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Encéphalopathies


Q-R 1

Q J'ai lu plusieurs de vos articles sur la Vache folle, la dioxine et le distilbène.

Pourriez-vous m'exposer de façon synthétique les relations pouvant exister entre ces trois sujets et le virus du Sida ?

R L'encéphalopathie spongiforme (ES) est une lésion décrite chez l'homme dans la maladie de Creutzfeldt-Jakob (CJD), le syndrome de Gerstmann-Straüssler-Scheinker, l'insomnie familiale fatale, le Kuru et chez l'animal, notamment dans le cadre de l'épidémie d'encéphalopathies bovines spongiformes (ESB) responsable de la crise actuelle de la vache folle. La forme pathologique du prion (forme mutée) serait l'agent causal de ces ES (SB. Prusiner, 1981). D'autres auteurs (L. Manuelidis, 1995) ont avancé des éléments en faveur de l'intervention d'un possible rétrovirus (non encore identifié) comme agent causal.

Des lésions d'ES ont été décrites sur des coupes histologiques d'extraits du cerveau d'un patient atteint de démence du SIDA (J.Schwenk, 1987). Ces lésions ont été décrites depuis (J. Artigas, 1989) chez cinq autres patients infectés par le virus de l'immunodéficience humaine (HIV). Mais récemment une publication a fait état de 67 cas d'ES sur 200 autopsies de patients décédés du SIDA (AJ. Martinez et coll., Path. Res. Pract. 191, 427-443, 1995). Il apparaît donc maintenant que cette lésion n'est pas un épiphénomène et qu'elle peut être une composante majeure du SIDA. Il est d'ailleurs surprenant que le Pr D. Dormont, un des experts auprès du ministère de la Santé pour les questions concernant la crise de la vache folle, n'ait pas cité ces références concernant le SIDA dans l'article de synthèse qu'il vient de publier, et plus précisément dans la partie où il cite les maladies humaines, où l'encéphalopathie spongiforme a été décrite. (Virologie, 1, 11-22, 1997)

D'après J. Schwenk et J. Artigas, soit le rétrovirus HIV aurait pu induire lui-même l'apparition de cette spongiose, soit cette manifestation aurait été induite par l'agent étiologique du CJD. Dans cette hypothèse, le HIV précipiterait l'apparition de cette spongiose puisque l'expression symptomatique du CJD apparaît en général avec un latence de plus de 20 années (d'une façon similaire au virus JC, l'agent étiologique d'une autre atteinte encéphalique du SIDA, la leucoencéphalopathie multifocale progressive, qui s'exprime cliniquement en raison de l'infection simultanée par le HIV).

Mais comme le CJD est encore une maladie rare, il semble plus probable que l'ES observée au cours du SIDA soit plutôt secondaire à l'action du HIV ou de co-facteurs qui pourraient d'ailleurs intervenir aussi au cours des spongioses décrites au cours d'autres maladies. En faveur de la 1ère hypothèse, une étude a montrée que l'ARN messager du prion présente au niveau de sa boucle un pentanucléotide similaire à une séquence de la région TAR du HIV ; et la protéine tat (qui interagit avec TAR) du HIV induit in vitro l'expression du gène du prion au niveau de cellules neurologiques (astrocytes) humaines (EG. Müller-Werner et coll., VIIth Int. Conf. on AIDS, Florence, 1991), ce qui pourrait accroître le nombre de transconformations de prions en formes pathologiques. Un autre argument est fourni par les homologies moléculaires entre la gp110 du HIV, des venins de scorpions et le prion, uniquement dans sa forme mutée (MKG. Tran, Vth European Conf. on Clinical Aspects and Treatment of HIV Infection, Copenhague, 1995).

On peut se demander aussi s'il ne serait pas nécessaire que des co-facteurs interviennent pour que l'ES apparaisse au cours de l'infection à HIV ou au cours d'autres maladies comme le CJD. Dans cette 2ème hypothèse, les rétrovirus (comme le HIV ou celui avancé comme agent étiologique du CJD) interviendraient eux-mêmes comme des co-facteurs de l'ES qui interagiraient avec d'autres co-facteurs (comme l'anoxie proposée par J. Artigas) ; ce qui favoriserait peut-être la mutation du prion. Parmi ces co-facteurs hypothétiques, deux nous semblent importants à envisager, car ils concernent directement le cheptel bovin et l'être humain. Il s'agit de la dioxine et du distilbène.

La dioxine est une substance extrêmement toxique et à des doses infimes. De plus, il est très difficile de la détecter et d'en faire le dosage. On sait, depuis 1976 (Seveso), que de nombreuses fuites de dioxine se sont produites dans l'atmosphère sur la planète. Des quantités non négligeables de dioxine ont pu être détectées dans les graisses de tissus humains, chez des organismes marins, dans le lait maternel et le lait de vache. Ce qu'il faut savoir, c'est que la dioxine augmente in vitro de 3 à 6 fois l'activité de l'enzyme reverse transcriptase du HIV, et de 4 à 8 fois la quantité de protéines virales produites (I.B. Tsyrlov et A.G. Porkovsky, Xth Int. Conf. on AIDS, abstract PAO 126, Yokohama, 1994). De plus, la principale toxicité de la dioxine est d'ordre immunologique et s'exerce, comme le HIV, sur le lymphocyte T4. L'utilisation de l'agent orange (qui contient de la dioxine) entre 1961 et 1971 pendant la guerre du Vietnam a provoqué des cancers et des malformations congénitales. Des taux élevés de dioxine ont ensuite été constatés chez des Vietnamiens qui n'avaient jamais été exposés à l'agent orange. Les américains ont effectué des tests qui ont révélé les effets mutagènes et cancérigènes de la dioxine. Une loi dite "Agent orange act" a même été votée ensuite au Congrès (1991), établissant une "présomption officielle de relation avec le service" dans le cas d'anciens combattants du Vietnam atteints de lymphomes ou de sarcomes. De plus, on a constaté une augmentation du nombre des cancers chez des paysans du Kansas et du Nebraska exposés à la dioxine.

Le distilbène (DES) a été utilisé pendant des décennies chez les bovins ("veau aux hormones"). En 1979, la Food Drug Administration aux États Unis a officiellement interdit l'utilisation du DES pour le bétail en raison de son pouvoir cancérigène enfin admis chez l'être humain par action directe (le mieux connu étant celui du cancer du vagin survenant chez des jeunes femmes plus de vingt ans après que leur mère ait reçu du DES pendant leur grossesse), ou par ingestion alimentaire. Dix ans plus tard, une décision similaire a été prise par la plupart des pays d'Europe, sauf l'Angleterre et l'Irlande ... Une expérimentation, réalisée à une époque où le HIV n'avait pas encore été identifié, a montré qu'à l'occasion de l'induction de tumeurs rénales par du DES chez des hamsters, des virus C à ARN (des rétrovirus) étaient apparus au cours de l'expérimentation sans qu'on puisse l'expliquer (A-H Dodge, Labor. Invest., 31, 3, 250-257, 1974). De même, Boján et coll. (1976) ont montré que l'administration, simultanée, ou précédant ou suivant celle d'uréthane, de DES chez des souris induit l'apparition de lymphomes malins. L'injection intra-péritonale de thymus et de rate de ces souris à des souris nouveau-nées reproduit le même type de tumeur : un lymphosarcome lymphoblastique (similaire au lymphome lymphoblastique du groupe H qui est celui le plus fréquemment rencontré au cours du Sida), et ils ont aussi noté l'apparition de particule virales de type C à l'extérieur des cellules. Jusqu'à présent, on n'a pas démontré que le DES intervenait au cours de l'infection à HIV. Mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'il induit des cancers similaires à ceux dont la fréquence est plus élevée chez les personnes infectées par le HIV, ainsi que des lymphomes, des sarcomes de Kaposi. De même que sous DES ont été décrits d'autres faits pathologiques rencontrés au cours du Sida : chutes des lymphocytes T, toxoplasmoses, cryptococcoses, maladies auto-immunes, infections à papillomavirus.

Dans la mesure où une partie du cheptel bovin, ainsi que certains êtres humains, ont été soumis depuis plusieurs décennies aux effets de la dioxine et du DES et que des anomalies auraient pu être transmises d'une génération à une autre, il nous paraît urgent que des études soient réalisées afin de déterminer si la dioxine et le DES seraient des co-facteurs de l'ESB et/ou d'infections rétrovirales comme le SIDA. (1197)



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1ère version : mars 1998.

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