jour légèrement
dualiste, comme s'il s'agissait de l'extinction finale
qu'ils désiraient si ardemment. Il était
déjà Bouddha, et, en tant que Bouddha, il
n'était pas dissocié du nirvana alors qu'il
sillonnait toute l'Inde pour dispenser son enseignement ;
d'une certaine manière, il était à la
fois présent et transcendant. Cependant, il appela
cette mort définitive " parinirvana ", ou " nirvana définitif
". Ainsi, les
êtres enfermés dans un individualisme dualiste
très prononcé, qui cherchaient la
liberté comme un effacement, conservaient-ils
l'idée d'un but au-delà de toute
existence.
En fait, la personne qui a
des tendances égocentriques marquées, et qui
est en général tournée vers un centre
isolé de l'être &endash; ce centre lui
paraissant son véritable moi &endash; cette personne
qui se sent détachée de tout quand elle est
bien et aliénée dans des circonstances moins
favorables, qui éprouve intuitivement la justesse de
la formule " Je pense donc je suis " (ie, en fait, la
plupart d'entre nous) a en vérité un profond
désir secret d'oubli. Après tout, l'oubli
n'est que ce retrait total dans une réalité
complètement épargnée de tout souci. Il
est sûr qu'on ne peut s'attendre à y trouver de
l'amusement ; il se peut même que les quelques
personnes et les quelques plaisirs qui comptent vraiment
nous manquent, mais au moins on est sûr de ne pas
éprouver de souffrance violente ou de grande
angoisse. Il n'existe alors pas d'horizon illimité de
danger et de vulnérabilité. Certains modernes,
ceux qui rejettent catégoriquement l'idée
qu'ils pourraient être des destructeurs
d'émotions, des aventuriers de l'évasion
cosmique en chambre, et qui affirment sans sourciller leur
engagement existentiel à une action
indéfectible dans le monde, n'osent agir ainsi que
parce qu'ils sont absolument sûrs que l'oubli les
attend, quoi qu'il arrive. Dans l'humanité en
général, une multitude de gens cherchent,
comme des lemmings, à interrompre leur existence par
des guerres suicidaires, en devenant drogués à
l'héroïne, en restant dépendant du tabac
et de l'alcool. Il est évident que les tendances
à l'annihilation sont en pleine expansion dans notre
monde.
En conséquence,
permettre que le nirvana apparaisse comme le nec plus ultra des oublis bienheureux n'est pas
une méthode d'enseignement inutile. C'est adroit et
bénéfique. Surtout parce qu'il s'avère
que celui qui part en quête de la vacuité et
l'adopte, qui se lance dans le samadhi du vide,
découvre que ce qui cesse n'est pas toute la
vie, mais son
ignorance, sa méconnaissance, ses tendances
égocentriques et son obsession de soi, subjective et
objective. Heureusement, la libération, la fin de
l'attachement impulsif à soi-même, a pour
conséquence un bonheur puissant et durable,
une
félicité vibrante et continue. Ce débordement de joie
rend les petits plaisirs terrestres que l'on connaissait
auparavant, alors qu'on était pris dans le
piège étroit de l'attachement à soi,
ridicules et pathétiques. L'avantage final est que
cette félicité presque parfaite, ce bonheur
suprême d'être vraiment libre, vient aussi avec
la prise de conscience naturelle que la disparition d'un moi
isolé, immuable et indépendant, est exactement
équivalente à la présence de toutes les
choses et de tous les êtres reliés ensemble,
perpétuellement
entrelacés,
d'une manière que l'on ne saurait concevoir, dans une
éternité impossible à mesurer et dans
un espace infiniment grand. Il existe une destinée
personnelle d'engagement illimité vis-à-vis du
nombre infini des autres, une destiné libre de tous
les désirs
attachés aux petits riens et à l'oubli. Tout
cela nous incite à partager notre bonheur et à
épancher notre amour, sans que notre nirvana ultime
de félicité et de liberté individuelle
en soit diminué.
Bien que cette sorte de
liberté
spontanément investie dans l'engagement total, cette
félicité individuelle inséparable d'une
union aimante avec tous les autres, soit inconcevable dans sa
signification réelle en termes conceptuels,
dualistes, ce qui est recherché apparaît
clairement. L'arrêt, l'extinction, la fin de l'attachement à
soi et la
libération, tout cela constitue la voie la plus
plausible vers le vrai bonheur, le véritable amour et
la félicité sans limites. Une fois que cela
est clair, il devient plus facile de comprendre ce que
l'auteur entend par libération. Si l'on n'est pas
clair sur ce sujet, le langage de la Grande Perfection risque d'être
interprété à tort comme étant
une simple incitation à plonger dans une
libération ressemblant à l'oubli automatique
qui, apparemment, attend tous les matérialistes, sans
que soit nécessaire un quelconque fondement
scientifique ou un enseignement portant sur les
transformations.
Pour clarifier ce point
central des enseignements, j'ai traduit un petit texte
philosophique qui fait partie de l'ensemble des
écrits traitant de la Libération
Naturelle, et qui
s'intitule La
Libération Naturelle par la Vision Nue,
l'Intelligence Identifiée. En voici un extrait. Padma
Sambhava vient de dire que la réalité de la
liberté, le nirvana, la Vérité, et
ainsi de suite, cet En-Soi est le but le plus
élevé recherché par toute forme
d'enseignement bouddhique.
Pour
comprendre l'entrée en trois points dans cet
En-Soi,
Prendre conscience que l'esprit passé est sans jalon,
qu'il est clair et vide,
Que l'esprit futur est non créé, neuf,
Que la conscience présente reste naturelle, sans
artifices,
Connaissant ainsi le temps sous son jour le plus
ordinaire.
Quand tu portes sur toi-même un regard nu,
Ton regard est transparent : il ne voit rien.
C'est l'intelligence nue, immédiate, claire ;
C'est la vacuité claire où rien n'est
établi,
La pureté de la non-dualité de la
vacuité et de la clarté ;
Non permanente, libre de tout statut intrinsèque,
Non annihilée, brillante et distincte,
Non pas une unité, mais une clarté qui
discerne tout,
Sans pluralité, indivisible, d'un goût unique
;
Non dérivée, présente à
elle-même : c'est cette réalité
même.
Ce texte présente
la réalité ultime du nirvana, la
Grande
Perfection, le
royaume de la Vérité, la liberté
définitive, la perfection de la
Bouddhéité au bout de l'évolution. Cet
accomplissement est le but de tous les enseignements du
Livre de la
Libération Naturelle. Il est accessible en principe parce
qu'il est déjà la réalité la
plus profonde du présent, la véritable
condition des êtres, même les plus ordinaires.
Il faut porter sur soi-même un " regard nu ", changer
complètement un comportement qui n'a pour but que de
retourner son regard vers soi-même. On cherche ce moi
immuable, indépendant, isolé, qui est comme le
noyau de notre être et d'où proviennent
impulsions et pensées. Mais quand on se tourne de 180
degrés pour regarder à l'intérieur du
regard, on ne trouve rien qui ait un statut
intrinsèque, rien qui soit indépendant de
plein droit.
Même Descartes avait
découvert cela : il découvrit qu'il ne pouvait
rien trouver au point d'origine de la pensée. Il
affirma à tort que c'était parce qu'un sujet
ne pouvait être un objet. Il devint alors comme fou et
dit que ce sujet, cette chose unique, qu'il ne parvenait pas
à trouver, à démontrer, à
établir, était la seule chose dont il pouvait
être absolument sûr ! Il ne pouvait douter de
tout, mais il ne pouvait douter qu'il doutait ! Je pense
donc je suis. Seul
le bouddhiste le plus paresseux pourrait faire une telle
déclaration.
Nous ne faisons pas la
même erreur quand nous portons sur nous-mêmes un
regard nu sans y voir quelque chose d'établi, sans
voir une chose fixe existant par elle-même. Nous ne
pouvons rien percevoir de substantiel derrière la
vision de rien. Nous nous tournons et nous retournons,
tournoyant sur nous-mêmes en cherchant le chemin du
point d'origine de la voie. Notre regard devient transparent
à lui-même. Rien n'est perçu qui soit
indépendant ou objectif. Et cette transparence
s'étend infiniment. Descartes avait raison d'une
certaine manière : on ne peut trouver le subjectif.
Mais, une fois le sujet disparu, comment les objets
peuvent-ils garder leur subsistance ? Une
subjectivité qui ne peut se trouver ne saurait se
complaire à trouver des objets à partir d'une
idée de certitude en soi. La subjectivité et
l'objectivité se dissolvent quand on les observe avec
ce regard pénétrant, et tout ce qui demeure
est la transparence libre et claire. Cette transparence
elle-même est intelligence nue et pure. C'est la
clarté, l'immédiateté, la
non-dualité et l'absence de tout statut
intrinsèque, y compris de l'absence elle même.
Cette conscience lumineuse, claire et intelligente, n'est
pas annihilée ; elle ne disparaît pas,
oubliée, dans l'union ; elle n'est pas non plus
dépendante de façon rigide et immuable,
prisonnière d'une pluralité d'entités
en relation les une avec les autres et cependant
intrinsèquement indépendantes. De manière
expérimentale, nous savourons le goût unique de
la liberté sans tomber dans
l'isolement. C'est
là la Réalité de Diamant de la Claire
Lumière, la véritable nature de chacun de
nous, qui rend possible la libération naturelle.
Notre vraie nature,
notre essence de Bouddha, n'est pas quelque chose qui
demande à être laborieusement
créé ; sa présence est
déjà dominante en ce qu'elle est notre
âme même.
Cette âme, en outre,
n'est pas établie en soi comme un lieu vide
d'où tous les contenus ont disparu. C'est
plutôt un lieu vide où tous les êtres et
toutes les choses sont présents en toute
transparence, sans qu'aucun ne soit établi
indépendamment des autres. Chaque être, chaque
chose sont présents de façon relative dans
ce réseau de
beauté et de félicité indicible qu'est
la vacuité.
Ainsi, le Corps de Vérité de Bouddha, celui de
notre sagesse-liberté, est simultanément notre
Corps de Béatitude de Bouddha, ie celui de la
félicité, et notre Corps d'Émanation de
Bouddha, celui de l'amour, qui tend la main pour aider
d'autres êtres à redécouvrir leurs
propres natures
libres, lumineuses, bienheureuses et aimantes.
Comme dit La Libération Naturelle par
la Vision Nue :
Cette
identification objective de la réalité des
choses
Contient en un être entier les Trois Corps
indivisibles.
Le Corps de Vérité, la vacuité libre de
tout statut intrinsèque,
Le Corps de Béatitude, éclairé par
l'énergie naturelle de la liberté,
Le Corps d'Émanation qui apparaît sans cesse en
tout lieu.
Sa réalité, ce sont ces Trois Corps en
un.
Je pense qu'il est clair
maintenant que le nirvana, cette liberté vers
laquelle tend Le
Livre de la Libération Naturelle, n'est pas l'oubli. Le Corps de
Vérité n'est pas un quelconque absolu
transcendant éloigné de nous. C'est l'infini
rayonnement de l'énergie de la sagesse bienheureuse,
la beauté se nourrissant de sa propre joie sans
limites. Et c'est simultanément la beauté
débordant d'amour et de bonté, qui
étreint tous les êtres qui se sentent
désespérément en retrait,
aliénés dans un isolement compulsif. Des
êtres comme nous.
Les mots du
Livre de la
Libération Naturelle sont ceux-là mêmes de
Padma Sambhava, maître né d'une fleur de lotus,
lui-même, d'après la croyance. Bouddha de la
Vérité-Béatitude-Émanation nous
tendant la main. Il ne se contente pas de planer au-dessus
de nous dans une évocation poétique de sa
propre félicité, il est avec nous dans notre
situation présente et ne se lasse jamais, essayant de
nous trouver là où nous sommes, nous donnant
un accès pratique à notre liberté. Il
défie notre aliénation volontaire qui nous
éloigne de notre propre réalité, et,
dans un autre passage du Livre de la Libération
Naturelle, il dit
:
Pour
comprendre la méthode énergique permettant
d'entrer dans cette réalité même,
Tu dois savoir que ta propre conscience est cette
réalité !
Elle n'est autre que cette clarté naturelle sans
artifices.
Pourquoi dis-tu : " Je ne comprends pas la nature de
l'esprit " ?
Puisque Ici il n'y a rien sur quoi méditer,
Dans cette intelligence même de la clarté
ininterrompue,
Pourquoi dis-tu : " Je ne vois pas la réalité
de l'esprit " ?
Puisque le penseur dans l'esprit, c'est cela même,
Pourquoi dis-tu : " Même en cherchant je ne puis la
trouver " ?
Puisqu'il n'y a rien à faire,
Pourquoi dis-tu : " Quoi que je fasse, je ne réussis
pas " ?
Puisqu'elle est suffisante et que l'on peut rester là
où on est sans artifices,
Pourquoi dis-tu : " Je ne puis rester immobile " ?
Puisqu'on ne peut pas agir et être satisfait,
Pourquoi dis-tu " Je ne suis pas capable de le faire " ?
Puisque le clair, le conscient et le vide sont
nécessairement indivisibles,
Pourquoi dis-tu : " La pratique n'est pas efficace " ?
Puisqu'elle est naturelle, spontanée, et n'a ni cause
ni condition,
Pourquoi dis-tu : " En cherchant, on ne peut pas la trouver
" ?
Puisque la pensée et la libération naturelle
sont simultanées,
Pourquoi dis-tu : " Les remèdes sont impuissants "
?
Puisque ta propre intelligence, c'est cela même,
Pourquoi dis-tu : " Je ne connais pas cela " ?
Ces mots, chaque
expression étant en elle-même très
simple, permettent à la liberté de se
mêler aux soucis quotidiens. Comme les guides du monde
intermédiaire dans Le Livre de la Libération
Naturelle, ils
font de chaque faille dans notre attachement compulsif
à nous-mêmes une porte potentielle s'ouvrant
sur la liberté du non-moi. Ils mettent en question la
complaisance avec laquelle nous nous plaignons, et les
artifices par lesquels nous nous éloignons de notre
salut. Ils nous rassurent avec force et nous permettent de
nous élever au-dessus du dégoût de
nous-mêmes. Ils ne peuvent pas nous faire de mal,
à moins que nous ne les interprétions à
tort comme une preuve supplémentaire du
bien-fondé de ce nihilisme spirituel qui a
pénétré si profondément et si
pernicieusement notre culture, et dont nous avons
essayé de nous dégager par bien des efforts,
en prenant soin de distinguer vacuité et
néant, liberté et oubli.
Sur cette base solide,
poursuivons maintenant avec l'art tibétain de la mort
créatrice.