Serait-ce trop des pinceaux
combinés de Degas, de Gauguin et de Lautrec pour
capter et soustraire à la fonte des images -
accordée en plus amer à la fuite du temps -
les prestiges que Katherine Dunham a su éveiller
autour d'elle, plier à elle comme ces étangs
d'Haïti où, en barque à patins de
velours, il me fut donné de surprendre l'émoi
et contempler la fuite en fusée des canards, des
aigrettes et des grues cendrées sur le jour naissant.
Il eut fallu être ornithomancien, de même qu'on
ne saurait trop solliciter tous les modes de la connaissance
intuitive pour apprécier à sa valeur le
nouveau spectacle que nous offre le Théâtre de
Paris. C'est merveille d'équilibre que de parvenir
à nous restituer l'âme du vieux rituel africain, tel
qu'il s'est déployé sur les Antilles et
l'Amérique latine, non pas en le reproduisant avec un
scrupule de savant qui le glacerait, mais en s'y incorporant
pour le produire à l'état de source
jaillissante. Katherine Dunham et son admirable troupe
opèrent à cette croisée des chemins du
savoir et de la vie : pleinement instruites des grandes
traditions dont elles se réclament,
éclairées sur ce qui les aimante et les anime,
elles transcendent cette conscience en se voulant
elles-mêmes partie intégrante de la cataracte,
en s'immergeant jusqu'à l'oubli dans le flot
primitif.
Après avoir
rappelé qu'André Schaeffner ouvre le chapitre
"Religion et Magie" de son ouvrage Origine des Instruments de
musique (Paris,
1936) par cette citation de Rimbaud :
"J'ensevelis les morts
dans mon ventre. Cris, tambours, danse, danse, danse, danse
!"
Le grand
écrivain et ethnologue Jacques Roumains* propose à notre
méditation ces lignes de Curt Sachs : "Chez l'homme,
la danse s'intensifie au point de devenir le moyen
réfléchi de participer aux forces qui, au
delà de la puissance humaine, vont déterminer
le destin. La danse devient sacrifice, prière, acte
magique... Elle relie les défunts par delà la
mort à la chaîne de leurs
ascendants."**. C'est assez
mettre l'accent sur le caractère sacré de la danse noire et faire valoir
ce qui la différencie du feston tout ornemental et
des volutes de plus en plus gratuites qui se
déroulent généralement sur nos
scènes.
Si pour Mallarmé, la danseuse en tout cas
"n'est pas une
femme qui danse...
mais une métaphore résumant un des aspects
élémentaires de notre forme, glaive, coupe,
fleur, etc.", l'art d'une Katherine Dunham nous
enlève à tout ce que ces aspects ont
d'évasif pour nous projeter au coeur de ce qui n'est
pas seulement la forêt africaine, antillaise ou
brésilienne, mais aussi la réplique de cette
forêt enfouie au plus profond de chacun de nous.
Forêt-vierge intérieure où, comme au
premier jour, l'appareil de la terreur compose avec celui de
la séduction, où le rythme vertigineux qui
dans une perpétuelle métamorphose
entraîne les feuillages et les bruits pleins d'ombre
suscite la multitude des actes par lesquels l'homme tente de
se concilier les éléments et les dieux en
même temps que, sur tout l'univers sensible, il
élève le désir au rang de roi.
André
Breton