Un siècle de
psychanalyse plus tard
Éditorial par Patrick
STOESSEL
Psychiatre psychanalyste
Le point de butée
constitué par le changement de siècle permet
de délimiter un espace de temps dont il devient
possible de tenter l'inventaire et de dresser des
bilans.
Préparé par
la révolution industrielle du XIXème
siècle en Occident, notre siècle a vu un
essor considérable de la science et de la
technologie. Le XIXème siècle a vu
naître les prémisses de nouveaux moyens de
communication : le développement de l'industrie de
l'acier a permis la construction des réseaux de
chemin de fer ; la mise au point des moteurs à
explosion, les balbutiements de l'automobile, l'invention du
cinéma, de la photographie, du
téléphone et de l'électricité,
les bases de nouveaux moyens de communications individuels
ou médiatiques.
Alors est apparue, avec
Freud, une nouvelle théorie avec ses propres
concepts, la psychanalyse, apportant un éclairage
original sur l'homme, dans sa dimension philosophique, mais
surtout, ouvrant des perspectives considérables dans
la compréhension et le traitement de la souffrance
mentale humaine. Née à la fin du XIXème
siècle, la psychanalyse a connu son
développement sur l'ensemble du vingtième
siècle, avec dans l'histoire de son
développement, des points culminants.
Cent ans plus tard, la psychanalyse, outre son
développement propre, avec le concours de figures
marquantes, a connu une diffusion progressive dans
l'ensemble du champ culturel occidental et en France tout
particulièrement.
Parallèlement,
avec l'essor de la science et de la technologie, le
XXème siècle aura été
marqué par une révolution, dont il est
prévisible que son impact sur la civilisation prendra
tout son effet au cours du prochain siècle. Cette
révolution est celle de la communication :
révolution électronique, cybernétique
et médiatique, avec la télévision, le
multimédia, Internet. Préparée
essentiellement à l'ouest, ce n'est qu'avec la fin de
la guerre froide qu'elle a pu donner son nouveau visage
à la mondialisation dont elle est devenue à la
fois le vecteur principal et l'un de ses supports.
C'est dans ce contexte
qu'est apparu le Sida, dont le statut de pandémie
(épidémie à l'échelle mondiale),
est un effet de la mondialisation favorisée par cette
révolution, avec le développement du transport
aérien. Celui-ci, associé au "progrès"
scientifique dans son expression médicale, a
favorisé la modification des
écosystèmes et le développement de
souches virales particulièrement
pathogènes.
Depuis le début de
l'épidémie, la reconnaissance d'implications
affectives et psychologiques a été à
l'origine de la multiplication de lieux ou
d'opportunités de parole dans des cadres et sous des
formes diverses : groupes d'auto-support, lignes
téléphoniques gratuites (numéros
verts), consultations d'urgence, counselling, groupes de
parole pour les soignants, sans parler de l'efflorescence de
thérapies diverses et variées, se
référant à toutes sortes de courants
théoriques, idéologiques -voire religieux
(sophrologie, relaxation, bio-énergie, yoga,
philosophie orientale, etc.).
Cette évolution
s'inscrit dans un contexte culturel général
marqué par le développement des outils de
communication médiatiques (radio,
télévision), qui ont contribué au
galvaudage d'une parole symbolisant la souffrance, hors de
son champ spécifique, pour la chosifier en objet de
consommation banal. Les premiers talk-shows ou
reality-shows, d'abord radiophoniques, avec Ménie
Grégoire, puis télévisuels avec le
fameux "psy-show" du psychanalyste Serge Leclair, tout en
s'appuyant sur une diffusion liminaire des concepts de la
psychanalyse dans la culture, y ont contribué. Quel
rôle -positif ou négatif- ce
phénomène a-t-il joué dans la
reconnaissance de la psychanalyse comme discipline à
part entière, comme technique de soin
spécifiquement exercée par des professionnels
?
L'imprégnation
culturelle générale de la psychanalyse, dans
un contexte de révolution des techniques de
communication et de logique consumériste
généralisée, influe sur le statut de la
parole dans le champ de la relation de soin. Le champ
clinique du Sida a produit un terrain d'observation
singulier et privilégié de cette influence.
Sans doute faut-il tenir compte, en ce siècle
finissant, d'un recul du rapport aux idéaux et aux
idéologies, qu'il s'agisse de la religion catholique
ou des idéaux politiques, et en particulier le
marxisme-léninisme, d'un recul du sens de la
solidarité, contribuant à une
altération du lien social, source d'un nouveau
malaise.
Partant de ce constat,
nous voudrions interroger la place de la parole, de son
statut, en particulier dans ses applications cliniques,
sanitaires et sociales.
© Copyright Association Didier Seux, France,
1999