SURRÉALISME 21

et ses alentours


Le Bardo Thödol


Index Surréalisme 21 => Bardo-Thödol =>  1 - La science tibétaine de la mort.

Le Grand Livre de la Libération Naturelle par la Compréhension dans le Monde Intermédiaire.

 La science tibétaine de la mort

Les Tibétains ont cette approche pleine de bon sens selon laquelle la vie n'a pas de limite. Nous ne sommes pas issus du néant et nous ne pouvons pas redevenir néant. Nous n'avons ni commencement ni fin.

La forme humaine est relativement libre de toute réaction instinctive programmée de façon rigide. Ainsi les êtres humains ont-ils un don exceptionnel qui leur permet de comprendre totalement leur situation, de se programmer à nouveau de façon entièrement positive, d'atteindre l'illumination parfaite de la Bouddhéité, de connaître un bonheur sans limites et de vivre, radieux et utiles pour les autres êtres. Mourir sans connaître cet état, et perdre la liberté et l'occasion d'une incarnation humaine avant l'éveil, puis renaître involontairement dans des conditions malheureuses d'innombrables autres fois, cela serait l'ultime tragédie.

Sur le plan spirituel, les Tibétains ont appris à voir la mort, d'ordinaire redoutable, comme une très grande force proche de la vie, qui accorde une puissante impulsion dans le sens du bien en donnant plus d'intensité au bien que peuvent apporter nos comportements et nos actes. Ils ne veulent pas se laisser prendre par l'idée que la mort est une force purement maléfique, malveillante, absolue, insensée et arbitraire. Ils apprennent plutôt à la voir comme non existante, comme une chose en elle-même séparée de la vie. Le fait même qu'ils établissent des relations même avec la mort les encourage à voir celle-ci au niveau le plus élevé, comme le domaine immédiat et omniprésent de la liberté ; ie comme quelque chose qui ne fait pas seulement partie de la vie, mais qui en est aussi le fondement.

De manière assez surprenante, une fois que nous sommes habitués à l'idée que la mort est là dans notre vie et qu'elle peut nous prendre à tout moment, nous avons le sentiment très fort d'être libérés. Nous prenons conscience que nous sommes essentiellement libres à tout instant et dans toutes les situations, que toute contrainte n'est fondée que sur l'illusion de la persistance de quelque chose qui aurait de la substance, une substance durable, une essence nécessaire. Nous nous engageons tout entiers dans la voie de cette liberté. Notre participation dans le réseau des relations est en réalité totalement involontaire. Cette impression d'une liberté immédiate est très stimulante. Cette compréhension supérieure de la mort est associée à Yamantaka (Celui qui met fin à la Mort), personnification la plus terrifiante de cette sagesse de la dissolution du moi, de cette conscience que le néant est vide.

La Science Intérieure commence avec l'analyse du néant. Quand nous imaginons la mort comme une entrée dans le néant, nous ne faisons que nous réconforter. La mort serait un sommeil éternel... Mais qu'est-ce qui donne la garantie d'un néant reposant après la mort ? pourquoi l'énergie réelle d'un état de conscience, même au repos, ferait-elle exception à la loi physique selon laquelle l'énergie est conservée pour réapparaître sous d'autres formes ? Pourquoi les matérialistes croient-ils si fort dans la non-existence de cette continuité de l'énergie ? Ils n'ont aucune raison d'y croire.

Il n'y a pas de limites à nos relations multiples avec des dimensions et des univers infinis.

La théorie du karma décrit une " grande chaîne d'existences " et postule un lien de parenté entre toutes les formes de vie observées, ainsi qu'un schéma de développement d'une vie à une autre. Les individus passent d'une vie à une autre en changeant de forme. À des degrés subtils, la conscience transmet à des vies successives des schémas développés au cours d'une vie. L'évolution karmique est aléatoire, et les êtres peuvent évoluer vers des formes supérieures ou vers des formes inférieures. Cependant, une fois que les êtres prennent conscience du processus, ils peuvent volontairement avoir une influence sur leur évolution par des choix d'actions et de pensées. Karma peut-être traduit par " devenir ", car karma signifie une action qui engendre développement et changement. Dans la science bouddhiste, le mot n'a pas du tout le sens de destin ; c'est un processus impersonnel et naturel de cause à effet. Notre karma à un moment donné de la vie est le schéma général des impulsions qui résultent d'actions antérieures et qui produiront des effets en relation avec la continuité de l'existence. Tout cela constitue un complexe qui imprime ses effets sur nos corps, nos actions et nos pensées. À leur tour, les actions que nous effectuons avec notre corps, notre langage et notre esprit produisent de nouvelles impulsions qui déterminent la nature et la qualité de nos existences futures. Ce complexe peut s'appeler notre énergie en devenir. " Ne te pose pas de questions sur tes vies antérieures ; contente-toi de considérer avec attention ta forme corporelle présente ! " Ne te pose pas de questions sur tes vies futures ; contente-toi d'observer ce qu'il y a dans ton esprit maintenant ! "

Le temps que dure l'état intermédiaire, période de transition entre la mort et une nouvelle naissance, est le moment le mieux choisi pour tenter consciemment d'influencer le processus de cause à effet dans la perspective d'un devenir favorable. Notre énergie est temporairement fluide dans l'état intermédiaire, et nous pouvons ainsi gagner, ou perdre, beaucoup de terrain durant les crises que nous traversons à ce moment-là.

 

Les six royaumes

Les bouddhistes ont classé les royaumes possibles en six catégories principales.

- Les bouddhistes ont créé les images complexes des huit enfers brûlants et des huit enfers glacés ; des huit enfers où l'on est broyé et des huit enfers où l'on est découpé en morceaux, s'inspirant des expériences de la chaleur, du froid, de la compression e de la dissection. Il existe aussi des descriptions d'enfers insupportables pour l'esprit, d'une infinie variété dans l'horreur et le malheur. Ces enfers sont le prix d'actions antérieures néfastes déterminées par la haine. Ils sont édifiés et magnifiés par une haine infinie et continue. Heureusement, aucun séjour en enfer ne peut logiquement être éternel, même s'il paraît interminable à celui qui en éprouve toutes les souffrances : les " êtres des enfers. "

- Ensuite, il y a les royaumes des prétas, souvent appelés " royaume des esprits faméliques ". Les prétas ont sans doute faim et soif, mais ce ne sont pas des esprits. Ils sont considérés comme des êtres vivants qui sont dans des états de frustration intense. L'amplification de l'avidité, du désir d'absorber, crée le royaume des prétas tout comme la haine crée les enfers. Les prétas subissent toutes les formes du supplice de Tantale.

- De la même manière que les êtres des enfers sont les incarnations de la haine et les prétas celles de l'avidité, des formes de vie animale sont créées. Elles sont le résultat d'une accumulation d'ignorance, d'inconscience et de stupidité. Les animaux ne sont pas méprisés par les bouddhistes comme étant intrinsèquement inférieurs aux humains ; ils ont aussi une âme, ils souffrent aussi, et ils atteindront aussi l'illumination. Mais leur situation n'est pas propice à un cheminement favorable à cause de l'immobilisme de leur ignorance instinctive. Ils ont besoin d'une attention et d'une aide particulières pour évoluer ; attention que seul un humain devenu quasiment Bouddha peut leur prodiguer avec efficacité.

- Les humains, dans leur royaume qui est proche de celui des animaux, sont aussi des incarnations de toutes les tendances néfastes, mais ils se sont libérés des états extrêmes de haine, d'avidité et d'ignorance dont sont prisonniers les êtres des enfers, les prétas et les animaux. La forme humaine est le produit, non seulement de ces tendances négatives d'existences antérieures, mais aussi de leurs contraires : la patience, la générosité et la sensibilité intelligente. Tolérance et générosité sont stimulées par une sensibilité envers les autres êtres, qui s'est accrue en quantités infinitésimales ; laquelle sensibilité agit contre les illusions égocentriques qui dominent l'existence animale. Cette sensibilité réduit légèrement la préoccupation de soi-même dans la poursuite des instincts, permettant quelques moments d'attention envers les besoins des autres animaux. L'effet cumulatif de ces petits éloignements volontaires des poussées instinctives chez les êtres se trouvant dans les trois " états mauvais ", ou " royaumes épouvantables " (l'enfer, les prétas et les animaux), produit une énergie qui permet à un être en devenir de s'élever et de prendre forme humaine. Et c'est pourquoi on considère la forme humaine comme un trésor très précieux, une réussite magnifique, gagnée de haute lutte, et qu'il ne faut pas gâcher par insouciance. De manière relative, la vie humaine est libérée de l'obligation de suivre automatiquement les réactions instinctives, et elle a l'occasion d'utiliser cette liberté avec intelligence et sensibilité pour atteindre la liberté ultime et un bonheur durable.

- Au-delà du royaume de la vie humaine, il y a celui des anti-dieux, ou titans (asura). Ils ont une liberté et des possibilités supérieures à celles des humains. En effet, ils se sont en général élevés par rapport à leur condition humaine, mais ils ont utilisé leur générosité, leur tolérance et leur sensibilité à des fins de pouvoir. Ils se sont laissé prendre dans la servitude de la compétition et sont esclaves de la jalousie. Ils veulent faire mieux que les autres. Ils adorent lutter. Ils vivent dans des royaumes qui sont proches des cieux et qui y ressemblent. Ils essaient constamment de rivaliser avec les dieux et de s'emparer de leur royaume céleste. Comme leur existence, faite d'une suite de combats, de tueries et de morts, les habitue à la haine, ils ont tendance à retomber dans les enfers.

- Les formes de vie égocentriques les plus élevées en termes de mérite et d'intelligence sont celles des dieux. Parce qu'ils ont longtemps fait preuve de générosité, de sensibilité, de tolérance et d'une grande maîtrise spirituelle, ils se sont élevés par rapport à leur condition humaine en traversant divers paradis. Ils ont plus de liberté et de possibilités que les humains, mais la richesse de leurs dons constitue pour eux le plus grand danger. Ils se sentent si grands et si majestueux, ils éprouvent tant de bien-être, ont tant de plaisirs, de pouvoirs et de gloire, leur durée d'existence est si longue, et les royaumes inférieurs et les souffrances possibles de vies égocentriques leur semblent si loin d'eux qu'il leur est très difficile d'utiliser leur liberté de manière créatrice. Ils sont dominés par l'orgueil, et ont tendance à retomber en dessous du niveau humain quand s'épuise l'énergie qui leur a donné leur vie extrêmement longue.

Il y a trois régions dans le domaine divin : celle du désir, celle de la forme pure, et celle qui n'a pas de forme.

La région du désir comporte six paradis. Deux d'entre eux sont terrestres, bien que les humains nes puissent les voir, et quatre sont des paradis célestes qui ont encore une sorte de paysage pour les divinités qui les habitent. Les divinités de ces paradis connaissent une existence édénique ; en conséquence, ils perdent, dans une suite apparemment infinie de plaisirs raffinés, l'énergie qui leur permettrait d'atteindre la liberté et la félicité ultimes.

Au-dessus des six paradis du désir, il y a les seize paradis de la forme pure où les divinités existent sous la forme de corps composés d'énergie pure. On dit que ce sont des " Corps-Brahma ", car ils ressemblent à des nuages d'énergie transgalactiques faits de félicité et de luminosité. Le contentement de soi est leur principal défaut et, bien qu'ils possèdent une grande intelligence, ils ont tendance à ignorer le souvenir de leur passé d'êtres plus faibles et souffrants. Ils oublient aussi les difficultés d'innombrables êtres autour d'eux, à travers tout l'univers, et méconnaissent leur éventuelle vulnérabilité à venir.

" Au-delà " de ces paradis de la forme pure (bien que le terme spatial " au-delà " perde ici son sens), il y a les quatre paradis sans forme, ceux de l'espace infini, de la conscience infinie, du néant absolu ; au-delà du conscient et de l'inconscient. Dans ces paradis demeurent des milliards de dieux qui se sont retirés de l'engagement dans des formes, à la poursuite de l'absolu. Leur but étant d'aller le plus loin possible dans la paix, la subtilité et la réalité, ils ne sont pas protégés par une conscience critique de tout ce que tous les autres états ont de construit, de vide et de relatif. Ils demeurent dans des royaumes de calme parfait, durant des périodes extrêmement longues, sans le moindre souci, éprouvant un sentiment de sécurité à l'idée de s'être pleinement réalisés, de ne faite plus qu'un avec l'absolu. De manière extrêmement subtile, leur orgueil et leurs illusions les rendent prisonniers du monde aliénant de l'attachement à soi qu'ils ont eux-mêmes élaboré. Les bouddhistes considèrent ces paradis et les formes divines comme les pièges les plus dangereux pour les pratiquants, à cause de leur trop grande ressemblance avec l'absolu tel que le perçoivent ceux qui ignorent la philosophie : une objectivité infinie, une subjectivité infinie, le néant, et une inaptitude incommensurable à se définir. Seule la compréhension du vide, de la relativité de toutes choses et de tous les états permet de se défendre avec un esprit critique, et de ne pas succomber à l'apparence de paisible transcendance de ces paradis, et de renaître là-bas pendant très longtemps.

Les " six royaumes de la migration " sont représentés de manière très imagée partout au Tibet et ailleurs dans le monde bouddhiste. Ils se présentent sous la forme de la " roue de la vie " que l'on voit souvent sur les murs des temples. Cette figure représente l'expérience du mourant, qui s'enfuit dans la " bouche de la Mort " (le dieu Yama qui tient la roue avec sa bouche, ses mains et ses pieds), et arrive sur la roue de la vie égocentrique selon le devenir de son énergie.

Le Livre de la Libération Naturelle présuppose ce contexte cosmologique comme décor pour le voyage intermédiaire. Une fois que l'on a perçu les relations infinies qu'entretiennent toutes les formes de vie, l'horizon stimulant d'un devenir propice tendant vers la Bouddhéité s'accompagne de l'horizon infini et terrifiant du devenir néfaste, qui est dégénérescence vers des formes de vie animales, infernales ou vers celle des prétas. Être conscient que l'on peut sombrer dans ces mondes crée une très forte motivation pour évoluer dans un sens positif pour soi-même. C'est aussi un puissant générateur de compassion envers les autres. Cette prise de conscience est indispensable pour que se développe le désir messianique de sauver les autres de la souffrance, désir qui se nomme volonté, ou esprit d'éveil. C'est là la conception spirituelle qui change un être égocentrique ordinaire en un bodhisattva soucieux d'aider les autres.

Si nous voulons utiliser la science de la mort pour développer l'art de bien mourir, nous devons prendre conscience que tous ces royaumes doivent être considérés comme tout aussi réels que nos vies présentes d'êtres humains. Ceux qui se sont souvenus de leurs vies antérieures ont dit que ces royaumes étaient réels. Et il est logique de penser que les formes de vie dans l'infinité du devenir sont probablement beaucoup plus nombreuses que la quantité d'espèces vivant sur cette seule planète minuscule que nous voyons autour de nous aujourd'hui.

Ainsi, l'encouragement que donne l'approche selon laquelle " tout se passe dans l'esprit " peut être utile. Mais nous ne devons pas oublier qu'il n'est pas possible de l'appliquer de manière sélective aux aspects de la réalité que nous n'aimons pas. Toute la réalité est dans l' esprit, et l'esprit nous la montre comme quelque chose d'" extérieur ". Alors, nous devons veiller à ce que cet " extérieur " soit beau et non épouvantable, pour faire obstacle à l'épouvantable et permettre à ce qui est beau de s'épanouir.

La présentation en six royaumes donne un échantillon statique du cosmos bouddhique tel qu'on l'entend habituellement. Nous avons besoin de connaître la vision bouddhique du processus sans fin de l'existence chez ceux qui ont atteint l'illumination. La vie d'une âme continue sans interruption en suivant les étapes de la mort, de l'état intermédiaire et de la vie. Ces phases sont à mettre en parallèle avec le sommeil profond, l'état de rêve et l'état de veille. Dans l'état de veille, il y a un troisième cycle parallèle : l'état de transe profonde, l'état de corps-esprit subtil (état de projection consciente de l'esprit hors du corps, connu sous le nom de corps magique), et l'état où le corps retrouve son enveloppe grossière. Ces ensembles triples sont à mettre en relation avec l'analyse habituelle de l'état bouddha en Trois Corps de Bouddha : le Corps de Vérité, le Corps de Béatitude et le Corps d'Émanation. La pratique du yoga tantrique a pour but de mettre en parallèle la mort ordinaire, l'état de sommeil et l'état de transe avec le Corps de Vérité de Bouddha, et de les transmuter dans ce Corps ; il vise également à mettre en parallèle l'état intermédiaire ordinaire, l'état de sommeil et l'état de veille du corps-esprit magique subtil avec le Corps de Béatitude de Bouddha et à les transmuter dans ce Corps ; enfin, il vise à mettre en parallèle la vie ordinaire, l'état de veille, et le corps grossier investi, avec le Corps d' Émanation de Bouddha et à les transmuter dans ce Corps.

 

Les Trois Corps de Bouddha et leurs analogues.

Corps de Vérité

Corps de Béatitude

Corps d'Émanation

Mort

État de sommeil

État de transe
 

État intermédiaire

État de rêve

État de veille du corps-esprit
magique subtil

Vie

État de veille

État de veille du corps grossier
 

Dans le contexte des pratiques décrites dans Le Livre de la Libération Naturelle, qui sont orientées vers la préparation à une utilisation réussie de l'état intermédiaire ordinaire pour accélérer le progrès vers la Bouddhéité, les processus de la séquence que forment les vies, celui de la vie quotidienne ou de la durée d'une vie, peuvent aussi être décrits comme les six mondes " intermédiaires " : ceux de la vie, ceux du rêve, de la transe, du moment de la mort, de la réalité et de l'existence. On utilise cette classification pour que le pratiquant prenne conscience que tous les moments de l'existence sont des moments " intermédiaires ", instables, fluides, qui peuvent devenir des expériences de libération et d'illumination. En conséquence, le monde intermédiaire de la vie est une vie normale entre la naissance et la mort. Le monde intermédiaire du rêve est la période entre le sommeil profond et l'état de veille. Le monde intermédiaire de la transe se situe entre l'état de veille de la conscience dualiste et la conscience éclairée de la sagesse transcendante. Le monde intermédiaire du moment de la mort est l'éclair momentané, ou période de sept jours d'état inconscient entre la vie et le monde intermédiaire de la réalité. Le monde intermédiaire de la réalité est l'état conscient prolongé (quelquefois durant deux semaines) entre le monde intermédiaire du moment de la mort et celui de l'existence. Le monde intermédiaire de l'existence est le deuxième état conscient prolongé du voyageur dans le monde intermédiaire ; c'est là que s'effectue la découverte de différents lieux de naissance : matrice, oeuf, humidité ou lotus ; il intervient entre le monde intermédiaire de la réalité et celui de la conception ou de la naissance.

 

Les Six Mondes Intermédiaires du cycle de l'existence

Les six mondes intermédiaires que l'on traverse entre

 

la vie

le rêve

la transe

le moment de la mort

la réalité

l'existence

 

la naissance et la mort

le sommeil et la veille

la conscience dualiste et la conscience éclairée

la vie et la réalité

le moment de la mort et l'existence

la réalité et la naissance.

Ces six mondes intermédiaires sont destinés à bien montrer que tous les moments de la vie d'un individu sont des transitions. Les classifications des Trois Corps et des six mondes intermédiaires sont utilisées pour créer un contexte pouvant aider ceux qui s'efforcent de transformer la suite ordinaire de souffrances des personnes enfermées dans des préoccupations égocentriques en une expérience d'amour et de bonheur.

Il nous faut savoir ce qu'est la notion tibétaine de l'ensemble corps-esprit. Les sciences bouddhiques avancent un grand nombre de types de cette notion ayant chacun des buts différents. Les classifications qu'il nous faut comprendre ici sont :

1. celle des trois niveaux du corps et de l'esprit : le niveau grossier, le niveau subtil, et le niveau extrêmement subtil ;

2. celle des cinq agrégats ;

3. celle des cinq éléments ;

4. celle des six sens.

Avant de les décrire, nous devons garder présent à l'esprit que toutes les classifications de ce genre dans les sciences bouddhiques sont des procédés heuristiques, des schémas faits pour être mémorisés facilement. Il n'est pas absolument nécessaire qu'il y ait cinq ou six éléments de ciel ou de cela. Dans chaque cas, on pourrait analyser les choses en les classant en catégories plus ou moins nombreuses. Les catégories utilisées par les Tibétains sont celles qu'ils ont trouvées les plus utiles au cours de leur longue expérience. Les classifications conceptuelles sont comme les objectifs d'un appareil photo : une scène prise au 105 mm paraît différente de la même scène photographiée au 35 mm. Il ne sert à rien de discuter pour savoir laquelle est la plus proche de la réalité. Il y a seulement différents niveaux d'approche.

Les trois niveaux de l'ensemble corps-esprit sont utilisés pour donner aux pratiquants bouddhistes un cadre leur permettant d'intégrer leurs expériences contemplatives subtiles à leur expérience de la vie ordinaire. Cela leur permet de changer le processus auquel ils ont l'habitude de s'identifier et d'entrer consciemment dans des états habituellement inconscients. Ainsi, quand nous voyons ou ressentons quelque chose, notre conscience ne perçoit en général cette expérience que de manière superficielle ; elle ne voit que cet arbre au loin et ne ressent que cette douleur à l'intérieur. Nous ne sommes pas conscients des photons de lumière qui frappent les neurones de la sensibilité dans les mécanismes microscopiques des nerfs optiques. Nous ne sommes pas conscients des éléments chimiques des neurotransmetteurs qui émettent des signaux à travers le système nerveux central pour informer le cerveau d'une douleur à l'estomac. Mais le scientifique de l'intérieur, ou psychonaute bouddhiste, essaie de faire venir à sa conscience ces processus habituellement inconscients. Il a donc besoin de l'équivalent d'un microscope pour cette exploration intérieure. Il élabore donc un modèle subtil du moi, auquel il s'entraîne à s'identifier, pour faire l'expérience directe de processus internes plus subtils.

Le corps subtil correspond en gros à ce que nous entendons par système nerveux central. Ce n'est pas ce qu'on appelle " les substances liquides " (la matière grise) du système ; c'est plutôt la structure qui fait de lui un véhicule de l'expérience. Les canaux nerveux forment un réseau de circulation d'énergie qui se compose de milliers de fibres partant de cinq, six ou sept nœuds, appelés roues, complexes, ou lotus ; eux-mêmes rassemblés sur un axe central comportant trois canaux et allant du milieu du front jusqu'à l'extrémité des organes génitaux, en passant par le sommet du cerveau et la base de la colonne vertébrale. À l'intérieur de ce réseau, des gouttes subtiles de substances sont mises en mouvement par des énergies subtiles, appelées vents, et transmettent la conscience. L'esprit subtil qui correspond à ces structures et à ces énergies consiste en trois états intérieurs, qui émergent dans la conscience à l'instant où l'énergie subjective se retire des sens grossiers. Ces trois états sont appelés luminance, radiance et imminence (l'état le plus profond de l'esprit subtil), et s'apparentent au pur clair de lune, à la pure lumière du soleil et à la pure obscurité. Chez les personnes parvenues à l'éveil, ces trois états se confondent avec des schémas de comportements instinctifs qui se situent, d'habitude, dans le subconscient, et que l'on appelle les quatre-vingts instincts naturels (longue liste comprenant différents types de désirs, d'agressions et de confusions).

Le corps extrêmement subtil s'appelle la goutte indestructible ; c'est une énergie qui se compose d'éléments minuscules et qui, normalement, n'existe qu'au centre de la roue, ou complexe du cœur. L'esprit extrêmement subtil qui lui correspond est l'intuition de la claire lumière, appelée transparence. À ce niveau extrêmement subtil, la distinction corps-esprit disparaît car les deux sont devenus quasiment inséparables. Cette conscience transparente de la goutte indestructible est l'âme bouddhique, le lieu le plus profond de la vie et de la conscience dont la continuité est indestructible, bien qu'elle change constamment en passant de vie en vie. Atteindre l'identification consciente avec ce corps-esprit, et faire l'expérience de la réalité à ce degré de conscience extrêmement subtil, c'est atteindre la Boudddhéité. Et c'est là le véritable but du Livre de la Libération Naturelle.

 

Le complexe du corps-esprit grossier, subtil et extrêmement subtil

Niveau

Corps

Esprit

grossier

 

subtil

 

extrêmement subtil

 

corps à cinq éléments

canaux nerveux,
énergies neurales,
gouttes neurales

énergie porteuse de la claire lumière dans une goutte indestructible

 

six consciences sensibles

trois états intérieurs :
luminance, radiance,
imminence

esprit des énergies de la claire lumière, ou goutte indestructible

 

Il existe une autre méthode importante pour analyser l'ensemble du corps-esprit grossier : la classification en cinq agrégats ou processus. Il s'agit des processus de la matière, des sensations, des concepts, de la volonté et de la conscience dans la vie individuelle. Le mot sanscrit qui les désigne, skandha, signifie littéralement " masse ". " Agrégat " est le terme habituellement utilisé dans les traductions de textes bouddhiques, bien qu'à certains égards, je préfère le terme " processus " qui indique leur qualité dynamique. Le premier de ces processus correspond au corps grossier alors que les quatre derniers analysent l'esprit et ses fonctions à des niveaux accessibles de conceptualisation et d'introspection. À l'origine, le but de cette classification en agrégats était d'explorer le corps et l'esprit pour situer ce qui est ordinairement vécu comme le moi immuable, pour découvrir qu'il est impossible de trouver quoi que ce soit de mental ou de physique pouvant être au service de ce moi immuable, afin de ne plus, grâce à cette compréhension, être esclave de la perception de cette identité immuable.

 

Les cinq agrégats de la vie individuelle

Niveau

Corps

matière

sensation

concepts

volonté

conscience

cinq éléments (eau, terre, etc.)

plaisir, souffrance et indifférence associés aux cinq sens

toutes les images et tous les mots utilisés pour organiser l'expérience

désirs, haines, illusions et nombreuses autres émotions

les cinq consciences sensibles et la conscience mentale.

Dans ces classifications, l'ensemble du corps-esprit grossier commence à la naissance et se termine à la mort, sauf en ce qui concerne la conscience mentale qui se transforme en être intermédiaire car elle n'est plus prise dans la matière grossière ni préoccupée par les perceptions des cinq sens physiques. La conscience du rêve est, dans la vie normale, un exemple de conscience mentale agissant indépendamment des cinq sens grossiers. Cette analogie est importante ; elle annonce même la conscience intermédiaire : les cinq sens grossiers cessent d'opérer durant le sommeil, et la conscience mentale continue plus subtilement. Pendant la plupart des expériences de rêves, la conscience mentale produit une simulation de regard, d'ouïe et même d'environnement ; aussi dans le rêve perçoit-on des sons, des formes et des couleurs. La sensation d'avoir un corps qui, parfois, émerge dans un rêve, est à mettre en parallèle avec la perception d'une identité chez un être intermédiaire ; analogie qui n'est pas sans importance. Les gens normaux, sans entraînement particulier, ont rarement cette perception. Beaucoup ne gardent qu'un vague souvenir de leurs rêves, presque aucun ne se rappelle les premiers instants du rêve ni le moment où il se dissout juste avant le réveil ; très peu sont capables de rêver de façon lucide, tout en étant conscients de rêver, sans se réveiller. Cultiver ces aptitudes est d'une importance primordiale pour développer l'aptitude à mourir lucidement, pour que le moi reste conscient de ce qu'il est et de ce qu'il fait durant ces expériences de transition.

Un pas important pour développer l'aptitude à mourir lucidement consiste à développer la sensibilité aux transitions entre ces différents états. Les classifications du corps-esprit subtil sont faites dans ce but précis. L'organisation du corps subtil en canaux, vents et gouttes peut être utilisée par la conscience mentale dans le fonctionnement de types particuliers de sensibilités internes. L'ensemble de ces canaux comporte 72 000 voies circulant à l'intérieur du corps ; ces voies sont rattachées à un axe central de trois canaux principaux qui partent du milieu du front et, remontant par le sommet de la tête, descendent le long de la colonne vertébrale, du côté interne, jusqu'à l'extrémité des organes sexuels, en passant par le coccyx ; les cinq roues qui relient l'ensemble sont situées dans le cerveau, la gorge, le cœur, le nombril et les organes génitaux. Il existe différentes représentations de ces roues et de ces canaux parce que le pratiquant peut les visualiser de plusieurs manières, selon les sensibilités internes spécifiques qu'il essaie de découvrir.

Les énergies qui circulent dans ces canaux, ou vents subtils, apparaissent, sous forme schématique, comme un ensemble de cinq vents principaux et de cinq vents intermédiaires, qui ont des fondements, registres, couleurs, fonctions et caractères spécifiques. Il n'est pas nécessaire de donner plus de détails dans le contexte qui nous occupe. Il suffit d'insister sur le fait que la technique fondamentale permettant de contrôler les fonctions de vie et de mort consiste à prendre conscience de la relation entre les fonctions du corps et ces énergies. Enfin, les gouttes, essences chimiques associées aux éléments génétiques, sont les substances qui transmettent la conscience. Elles constituent la base de consciences spécifiques localisées dans les centres spécifiques à des moments et dans des états différents. Par exemple, dans le système de Kalachakra, il y a un ensemble particulier de quatre sortes de gouttes. Les gouttes, dans l'état de veille, se forment au niveau du front ou du nombril pendant les activités conscientes, car c'est là que se concentre la conscience ou perception de soi durant l'état de veille. Dans l'état de rêve, les gouttes se forment dans la gorge ou à la base de la colonne vertébrale, car c'est à cet endroit que se concentre la conscience durant le rêve. Dans l'état de sommeil, elles se forment à la périphérie du cœur ou dans le milieu de l'appareil génital pour devenir le centre des états de sommeil profond. Enfin, dans le quatrième état, les gouttes se forment à l'intérieur du cœur ou à l'extrémité des organes génitaux pour devenir le centre de la conscience de félicité pendant l'illumination ou l'orgasme. Comprendre les fonctionnements de ces gouttes permet aux pratiquants de concentrer leur conscience et de donner plus d'intensité à leur expérience et à leur réalisation.

L'esprit subtil est la subjectivité qui correspond aux schémas du corps subtil composé de canaux, vents et gouttes. La figure suivante en résume l'analyse en trois états principaux, associés à quatre-vingts schémas instinctifs ou " natures ". Ces états se produisent quand des évènements physiques subtils spécifiques arrivent au corps subtil.

 

Les intuitions, expériences et instincts de l'esprit subtil

Les Intuitions

de l'Esprit Subtil

Analogie dans

l'Expérience

Schémas des Instincts

correspondants

luminance

 

radiance

 

imminence

clair de lune
influence du désir

lumière du soleil
influence de l'agression

claire obscurité
influence de l'ignorance

schémas des trente-trois
instincts

schémas des quarante instincts

 

schémas des sept instincts

Le point de vue tibétain est que chacun a un esprit subtil comme celui-ci, et que chacun traverse ces expériences. Il faut cependant un entraînement spécial pour en développer la conscience et en faire une expérience lucide.

Il y a enfin le corps-esprit extrêmement subtil, où la dualité corps-esprit elle-même disparaît. C'est la goutte indestructible, appelée " l'esprit d'énergie indissociable de la transparence de la claire lumière ". Elle est très difficile à décrire ou à comprendre, et ne doit pas être interprétée à tort comme une identité rigide, immuable. Cet état extrêmement subtil, essentiel, est au-delà de la dualité corps-esprit. Il est fait de l'énergie la plus raffinée, la plus sensible, la plus vivante et la plus intelligente de l'univers. C'est l'état de la plus grande pureté d'âme chez un être, un état où l'être est intelligent, léger, vivant et singulier, continu et cependant changeant, conscient des relations multiples qu'il a avec toutes choses. Il est au-delà de tous les comportements instinctifs liés au désir, à l'agression, à l'illusion ; il est au-delà de toute dualité, il ne fait qu'un avec la réalité et avec la Corps de Vérité de tous les Bouddhas. On l'appelle " nature bouddha ", et sa réalisation dans l'expérience est le but du Livre de la Libération Naturelle. C'est la clé de la méthode particulière qui consiste à se laisser aller jusqu'à son état naturel le plus profond, méthode enseignée au plus haut niveau dans l'ordre Nyingma du bouddhisme tibétain comme étant la " Grande Perfection ". Chaque être vivant est précisément cette goutte indestructible à un niveau extrêmement subtil. C'est l'âme vivante de chaque être. C'est ce qui rend possible le processus infini de réincarnation. C'est la porte de la libération, toujours ouverte, bien que l'être qui a évolué vers cette liberté essentielle puisse s'identifier avec des états de souffrance intense. La " nature bouddha " est paisible, translucide, libre de toute préoccupation, et non créée. Le sourire de Bouddha vient de ce qu'il la connaît. Elle est ce qui rend Bouddha et les êtres vivants semblables.

Cette goutte indestructible extrêmement subtile ressemble beaucoup à la notion hindoue de l'Être (atman) ou Être Suprême (paramatman), que l'on atteint en niant totalement tous les côtés mesquins et individualistes de la personnalité. Le Bouddha n'a jamais été dogmatique en matière de formule, même à propos de la plus puissante d'entre elles : " le non-moi ". Il a mis l'accent sur le non-moi quand il s'est entretenu avec des absolutistes, et il a mis l'accent sur le moi quand il a parlé à des nihilistes. Il ne s'agit donc pas de s'interroger sur l'absence de moi dans les premiers temps du bouddhisme, ni sur son retour dans le bouddhisme tantrique et tibétain plus tard. Bouddha a toujours enseigné l'âme comme étant quelque chose qui se réincarne, comme une continuité de la conscience relative, changeante, prise dans un système de cause à effet où le moi est absent. L'engagement dans une expérience lucide de la goutte d'âme extrêmement subtile demande la réalisation totale de la vacuité, ou non-moi. C'est, pour reprendre les termes de l'auteur Maitreyanatha, un Moi Suprême du non-moi. Cependant, ce qui importe ici, ce ne sont pas les finesses philosophiques de l'extrêmement subtil, mais une présentation claire de ces classifications, qui sont elles-mêmes d'importants outils pour pratiquer le yoga de la mort créatrice.


2 - Les étapes de la mort
Haut de la page
 

© Copyright 2005, Christian BOULLANGIER, Paris, France.
Pages created, in January 2005, and maintained by Christian, Surréalisme21.