Surréalisme et "wrong
mistake" monkienne
Q Qui a écrit en 1988,
à très juste titre : Les ratés, par exemple,
existent-ils en tant que ratés, quand on sait que Monk
a revendiqué l'incertitude dans le choix de la
note à jouer*, et expliqué tout le parti
que l'on pouvait tirer de l'erreur qui, comme le lapsus ou
la rencontre
inopinée de mots, peut guider en des lieux
inexplorés et faire foisonner les
images*.
Cette "wrong mistake", telle que la désigne Monk, et
qu'on peut encore appeler : "erreur positive" - à
partir d'un concept qui a eu aussi quelques effets dans
l'histoire des savoirs -, George Pludermacher, lui,
impeccable technicien classique, la retient et y voit une
maladresse calculée, l'amorce d'une liberté
qui mène à la variation introuvable, à
la note imprévisible, délaissant l'usuelle et
quelquefois ennuyeuse
prévisibilité. ?
R Sevy Niub.
* C'est moi qui
souligne : ces phrases traduisent au mieux
le surréalisme de Monk (un point de détail :
pour ma part, j'aurais plutôt utilisé le
qualificatif 'fortuite' à la place
d'inopinée).
André Breton aurait pu dire
que :
Thelonious
Monk est surréaliste par l'incertitude dans le choix
de la note à jouer.
En prolongeant ma
réflexion à ce sujet, je m'aperçois que
cette proposition pourrait même alimenter
profondément** la réflexion sur
l'acte
surréaliste lui-même.
En effet, je ne peux m'empêcher de faire un
rapprochement (non fortuit !) avec
l'incertitude, dans le sens où ce concept
a été utilisé par le physicien Werner
Heisenberg (le principal fondateur de la
mécanique
quantique) dans son principe
d'incertitude (pour lequel il a reçu le
prix Nobel en 1932). Il a émis ce principe en 1927
pour traduire le fait que, dans un seul et même processus d'observation, il
était impossible, pour chaque particule
élémentaire (constituant les atomes), de
déterminer avec simplicité d'une part leur
localisation précise dans l'espace pour chaque moment
précis donné (i.e. l'unité de temps
physique) et d'autre part l'état de leur mouvement ;
ce principe résultant de la forme essentiellement
statistique des lois de la mécanique quantique. Donc,
les déterminations de grandeurs microscopiques (i.e.
au niveau atomique) par des appareils de mesures physiques
(niveau macroscopique), qui ne font qu'enregistrer son
interaction avec le système atomique (sur lequel
porte la mesure) par une marque permanente et
irréversible (comme une trace sur une plaque
photographique ou la position d'une aiguille sur un cadran),
ne peuvent aboutir qu'à des données où
il existe une perte d'information sur l'état
microscopique réel du système
étudié ; ce que traduit le
principe
d'incertitude. Cela amènera Niels Bohr,
un autre très grand physicien (Danois), à
formuler des considérations
épistémologiques essentielles qu'il
résumera dans la notion très
générale de la complémentarité. Etc.
Nous nous
arrêterons pour l'instant en chemin car cela
risquerait de nous dévier (?) complètement (?,
?... !) de notre sujet.
Mais je ne me retirerai pas ainsi sur la pointe des pieds
sans souligner (ce qui rendra ma précédente
phrase quelque peu superflue...) que Niels Bohr,
lui-même, avait proposé d'envisager
ainsi, sous cet angle nouveau, "des points de vues
apparemment contradictoires que l'on observe en biologie, en
psychologie et dans les relations humaines en
général". Tout ceci pour vous dire que ma
réflexion (comme vous l'avez peut-être
pensé) n'est pas du tout hors
sujet. Et
qu'elle n'est donc pas si novatrice que cela. Mais je peux,
par contre, revendiquer, sans complexe et avec un certain
plaisir, d'avoir quelque peu exhumé de l'oubli ce
point de
vue (pour
ne pas dire, ce qui conviendrait mieux, cette
perspective, qui, comme aurait pu le
suggérer André Breton, porterait au mieux le
qualificatif de cavalière...) qui embrasse effectivement
aussi sa signification géographique, et d'en avoir étendu son
champ d'application (cf. supra & infra : le
surréalisme et... Monk, pour l'instant...
!).
L'incertitude, que traduit
l'hésitation monkienne, vue sous cet angle
nouveau et inattendu (et qui pourra surprendre certaines
personnes) nous conduit à avancer que la
formation de la musique de Monk, mais aussi,
plus généralement, de
l'image
surréaliste, s'inscrivent dans une
réelle cosmogonie : il existe bien un
parallélisme troublant (mais évident quand on
y réfléchit un tant soit peu) entre les
créations engendrées par l'acte monkien, ou la
survenue fortuite des images
surréalistes en général, ET la
formation de l'univers !
Est-ce à dire que ces actes
surréalistes, sous l'emblème de
l'incertitude, traduiraient un désir
(et/ou une nécessité impérieuse) de
recréer perpétuellement leur univers, mais
aussi l'Univers lui-même ? Une renaissance
perpétuelle. Une remise en cause perpétuelle.
Etc. Pour accéder à une meilleure connaissance
de soi, de l'Autre et de l'Univers, par-delà la vie mais aussi
la mort... Cela semble effectivement le cas !
** Est-ce à
dire que la musique de Thelonious Monk nous inviterait
à nous engager sur ce qui pourrait être les
prémices à un Quatrième manifeste du
Surréalisme, (ou aux Prolégomènes à
un quatrième manifeste du surréalisme ou
non !)
complémentaire de ceux déjà
couchés sur le papier par André Breton depuis
1924*** et des nombreux autres écrits d'autres
auteurs qui ont alimenté avec bonheur ce mouvement
(qui est avant tout une attitude devant la
vie)
depuis le début du XXème siècle (et
même antérieurement, puisque de nombreuses
personnes n'ont pas attendu ce siècle pour faire
déjà acte de surréalisme !). CECI N'EST
PAS UN AUTRE SUJET ! Et comptez sur moi pour y revenir, ici
et ailleurs...
*** Je serais curieux
de savoir si le physicien Werner Heisenberg (ainsi que Niels
Bohr) avaient eu vent, à cette époque, du
mouvement surréaliste...
Note : Le
rapprochement de Monk avec le surréalisme a
déjà été avancé, entre
autres, dans un article que je n'ai pas encore réussi
à me procurer : Francis Paudras : Un musicien
surréaliste, in Jazz Hot, n° 393, mars
1982.
Q En apprenant le
décès de Thélonious Monk, quel peintre
surréaliste a écrit : " Il part avec son
mystère, son humour unique dans le jazz. Humour qui
existe dans toutes les grandes manifestations de la
poésie et qui est le regard narquois sur
nous-mêmes et sur les autres..." * ?
* In Jazz Magazine ,
n° 306, avril 1982.
R Egroj Ohcamac.