Je travaille depuis longtemps sur le
rapport des patients au médicament, dans le cadre
hospitalier. Pendant mon internat j'avais essayé de
travailler sur le rapport à l'objet
thérapeutique, dans un service de psychiatrie, et
constaté que c'était impossible de la part des
psychanalystes : je cherchais à savoir ce que
les patients pensaient de leur thérapeutique et aucun
psychanalyste n'était intéressé.
Une des difficultés est liée au rapport
à l'objet auquel la psychanalyse renonce en
privilégiant la parole.
Pour le VIH aujourd'hui, les
médecins, sachant mon intérêt pour ce
sujet, m'adressent des patients qui ne prennent pas leurs
médicaments et qui ont envie d'en parler. Ce n'est
pas une consultation "psy" ; c'est une consultation
particulière, un cadre d'écoute dans un
domaine qui m'intéresse depuis longtemps.
J'entends beaucoup de choses qu'il serait
trop long de résumer ici. Mais à propos de la
relation médecin-patient, je vous rapporterai les
propos récents de deux patients. L'un,
égyptien, m'a dit : " J'aime beaucoup les médecins parce qu'ils
sont représentants de Dieu ; c'est Dieu qui leur a
donné la puissance de penser et de découvrir
tous ces médicaments. Donc, quand ils me prescrivent
un médicament je le prends. Cependant, j'ajoute quand
même du miel parce que c'est écrit dans le
Coran ; cela me rassure."
Le même jour, je vois un patient suivi depuis dix ans
par un médecin qu'il aimait beaucoup ; il me
dit : " Tant qu'il n'y avait
pas de médicaments, j'avais une excellente relation
avec lui parce que, vous comprenez, on était tous les
deux fragiles. Maintenant qu'il a un médicament je ne
peux pas le supporter parce que je me sens soumis à
lui ; il est tout-puissant. Les médicaments, au fond,
m'empêchent de parler avec lui."
Dans un article publié il y a quelques mois dans
Libération, on pouvait lire : "Les
médecins vont être tout-puissants et avoir
droit de vie et de mort avec la thérapeutique",
et : "Les médecins auparavant étaient
impuissants". Les mêmes qui parlent de toute-puissance
médicale parlent donc aussi d'impuissance
médicale. C'est bien montrer que le rapport au
médecin est confondu aussi au rapport
médicament ; et le médecin, aussi
délicat qu'il soit, parle de la castration, puisqu'il
nomme la fragilité humaine. Maintenant, en plus, il
nomme la maladie en termes biologiques, c'est-à-dire
par définition, et nécessairement en excluant
le sujet. En biologie, c'est la part animale de notre
être humain que nous avons
étudiée ; le sujet a donc
été exclu.
Nous devons réintroduire le sujet humain dans la complexité du rapport au
médical.
Le sujet a été introduit
d'une autre façon par la psychosomatique, dans un
rapport, aussi, de toute puissance. De nombreux patients
m'ont dit : " On m'a dit de lutter. Si j'ai besoin d'un
médicament, c'est la preuve psychique de ma
fragilité. Je ne prendrai donc pas ce
médicament." Les "psy" ont à
réfléchir sur les fantasmes psychosomatisants
de toute-puissance de la pensée (fantasme
obsessionnel à mon sens), ou d'élimination de
la mortalité humaine.
Cependant, quelque chose de l'ordre du
psychique se joue dans le rapport au médicament. Le
médicament a une histoire, celle de notre
société, celle des années
précédentes, l'histoire de l'image du corps et
de sa constitution, surtout dans une maladie grave. Le
bébé a souvent un objet transitionnel qui lui
permet d'avoir une intégrité corporelle en se
séparant de sa mère. Puis l'individu
s'éloigne de cet objet parce qu'il a construit son
intégrité corporelle. C'est la même
chose pour l'objet médicament, sur lequel beaucoup de
choses sont projetées qui ont à voir avec
d'autres registres.
L'histoire des dix dernières
années n'est pas facile. On a longtemps dit :
Sida = maladie mortelle. Le médicament
signifiait donc la maladie et la mort. Les médecins
croient que tout cela est dépassé, mais
beaucoup de patients me disent ressentir la prescription
comme une catastrophe. Toutes les explications
n'éliminent pas, comme ça, ce qui a
été dit pendant dix ans. Et les
médicaments vont donner corps au statut de la
maladie. Depuis cinquante ans, qu'est-ce que la
maladie ? Est-ce quelque chose de ressenti ou de
nommé biologiquement ?
Les patients qui depuis dix ans avaient
fait tout un travail pour éliminer l'idée de
la maladie se sont trouvé confrontés, au
début du traitement, à la
réactualisation de celle-ci, quotidiennement
représentée par les médicaments.
Le médicament est aussi la rupture
du secret, souvent parallèle à une
culpabilité de la contamination. Je voudrais
dénoncer ici le discours public sur la
facilité de la prévention : "Il n'y a
qu'à..." Mettre un préservatif, ce n'est pas
si simple : l'objet renvoie au corps anatomique, et
parfois les hommes débandent. Mais on ne le dit
jamais. Pourtant il est plus facile de lutter contre une
difficulté reconnue, que contre quelque chose qui est
revendiqué publiquement, mais à tort, comme
facile.
Avec le médicament, on prend aussi
tout ce qu'il représente de la maladie, de la
culpabilité. Et puis, on lit la notice. Pour
certains : " Il y a tant d'effets secondaires que cela
va être violence contre violence." D'autres
disent : " Je ne peux pas m'occuper de ma maladie et, en
plus, de tout ce que le traitement va entraîner. Ce
n'est pas supportable."
J'ai fait une étude sur les effets
secondaires en fonction de leur nomination. Nommer des
effets secondaires peut être aussi, symboliquement,
extirper le mal. Certains patients me disent : " Quand
je regarde les médicaments, je vomis." Les
vomissements en début de traitement existent, et on
propose très rarement aux patients de prendre des
anti-vomitifs dans les premiers temps. Implicitement, c'est
comme si, en début de traitement, il n'y avait pas de
difficulté à prendre les médicaments.
Pour toute thérapeutique prescrite, il faudrait,
à mon avis, proposer aux patients de revenir huit
jours après dire comment ils l'ont vécue,
leurs difficultés éventuelles, le matin,
à midi et le soir.
L'horaire compte beaucoup. Certains
patients ne supporteront pas une modification de leur vie
quotidienne, d'autres oui. Cela dépend de la
frustration représentée par la
thérapeutique, et de l'acceptation de cette
frustration. Elle est vécue de façons
très opposées, parfois intégrée
comme une valeur de lutte, parfois au contraire
insupportable parce que touchant trop la qualité de
vie, bouleversée par les horaires de
prescription.
Au moment de la prescription, beaucoup de
choses se jouent de l'ordre de la relation à
l'histoire. Le terme d'alliance, souvent employé,
signifie pour moi amener le patient à pouvoir
élaborer ce qui lui est difficile dans la
prescription. Et la
réalité n'est pas toujours ce que l'on croit
consciemment. Parfois, on veut
prendre la thérapeutique et on ne la prend pas, on l'oublie. Là, il est important d'analyser avec le
patient ce qui se passe, en donnant un cadre d'écoute
à cet oubli : le reconnaître comme
expression de quelque chose. Par exemple, les patients me
parlent du nom du médicament, parfois pesant dans son
signifié : " Je ne peux pas supporter le
Crixivan. Savez-vous qu'en Allemand cela veut dire la
guerre ?" Ou : " Videx, j'ai déjà
des diarrhées... (se vider) ce n'est pas possible et
ma vie est derrière moi."
Ce qui me semble aussi très
important, c'est le déplacement sur l'objet de tout
autre chose, qui peut sembler dérisoire par rapport
au bienfait de la thérapeutique. Par exemple, le
goût : " Cela me donne mauvaise haleine, et
ça va montrer aux autres que je suis malade."
Ou : " Le goût, c'est tout ce qui me reste ;
j'aime beaucoup faire la cuisine. Si j'ai une modification
du goût, c'est ma qualité de vie qui est
atteinte." Ce déplacement n'est pas à entendre
comme dérisoire ; il représente autre chose de
fondamental : l'érotisme. Une patiente me dit qu'elle
prend très bien le médicament à midi et
le soir, mais pas le matin : " Parce que c'est avec de
l'eau, et le matin l'eau me fait vomir." " Vous ne pouvez pas
le prendre avec du thé ?" "Non, parce qu'il faut
le prendre avec de l'eau." On lui avait dit "avec de l'eau",
et elle n'osait pas prendre autre chose. Il faut
écouter chaque personne.
L'analyste aime faire associer sur le
rapport à l'objet médicament, et les personnes
n'associent pas forcément spontanément. Il
faut avoir un véritable intérêt
personnel pour que les patients ressentent cet
intérêt comme profondément humain.
Autre point important : toutes les théories
médicales qui apparaissent dans les oublis ;
théories psychosomatiques, biologiques, et la fameuse
"chimie". " Je ne prendrai pas un médicament, c'est
chimique " ; ou " Je suis cobaye ", à entendre du
côté de la biologisation récente de la
médecine, qui touche la partie animale de
l'être humain. La partie du discours, de la
pensée, du désir, n'est pas prise en compte
par la biologie, même si elle a peut-être un
effet biologique qui n'est pas étudié. Les
médecins de médecine parallèle, eux,
parlent avant tout de l'énergie, de la nature, etc.
Une théorie exclue le sujet, l'autre la maladie.
Quand les patients élaborent leur théorie
médicale, je parle aussi du pharmakon, qui veut dire
poison et remède, et représente Éros et
Thanatos. Et beaucoup m'en parlent avant que je le formule
théoriquement. Ils essaient de placer sur l'objet
médicament quelque chose qui leur convient : la
couleur, le nom, la boîte, l'endroit où ils le
rangent, quelque chose de spécifiquement personnel,
alliant ainsi Éros et Thanatos. J'ai constaté
plusieurs fois que des personnes très opposées
aux théories dites chimiques, élaborant devant
moi leur théorie de la médecine -inspirée de leur grand-mère, etc.- en
venaient à dire : " Je n'avais jamais dit
ça avant ; qu'est-ce que c'est que ça ?"
Le fait d'écouter cette théorie plutôt
que de s'y opposer lui donnait une valeur relative. Parfois,
au contraire, c'est structurant pour eux d'être contre
la biologie, et c'est entendu.
Comment et par qui proposer ce cadre d'écoute ?
On ne peut pas demander aux médecins d'être
tout-puissants alors qu'on le leur reproche. On ne peut pas
leur demander à la fois d'avoir une relation parfaite
avec chaque patient, de savoir tout en biologie, sans vivre
les conséquences de la nomination de la
maladie -nommer une maladie, c'est être
identifié à la violence.
Comment, dans cette complexité du rapport au
médicament, donner un cadre d'écoute qui soit
spécifiquement humain, malgré la biologie
?
© Copyright Association Didier Seux, France,
1998